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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 13:21

 

 

 

 

Je déteste causer de ce qui tourne autour de nos morts. Je hais les cimetières qui constellent ce pays (ce en quoi il ne doit du reste différer d’aucun – juste moins les gentes sont rentables plus les charniers se substituent aux cimetières). C’est pourquoi je parle avec quelque répugnance de ces trucs qui m’énervent. Mais là je suis vraiment en rogne. De cet absurde communiqué de victoire (!!!) abondamment partagé sur l’accès (l’accès quand on est plus là, classe !) aux « soins thanatopractiques », rien que le dire me met des frissons dans l’échine, de personnes ayant souffert de maladies stigmatisées.

La palme revient peut-être au fb d’une assoce trans’ qui présente là carrément tout joyeusement, fièrement pourrait-on dire, la photo d’un cercueil qu’on devine occupé ! Je dis même pas le paysage. Les moines les plus pénitentiels n’auraient sans doute pu pire faire. En voyant ça je me demande des fois où certaines collègues laissent à l'occasion leur tête, et qu’est-ce qu’il y a dedans, quand elles copient-collent mécaniquement et illustrent ainsi, activité qui semble être devenue principale au milieu militant, au détriment de la production de réflexion, de la réserve critique quant à ce qu’on propage, et aussi du minimum de, je sais pas, de tact ? d’empathie ? de présence d’esprit ? je n’ose pas dire pis. Si le support y est du même genre que la com’, la visite n’est pas conseillée. Mais revenons au principal.

 

M’énerve parce que déjà, comme pour bien d’autres occasions, je songe au TDoR® par exemple, nous en sommes de nouveau à valoriser des évènements, des significations, qui se situent dans la bande de longueur d’onde qui va de l’idéal épuisant au sacrifice. En passant par la valorisation de nos pertes. Nous en revenons à finalement privilégier un devoir être qui est en fait une succession de cassages de figure pour tenter de réaliser les formes enjointes, genre la réussite, la relation, la citoyenneté et hétérolande pour toutes, au détriment de la très plate vie effective, dont les moyens nous échappent de plus en plus et à de plus en plus. Et ce à coup d’élimination subie ou gérée. Nous n’avons plus de fric, plus de santé, plus de logements décents ; mais on aura de la résine dans les bajoues, pas de problème. Ça dégagera même un tantinet de PIB. Sortez vos picaillons pour la « prévoyance décès » (hé oui, pas de picaillons, pas même de « soins post mortem » (oxymore effrayant), droit ou pas droit). On remarquera, comme c’est étonnant, que les nouveaux « droits » qui nous sont alloués… sont tous pour des services à notre charge ! Pendant ce temps, les dépenses publiques, les allocs, la mutualisation et le redistribution sont au contraire vivement rabotées. Et par ailleurs nous coinçons nous-mêmes dans l’héritage de la contradiction stonewallienne : le droit ô combien formel de participer comme les autres à la production/consommation de relations et de valeur, cette fondation du sujet social de l’économie, bien sûr pour celles qui en ont les moyens ; singulièrement, la question des moyens, de la richesse, du coussin social, ne rentre jamais dans la discussion des « droits », là l’inégalité reste « naturalisée », fatalisée, intégrée aux personnes, formellement égales, tu parles. Si vous ne les avez pas, bizarre, la question tombe d’elle-même, vous pouvez disparaître derrière le rideau de « c’est comme ça que ça marche ». Cela s’inscrit dans l’ambiguïté qui structure notre supposée intégration. Comme d’hab’, intégration à quoi, et dans quelles conditions réelles et effectives, motus.

 

Encore une fois, on a l’impression désagréable que ce qu’on appelle un peu sommairement le sociétal est utilisé pour masquer la disparition de ce qu’on rangeait dans le social, bref du mutuel, du collectif et du métariel. Que la promotion du statut idéal du sujet de l’économie politique, propriétaire et indépendant, bref à ses ferais et à sa fortune, gonfle encore alors même que les moyens pour l’existence réelle des personnes dans ce même cadre se retirent toujours plus. En termes crus que ce qui ne coûte rien, et sera aux dépens de ces personnes si elles le peuvent, dans une atmo faite d’appauvrissement et d’inégalité, remplace ce qui coûte et engage la collectivité. Des droits et des symboles plutôt que des thunes. Et quand on en arrive aux prérogatives de la mortitude alors qu’on n’a plus de quoi vivre, ça tourne franchement à la moquerie grave.

 

C’est d’autant plus agaçant, et le mot est faible, que ce paradoxe de plus en plus anguleux et coupant est abondamment intrumentalisé par les réaques et les « sens commun », lesquelles n’en ont en réalité rien à foutre des conditions de vie des pauvres ni des stigmat’s, bien au contraire, et sont bien d’accord pour les laisser crever ; mais brandissent opportunément ce déséquilibre assez grossier pour essayer de valider avec leur idéologie antimoderne, essentialiste et inégalitaire, en prétendant que c’est l’émancipation, les nouveautés qui sont la cause de ces dérives et de cette faillité ; or c’est tout l’inverse, c’est précisément la logique de propriété et de rentabilité qu’iels défendent qui abouti à ce genre de tête à queue qui mêle l’odieux au ridicule ! Il faut bien se dire qu’avec elleux, on n’aura pareil ni l’un ni l’autre, ni la thune ni les possibilités.

 

Cela s’inscrit aussi dans la grande arnaque à la dignité. Qui est encore une fois une monnaie de substitution pour époque de misère. De quelle intégrité parle t’on quand les gentes sont mortes, quand on les valorise finalement et à pas cher que comme ça, que leur vie encombre, gêne les privilégiées, fait baisser le taux de profit qui n’en a déjà comme iels disent pas besoin ? D’une intégrité totalement abstraite, idéale, que nous nous imposons bêtement d’incarner au lieu de nous soucier de la matérielle immédiate. La dignité ne fait pas vivre, bien au contraire même souvent. On ne peut pas tenir de place réelle sans moyens. Sinon c’est un fantôme transcendant, une expiration. Et un foutage de gueule extrêmement traditionnel ; c’est ainsi qu’on a sempiternellement ligoté les désignées inférieures avec cette fichue dignité. La dignité c’est de l’empêchement et de la mort en bombe pressurisée. Mais nous ne sommes souvent plus très claires avec nos priorités, nous donnons de plus en souvent l’impression de participer bénévolement à la dynamique d’élimination de la valorisation qui s’étouffe, et d’approuver, y compris pour nous-mêmes (enfin si possible la voisine mais bon), la bonitude et l’attrait du sacrifice, de la raison par la disparition ; nous préfèrons quelque part l’indignation opportune, mixte et sans suite du TDoR, et y fournir provende, à une socialisation communautaire conséquente et égalitaire. Nous en sommes presque à communier dans la daube effroyable de l’honneur malheureux avec les autres aspirants de tout poil à la réussite, donc à la domination. Notre adhésion sans critique à l’idéologie de la lutte, et la priorité de plus en plus souvent donnée à celle-ci sur nos existences en temps réel autant que sur la définition des objectifs, nous fait quand même faire de sacrés tonneaux ; en arriver, et en grande partie parce que faute de mieux, et manque réel de force, à glorifier des « avancées » comme notre victoire (lol !) par le confort mortuaire, alors que les conditions de vie sont toujours plus pourries, que la base sociale même de nos orgas se délite sous elles, il fallait le faire ; et nous le faisons avec la meilleure bonace du monde.

 

Finalement, nous glissons, corrélativement aux exigences économiques de faire de la place pour dégager toujours plus de valeur, monétaire et symbolique, vers l’acceptation d’un ordre des choses et des gentes où le fait de vivre n’est plus qu’un support à toujours plus d’intensité sociale et morale, de création de valeur directe ou indirecte, toujours plus de productivité, sans quoi ça ne vaudrait « vaut pas la peine d’être vécu ». Ce qui est un sophisme effrayant dans la mesure où c’est la condition et l’aboutissement, en soi. Et que ma foi, si on y inclut béatement la mort ce n’est plus qu’une péripétie à gérer. Zut ! Le terme « valoir » et les ressentis et injonctions qu’il contient sont ici non seulement cruciaux, mais totaux : il ne s’agit pas seulement d’être là, il faut encore que ça serve à quelque chose. Et que ce quelque chose soit perçu comme nous-mêmes, un nous-mêmes toujours exigeant. Tant pis pour les qui n’en ont, financièrement, patrimonialement, socialement, relationnellement pas les moyens. Ce sont d’ailleurs les premières qui se mettent en danger et s’exténuent pour arriver à quand même remplir une partie du programme. Ce sont elles qui finissent avec de la résine dans les bajoues quoi, le plus vite et le plus radicalement. Ben oui, hein, sûr que des riches et descendantes de riches en bonne santé et normées sont plus consubstantielles au bien commun que des loquedues pauvres, moches et malades. C’est la conséquence permanente à tous les niveaux et jusques dans nos chers « milieux autogérés » de l’idéologie intériorisée de la réussite libérale, de la forme sociale perpétuellement reproduite qui nous trie, nous évalue et nous sélectionne.

 

Nous sommes en train de converger naïvement avec un régime de pénurisation et de précarisation à vernis très moyennement progressiste. Et quand je parle de régime, c’est pour signifier que cela va encore au-delà des gouvernements en place : socialement, nous sommes des bélîtres qui laissons filer, avec un mélange de fatalisme et de consolation facile, la proie, qui est nos conditions d’existence matérielles, pour une ombre pas même vraiment appétissante, toujours à renégocier. Et dont nous sommes donc priées, en plus, d’assumer le financement. Dans l’enthousiasme.

 

Il nous faut nous méfier un tantinet de ces identités idéales que nous avons posées ou admises des fois un peu rapidement comme des recours, ou des issues à cet ordre de choses, que nous tentons d’incarner sans bien mesurer ce qu’elle exigent de nous – et sans nous dire que si elles en sont à exiger de nous, c’est qu’il y a déjà là un problème. Les devoir être sont des hameçons qui nous tirent hors de nos vies.

 

Moi je suis résolument pour qu’on vive d’une certaine manière peut-être un peu « moins », mais en fait plus longtemps et mieux. Et surtout pas, jamais, au-delà ! Et ce pour toutes, c’est à dire égalitairement. La qualité c’est bien beau, mais la quantité n’y est pas. Et sans quantité la qualité c’et une sale blague. Nous sommes d’abord des gentes qui veulent vivre, pas des warriores qui veulent « se dépenser » et mourir. Et faire un beau cadavre comme disait l’autre. Zut et rezut !

 

À mort la mort, comme disaient des hippies au nombre lesquelles, finalement, au vu du cynisme aplati et même pas conséquemment gestionnaire de beaucoup de mes contemporaines, j’ai presque envie de me ranger. Des possibilités et sécurités réelles, ici et maintenant et des thunes, de l’auto-orga, des maisons pour sortir de la précarité ; pas des symboles réglementaires d’outre tombe, b…el ! Nous n'avons pas à inclure notre disparition dans le compte de ce qui fait nos jours.

 

Occupons nous de nous-mêmes, vivantes, et si nous pouvons faisons tomber ce régime d’appauvrissement et d’élimination – mais gardons nous bien de donner dans une fin pas claire qui justifie des moyens qui ne le seront dès lors pas plus, et de nous sacrifier, en plus toujours les mêmes et toujours pour les mêmes, c’est clair ; mais le problème est créé par la méthode : plus de sacrifice, plus de « dépassement », plus de messianismes ni d’au-delàs, ni de délégation des conforts à celui-ci, et les choses pourront peut-être se disposer autrement.

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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