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8 septembre 2017 5 08 /09 /septembre /2017 08:27

 

 

 

Il y a quelques temps, une compagnie de théâtre qui voulait jouer un spectacle dérivé de textes et mémoires de Grisélidis Réal s’est vue, - enfin ! – rappeler par des camarades concernées qu’il y avait, comme on dit, un tit problème avec les conceptions et idéaux exprimées par celle-ci. Bref que Réal était une nana de droite, plutôt antiféministe, passablement exotisante, non dénuée de racisme… Il était peut-être temps de s’en rendre compte. Il est patent d’ailleurs que ça n’a pas eu de suite. La compagnie à continué son tour à féministlande et personne ne lui a plus rien dit après cette anicroche.

 

J’aurai tendance à ajouter qu’il y a un problème de fond derrière cette anecdote : c’est la propension, d’ailleurs commune à beaucoup de militances, de s’appuyer sur et de reconduire indéfiniment des référents à la fois idéalisés, décontextualisés, exactement sur le modèle des mythes fondateurs des institutions que nous vilipendons tant. Désolée mais Grisélidis Réal, ts plutôt haut de gamme d’il y a cinquante ans, peut difficilement être portée aujourd’hui comme la parole de nouzautes. D’ailleurs, et comme je l’ai dit et le redirai, supposer « une » parole des ts, comme de n’importe quelle catégorie idéale, symétrisée, sans prendre en compte les inégalités et les rapports sociaux en interne, est une imposture. Une de plus de ces impostures « unitaires » qui portent la parole et les intérêts des mieux placées, ici les escort jeunes, belles, de plus en plus souvent avec rampe de lancement classe moyenne pasqu’aujourd’hui on n’accumule plus trop sans biscuit, loi de contraction du capital oblige ; et l’imposent comme celle de toute la corpo, en faisant taire et en délégitimant, dans la logique de concurrence renforcée actuelle, les moins favorisées par la norme et la valeur d’échange, lesquelles se disputent âprement, comme dans les autres secteurs de valorisation, un surplus de plus en plus restreint. C’est cette parole et cet ordre social, et qui plus est grevés d’un passéisme qui devient mi comique, mi étouffant, que réitèrent celles qui nous ramènent Réal comme interprète.

 

Mais ce simplisme convergent, incarné par ce qu’il faut bien appeler des momies, conservées dans nos frigidaires intellectuels et culturels, est un phénomène récurrent et hélas sans cesse (re)fondateur chez nous. Ainsi en est il de Stonewall, par autre exemple. Au reste, pourquoi pas : exister socialement, baiser, consommer « comme les autres », c'est-à-dire les hétérocis’. Mais alors quelle société voulons nous, sinon celle qui existe déjà et contradictoirement élimine et écrase, roule sur les inégalités naturalisées (celles de richesse notamment). C’est toute la trajectoire de lgbtlande : famille travail patrie, hé oui, hélas, qui se trouve ici résumée. Et l’idéal de Réal, c’était les femmes à leur place dans le rapport social de sexe, l’idéologie du « besoin sexuel irrépressible », le libéralisme, la nécessité des macQUEs... Même d’un point de vue ts actuel, moyen comme idéal. Moyen aussi parce qu’on en a vu le bout depuis longtemps, comme celui de l’égalité civile et des droits sociétaux dans une contexte d’appauvrissement généralisé, où nous en sommes de plus en plus à nous bouffer les unes les autres pour simplement survivre. Droits ou pas droits. Sachant que le principe de droit surplombant, suprême, reste cette propriété, ce rapport d’appropriation qui est un rapport de force – et que nous conservons toujours l’illusion depuis des siècles de faire nôtre (je m’appartiens, et je n’en crève pas moins), alors que c’est nous qui sommes siennes.

 

Autre biais récurrent : donner la parole. Alors là je vais la jouer situé rapport social à fond : qui donne la parole à qui, et quelle parole ?! Moi je suis désolée, mais je ne tiens pas du tout à ce qu’on me donne la parole. Que ce soient des gentes d’autres catégories sociales, ou bien des miennes mais qui ont comme ont dit des « accès, » mieux réussi quoi, l’élite subalterne. Nan, je crois qu’il y a un problème intrinsèque là aussi à cette distribution de la parole qui maintient intacte la hiérarchie, el renouvelle en acte. Je ne suis l’oiseau chanteuse ni l’oisellière de personne, enfin j’espère. Bref, encore une idée a priori sur laquelle les actrices de leur vie et de celle des autres devraient bien s’interroger : donner la parole. Qu’est-ce qui fait qu’on est en situation de ça ? Et, oui, ça va jusques à interroger les camarades qui font du média. Qui sont elles, socialement, d’où viennent elles ? Et enfin, quand on voit le genre de parole que ça donne, bien souvent de la récitation de catéchisme, parce qu’il faut quand même qu’elle soit bonne et idoine, cette parole qui finalement prime sur les personnes, les rapports sociaux et les existences. On est là pour approuver, quoi. Et dans le cas dont je parle ici, c’est si j’ose dire encore pire parce que c’est alors nous imposer une image éternelle, figée, paléolithique et réaque. Et « unitaire », puisque vu du dehors, et hélas quelquefois du dedans, de nos fameuses « orgas » bien ordonnées, il paraît que toutes les TS sont égales, vivent et pensent les mêmes choses, ont des intérêts semblables…. Cool ! Ben on s’en passera, de cette parole qui est dans votre panier, hein ? Enfin, est-ce que cette charité parolière si empressée ne servirait pas à éluder, comme bien d’autres choses symboliques, la question de l’inégalité matérielle ? Les bonnes dames viennent souvent de la non moins bonne société, fut-elle alternative, comme j’en ai causé et en reparleai ; laquelle est quand même bougrement majoritairement formée de qui viennent de secteurs sociaux à moyens, et les répartissent sur leur descendance, laquelle les répartit elle-même, ou pas, selon son humeur, sur ses ouailles. Celles qui octroient libéralement la parole sont fréquemment celles qui aussi gardent leur fric et leur patrimoine pour leurs « affinités ». Là on entre dans la question de la réalité des rapports de richesse à subversivlande…

 

Bref, bien souvent, les images en lesquelles nous essayons de nous transformer, accessoirement de transformer les autres ou de les y rapporter, sont les expressions de l’idéal, et de l’idéologie, à la base, du même monde qui violente et élimine la plupart d’entre nous ; mais nous ne parvenons pas à établir cette correspondance, nous y sommes mêmes réticentes, nous voulons continuer à croire à la fiction d’une humaine générique, subjective, indépendante, telle que la pensée libertaire nous l’a routée pareil, congelée, depuis les débuts du capitalisme dont elle était sans doute sincèrement le but rêvé, un monde de gagnantes sans perdantes – mais cette arithmétique métaphysique, cela fait longtemps que nous avons pu, ou aurions du, conclure à sa faillite. Le rêve des grisélidis, des stonewaliennes, et de bien d’autres, c’était celui d’adam smith, la richesse, l’épanouissement sans conséquences, la réussite qui ne coûte ni ne pèse à personne. Sans effets secondaires, sans passif. Alors que ceux-ci sont l’essentiel et la condition du bilan. Je tiens ici à souligner qu’il ne s’agit en rien d’une opinion antimoderne ; bien au contraire. Durant ce temps nous avons aussi délié et inventé bien des choses ; mais finalement nous en avons toujours soumis la réalisation à des conditions fondamentales qui ne le sont rien moins plus, que modernes ! C’est comme la déjà trop vieille blague de la « subversion » et de la « déstabilisation » menées au nom et dans la ligne des idéaux et structures fondamentales du social, pourvoyeuses uniques de légitimité, voir plus loin, gongorismes et rengorgements « pragmatiques » qui n’arrivent plus à cacher notre absence de plus en plus totale d’audace et notre frilosité critique. Notre renonciation et notre fatalisme : rien d’autre, surtout rien d’autre, danger de nous perdre comme sujet idéal, rétrocentré – tiens !

 

Des fois c’est ça qui devrait quand même nous alerter : quand nous perpétuons une mémoire immobile, vernie, lissée, de plus en plus intemporelle à mesure que son origine s’éloigne. Une forme particulièrement pernicieuse de la fascination antimoderne. Continuer à jouer Réal en 2017, dans des conditions qui n’ont désormais plus rien à voir avec son époque, et par ailleurs sans capacité ni volonté de critiquer ses positions encore une fois, pourtant, bien copieuses, c’est une auto hypnose, et une auto hypnose intéressée : ne pas prendre la mesure du devenir présent du social. Le fourrer dans la momie, hop, ni vu ni connu. En plus cet atavisme personnaliste, subjectiviste, presque bonapartiste, de nous raccrocher à d’indispensables figures tutélaires, dont en outre le choix révèle bien des a priori idéologiques, tradis, libéraux, inégalitaires ; mais dont la méthode et le principe même sont un fléau, un déni, une fuite. Il faut arrêter avec les images et les visages, les grandes silhouettes et les fantômes. Nous replacer nous-mêmes comme sujets de ce social si problématique, et c’est un euphémisme. En première ligne et cibles de critique. Sans quoi nous nous maintenons pareillement en lignes, comme cibles de violence, de hiérarchie et d’élimination. En espérant évidemment que c’est la voisine qui y passera. Ou sa voisine à elle.

Nous replacer dans la dialectique du présent, cela reviendra sans doute aussi à limiter un peu voire beaucoup la place que nous donnons à une sorte de pédagogie, de catéchétique, qui fait et circonscrit les question comme les réponses, et qui a fini par se retourner conte nous, parce que nous nous l’appliquons comme si nous étions un objet extérieur à nos propres situations sociales. Résultat, nous nous retrouvons toujours en retard sur nous-mêmes et sur la situation sociale en général ; ce qui est une vieille bâche militante, c’est sûr. Nous aimons déjà à décalquer des interprétations dixneuvièmistes, finalement rassurantes, sur l’époque d’extermination où nous entrons. Mais par ailleurs, pire que ça, nous finissons aussi par nous réécrire en temps réel.

 

Nous avons des histoires ; mais encore fut-il qu’elles restent des histoires, vivantes, évolutives, critiquées, de groupes sociaux ; et qu’elles ne se figent pas dans l’hypostase de « grandes figures » ou d’’identités qui concentreraient quelque peu magiquement un contenu a priori, lui-même indéfiniment répété et supposé. Encore une fois, nous avons tendance à nous « réapproprier », et bref à reproduire, le fonctionnement des sociétés qui nous écrasent, avec leur personnalisme bonapartien, leurs « grands récits », leurs « incarnations » de formes sociales, et le dirigisme moral assez sommaire qui en découle. Imageries qui d’ailleurs ne rendent pas toujours vraiment justice aux personnes ayant réellement existé qu’on en affuble ! Je suis ainsi souvent triste de voir notre camarade Feinberg réduitE à l’ultradaté et normé Stone butch blues, alors qu’iel était partisanE du devenir politique et social, et a écrit par la suite bien d’autres textes, peu ou pas repris, y compris dans son pays. Il y a aussi, sans douté basé dans notre crainte d’admettre que nous changeons et évoluons, un refus tacite chez nous de prendre en compte les changements, donc, de points de vue, d’identité, les cheminements et les contradictions ; tout doit toujours avoir déjà été et former bloc. Sans quoi danger ! Là encore, nous nous calquons sur la société majoritaire que nous prétendons tangenter.

 

Pire, derrière, il y a chez nous (et là encore nous ne sommes absolument pas originales) une soif jamais étanchée de passé mythologique, intemporel, fixiste. Nous aimons désespérément à nous référer à des « avants » idéaux qui contiendraient la vérité de l’être, le bien et le salut, eux même donc ahistoriques, essentiels. L’exemple du globiboulga d’un originel forcément sympathiquement genré, où se niche une théorie de la transsité elle aussi comme stase humaine fixe, n’est pas le moindre. Que bien des gentes se soient démerdées comme elles ont pu, avant nous, dans les rets du rapports social de sexe, ne fait aucun doute ; mais ne fait pas non plus ce que nous appelons aujourd’hui trans’ soit identique à ce qui a pu jouer dan ce cadre ailleurs et autrefois. Mais c’est là une question d’approche première : le monde change t’il ou n’est-il qu’un rubik kube incessant de formes pérennes ? Même si des collègues matérialistes et historicistes ont démonté pas mal d’affirmations à ce sujet, ça reste bien souvent indiscuté chez nous. En plus ça évite de se poser la question de la structure comme de l’usage du genre et du sexe social eux-mêmes, si on arrive à leur trouver un état exonéré de leurs désagréables conséquences et implications présentes. Tout bénef’.

Le problème, comme d’habitude, gîte d’abord dans le principe de départ : ne pourrait « vraiment » exister, être bon, être tout court, légitime quoi, que ce qui aurait été « avant » et finalement « toujours ». Qu’o devrait libérer, dégager de la vilaine tourbe historique et du devenir, restaurer dans son absoluité. C’est marrant, la pensée de gauche fatiguée d’elle-même rejoint facilement sur cet a priori la bonne vieille pensée de droite, culturelliste et identiste. Donc, puisque nous voulons être justifiées, il nous faut nous situer dans l’intemporal, le non devenir, le non changement ; bouh le changement, la modernité, mal, imparfait, décadent. Dans la fascination anti-intellectuelle et traditionaliste, croissante chez nous, devant « ce qui aurait du être » ; quitte à s’étriper sur ce que c’est, l’important étant son inamovibilité. Une vraie pensée de la création, de la chute, de la rédemption quoi.

Hé ben nous sommes un certain nombre à déjà ne pas croire à ce paradis antérieur, ni que ce qui nous a précédé aurait pu nécessairement nous amener ailleurs qu’où nous en sommes (autres question ouverte) ; mais surtout à refuser la pensée légitimiste et fixiste qui n’admet l’existence réelle de quelque chose que si il s’affuble de l’uniforme de l’atemporalité et de l’éternité. Bref à défendre des approches à la fois matérialistes, réalistes et phénoménales de l’évolution du rapport social. Et à combattre un schéma qui, pour nous, mène répétitivement à la déproblématisation (puisque les « réponses » auraient été toujours déjà données, ne seraient qu’à « retrouver »), à l’essentialisation et à la régression in fine. Par ailleurs, ce schéma est probablement intrinsèquement lié aux fadaises du « tout est déjà en nous », qui aboutissent pratiquement à voir le monde social comme une création permanente (et cependant soigneusement répétée, cherchons l’impasse) d’identités naturelles ou fondées en elles-mêmes, individuelles ou groupales – et non l’inverse.

 

C’est donc carrément un euphémisme de dire que nous avons une manie passéiste, que nous nous évertuons à produire un passé que nous considérons comme indispensable à la justification de nos présents, sans même causer d’avenirs. Et que conséquemment bien évidemment nous mythifions, simplifions, élaguons dans le sens qui convient à cette utilisation. Ça ne nous fait même pas un petit dring dans la tête (comme pour hélas bien d’autres tropes) que nous fassions ainsi exactement comme la plupart des groupes ou tendance sociales et politiques que nous considérons, à juste titre, comme nos ennemies. Nous n’arrivons tellement pas à nous considérer nous-mêmes, telles que les choses se passent, maintenant, qu’il nous faut nous affubler de vieilleries réécrites et légendaires, même les mettre en avant de la charrue, pour parvenir à nous regarder un peu. Parce que je veux pas dire, mais quand on a un peu d’âge, on sait de mémoire et d’expé que nos fameux passés, y sont pas tout en sucre, loin de là, et que dans bien des cas, si nous avons quelque chose à en apprendre, c’est que et comment ne pas faire, plutôt que calquer. Nous nous dupons ainsi nous-mêmes avec attention et délices. Et de temps en temps l’abîme s’ouvre, quand on voit brutalement ce qu’était ce passé, lequel ne nous aurait d’ailleurs probablement pas assumées ni approuvées dans bien des cas. Laissons le donc où il est et apprenons à oser nous déterminer, nous construire, changer au besoin. Et cesse de nous justifier à coups de mythes et d’a priori souvent mensongers. Évitons donc de nous laisser engluer et assigner par et dans des modèles et des paroles héroïques, transhistoriques et figées. Au contraire, suivons nous nous-mêmes, non pas subjectivement et individuellement mais systémiquement et socialement.

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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