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9 octobre 2017 1 09 /10 /octobre /2017 10:44

 

 

Alors je voudrais revenir sur quelque chose qui me tarabuste depuis quelques temps, et dont j’ai déjà parlé ici et là, suite notamment à la diffusion insistante de photos de la bouille bien abîmée d’une collègue un peu âgée, qui a été attaquée en tant que transse et bien sérieusement blessée. C’est aussi en plus général au sujet de la manière dont nous pensons utiliser l’imagerie de nous-mêmes, dont d’autres pensent aussi en faire leurs choux gras tutélaires, alimenter leur valorisation par la dissymétrie sociale, ici illustrée, quelle imagerie ça donne et enfin si cette manière de faire, ce cadre de représentations, ne nous utilise pas lui-même. C’est cette histoire de routage forcené de cette tête de collègue qui m’a alertée, mais en fait ça concerne je crois une grande partie de l’imagerie, du raccourci émotionnaliste, qui sont très goûtés au sujet de certaines causes, et qui tourne autour de la notion pas toujours très nette de visibilité.

 

En fait, je vois qu’il me manque un mot, un concept synthétique pour arriver à rassembler ce que ça m’inspire et les graves problèmes et non moins graves conséquences que je vois à prendre, à diffuser ce genre d’image. Et pour catégoriser le cadre général dans lequel ça s’inscrit. C’est sans doute celui de l’outing, mais aggravé, car il met en avant à la fois la vulnérabilité et l’exotisation. Derrière la sollicitude apparente qui se déploie dans cette imagerie du gore, il y a un net fond d’humiliation et d’appropriation. Une vraie tête qui tient au mieux de la christe déglinguée, au pire carrément de la bestiole en détresse ! Nan mais – juste nan, on ne fait pas, on ne diffuse pas de semblables images de nouzautes et je dirais volontiers de n’importe qui ! Déjà le faire ainsi dénote un problème, et c’est un grave euphémisme, dans la relation sociale ! « On » nous visibilise, mais alors faut voir comme, toutes aux abris ! genre la diffusion que j’irai jusques à qualifier de complaisante, oui, même si ce n’est pas conscient comme tel, de cette bouille donc de collègue fracassée dans la rue, comme si ça avait le moindre intérêt et la moindre efficacité sociale d’orner la dénonciation nécessaire de ce fait, et l’analyse (d’ailleurs pas faite du tout dans ce cas précis) du rapport social qui le provoque, par la dite bouille, dont le colportage insistant sert surtout à nous annexer d’une manière bien spécifique : en nous humiliant, en nous livrant au public, et en diffusant finalement la bonne idée, si ce n’est la bonne nouvelle carrément, ô combien rassurante, qu’une vraie transse est impuissante, dépendante, qu’il est dans un certain ordre des choses qu’on dispose régulièrement d’exemplaires assommées ou même assassinées, qu’on n’a qu’à se servir pour en faire ses choux gras moraux. Il manque donc encore une fois, à moins que d’autres l’aient, un mot spécifique, peut-être à créer, pour désigner ce type d’exotisation obscène, laquelle finalement trahit le désir profond de celleux qui la diffusent : que nous soyons isolées, pourchassées, battues, pantelantes et qui sait même un tantinet ridicules dans ce déchaînement de violence, afin de leur servir de faire valoir, à ces gentils, c’est niveau protection des animaux domestiques. Trop cool. Là non plus, d’ailleurs, guère de retenue sur le petit réseau translandien, on route, sans réflexion et sans la moindre réserve. La sollicitude tutélaire, appropriatrice, exhibante et instrumentalisante n’est pas moins transmisogyne que le placard ou la violence. Et elle n’est guère moins présente, il le faut dire, dans nos rapports internes que subie de la part de cislande. Warning ! Nous n’avons à servir de guignoles tuméfiées ni pour le confort moral des surplombantes ni pour celui des transmixtes ou de nos bergères institutionnelles. Ni même et surtout pas pour nous en faire une justification que nous croyons bon marché, et qui va nous coûter nos peaux ! Une victimisation incontrôlée, j’allais presque dire charcutière, déshumanise et fait glisser in fine dans une négation, une surminorisation qui se complaît dans son objet fétiche.

 

Pour causer slogan sommaire, les violences que nous subissons effectivement ne sont pas à votre disposition. Ni aux unes, ni aux autres, que ce soit bien clair. Encore une fois bas les pattes (et ne vous cachez pas derrière des « consentements » nécessairement inégaux d’une part, dont l’objet même est pourri, surtout ! Il nous faudra mener une critique de fond de la place mécanique du consentement dans la rperoduction de l’ijonction intériorisée comme exterieure). De manière générale, il faut que nous arrêtions de relayer et dans la mesure du possible de laisser relayer, d’encourager en tout cas la diffusion des images de violences graves à notre égard. Notre inquiétante fascination utilitaire à ce sujet est très à questionner, autant que celle des cisses qui font de même. Nous finissons par communier dans une approche vraiment pas claire de nous-mêmes, où nous croyons tirer quelque chose de notre propre anéantissement. Et où les cisses, en « déplorant », ont bien l’air de trouver tout à fait arrangeant que ce soit notre sort : comme ça on est bien étrangères, plus un péril social du tout, et une réserve d’émotion disponible. Stop ! Les surenchères, de quoi qu’elles soient, sur les tropes sociaux, ne font finalement que les banaliser et les renforcer. C’est comme les réappropriations de normes, ça se retournera toujours contre les plus faibles et les minoritaires. Nous devons initier une rupture avec ces mises en scène qui ne nous rapportent rien.

 

Sans parler du raccourci conceptuel et politique que constitue l’appel exclusif à un émotionnel acritique, « en l’état ». On permet ainsi au sujet social, et notamment au sujet social cis, de ne surtout pas se penser, ni de penser les rapports sociaux qu’il structure. Tout ça est immédiatement dilué dans le bon vieux « respect citoyen » qui suppose une égalité qui n’existe évidemment pas, et qu’on fait glisser de son origine de pacificateur économique sur la scène des rapports de genre. Encore une fois, la commisération, même et peut-être d’autant plus que « consentie », véhicule intégralement l’inégalité et le mépris. Et encore plus, et plus facilement, quand elle use d’images, de raccourcis intelligibles qui amènent sans détour à la « conclusion » en vigueur. De même que le Marchand de Venise reste une pièce qui véhicule un fond antisémite, les représentations complaisantes de transses fracassées, même prétendument mises « à notre service », véhiculent l’état de fait transmisogyne.

 

 

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Je cause souvent de notre survisibilité, que je déteste qu’on la minimise ou la nie, ce qui permet d’éviter d’avoir une réflexion et sur le rapport social de sexe, et sur la légitimité sociale, et sur la place particulière qui est assignée à la plupart des nanas transses, et que beaucoup chez nous préfèrent passer sous silence au nom d’une « unité » transversale et désexualisée (comme si nous voletions avec nos petites ailes au dessus des basses contingences du rapport de sexe, lol !) qui n’existe pas en fait, ou très peu au mieux. Mais il ne faut jamais oublier que, contrairement à ce qu’essaient de dire de mes thèses un certain nombre d’abruties malveillantes (et peut-être réellement incapables de saisir, c’est possible), cette visibilité périlleuse n’est en aucun cas choisie, mais subie. Que nous devons faire avec et donc éviter de la nier, en tirer des conséquences ; mais pas la poser en subjectivité délibérée. S qu’on en ait vraiment envie, et de ses conséquences – mais de toute façon envie ou pas donc on les a. Et que c’est pour ça que je pense qu’il est néfaste, brutal et de manière générale problématique de diffuser à l’envi des images d’agressions de nanas transses.

 

Je songe aussi aux manières qu’on évacue de la discussion comme « maladroites », mais qui je pense recouvrent là aussi un basculement de la victimation en (auto au besoin) assignation à des normes, de peindre nos situations sociales, en les ramenant à quelques clichés qu’on veut supposer bien affreux (et qui le sont quelquefois) ; ainsi que la plupart des nanas transses dans ce pays seraient tds (et tds contraintes par les circonstances). Pas vraisemblable On doit être pas loin de cent mille, et ça ferait déjà bien trop de ts sur le marché qui n’est pas si extensible que ça ; en plus transse c’est quand même une spécialité, enfin il faut préférement être jeune et consommable. Plein de raisons pour lesquelles, outre le fait que nos vies en fait ne se ressemblent pas forcément, que, ben non, la majorité des transses n’est certainement pas tds, n’a bien des fois pas même les moyens de l’être et même que la proportion en doit baisser régulièrement. Pareil quand je lis une collègue un peu rapide dire que le tiers des nanas transses sont séropotes au vih. Ben non, pas vraisemblable là non plus, pour ce que l’on connaît de notre nombre et de l’épidémie. Au passage, on peut noter la fascination convergente autour de nanas transses supposées hyperactives sexuellement, alors que dans les faits ce qu’on en sait nous montre plutôt très à la marge de la kermesse et du marché ; mais voilà, dans un monde où activité sexuelle égale reconnaissance, bien sûr, les transses ne sauraient que surinvestir – sauf qu’encore une fois pour (s’)investir il faut du capital, et là…

Faudrait donc arrêter après se jeter nous-mêmes sur les images, là encore, qui vont pense-t’on faire pleurer dans les chaumières (en fait, et en plus, ça rate complètement, l’essentiel de la société soit nous hait, soit s’en fiche) ; et surtout, ce manque convergent d’imagination aboutit par contre effet à complètement négliger ce que sont nos vies sociales réelles, plutôt pauvres, plutôt discrètes, plutôt rase les murs, qui sont effectivement assez pourraves mais pour des raisons j’allais dire bien plus banales, imprégnées d’inquiétude et de violence quotidiennes, beaucoup moins sexy, fascinantes, précises que les grandes causes identifiées et communautairement reconnues, qui sont souvent les envers de la valorisation sociale massive, leur raté quoi. Et que ce sont ces raisons, ces conséquences, qu’il serait un peu bon de prendre en compte. Mais voilà, elles entrent souvent en collision avec une sourde opinion, qui prévaut y compris dans le monde militant translandien, sur ce que nous devrions être pour être politiquement potables. Dans quelles cases nous devrions rentrer pour nous faire plaindre légitimement. Or, ce genre d’approche ne vaut pas mieux que celui des dames matronnesses ou des caisses d’allocations familiales.

 

 

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Quèque part, il y a un problème, un de ceux qui ne peut passer par « solution », hop, réglé, avec la visibilité/invisibilité, en ce qui nous concerne. Déjà, donc, encore une fois, se plaindre de la seconde est paradoxal, dans la mesure où nous sommes précisément, pour la majorité d’entre nous, visibles comme le nez pas au milieu de la figure, bref visibles, individuellement, dans un contexte où ce qui est visibilisé bute sur le mépris, l’hostilité et la haine (les fausses nanas plus ou moins tordues). Cette visibilité, non choisie mais forcée, joue un rôle majeur. La très grande majorité d’entre nous ne souhaite que devenir invisible à cet égard.

Il est possible donc qu’il y ait déjà un souci de signification de ce que nous entendons, et de ce que se passe socialement, quand nous parlons d’invisibilité pour nous en plaindre. Il semble que cela tienne plutôt au déficit de place sociale légitime, de représentation, bref que ce que nous appelons visibilité recouvre en réalité une légitimité collective qui par ailleurs bénéficie aux personnes.

 

Pour en revenir donc à cette demande de visibilité par l’intégration dans la légitimité sociale, un certain nombre d’entre nous voudrait la faire passer par une sorte de publicité (au sens double de rendre public et de présenter de manière positive) autour de cette fonction sociale que nous appelons corps. Or, nous sommes par ailleurs beaucoup à nous sentir, de diverses manières et plus ou moins réfléchie, mal à l’aise précisément avec l’idéologie pratique du corps, et sa mise en avant. Nous sommes mal à l’aise, comme d’ailleurs pas mal de nanas cisses, avec l’utilisation d’une norme et d’une fonction sociale, lesquelles sont éminemment exigeantes, évaluatrices et éliminatrices ; le corps étant ce qui sert à prendre place et pouvoir notamment au point de vue relationnel, mais pas que, Bref, comme je disais il y a déjà de nombreuses années, tout le monde est loin, surtout dans le contexte actuel de revalorisation effrénée des modes d’échanges qui jouxtent l’économie qui se restreint, d’avoir les moyens de mettre un corps en jeu, dans la balance. Et, par ailleurs, la question se pose également de façon non relative ni individuelle : que maintenons nous socialement quand nous réinvestissons à fond les ballons dans une société corporéiste ? Quel ordre, quelle hiérarchie, quels buts sociaux remblayons nous en faisant cela ? Nous usons, là comme dans à peu près il faut bien le dire toutes nos velléités et tentatives intégrationnistes, de formes sociales qui impliquent l’inégalité, l’assujettissement, la discrimination, l’instrumentalisation au service d’une norme plus ou moins abstraite à laquelle nous devons nous efforcer de coller, dans un contexte de concurrence. Problème, problème. Certes nous nous en sortons par la pirouette de vouloir « donner accès à toutes » à l’exercice de cette norme ; mais ça ne dure pas longtemps. Rapidement nous devons admettre que les formes sociales ne sont pas malléables telles quelles aux claquements de doigts à vocation magique ni aux meilleures volontés ; si nous voulons changer des choses, il faut changer de formes, et non pas les abonder.

 

Cependant, il ne s’agit pas non plus, loin de là, de jouer une dissimulation et un rasement de mur (qui nous sont, encore une fois, fréquemment imposés), lesquels de toute façon et ne protègent guère, et sont eux aussi hors des moyens de beaucoup. Je pense qu’il nous faut par ailleurs assumer la négativité de ce que nous portons socialement. Donc il nous faut sans doute une approche de la visibilité. On est là, de toute façon, quoi qu’en pensent les essentialistes qui ne délivrent le visa de réalité qu’à ce qui correspond à leurs images métaphysiques. Mais nous avons sans doute aussi intérêt à ne pas nous fiche dans les modes visibilisation et de socialisation majoritaire, cis, qui se toute façon pour la troisième ou quatrième fois contiennent en eux même les principes de notre élimination. Bref, de larguer les échelles de valorisation, la fierté, l’exposition du corps, la sexualité, tout ce qui nous enferme (et pas que nous !) dans des contradictions inabordables et/ou insolubles. Nous devons être là, mais en nous dérobant à la politique de mise à disposition, et à ses imageries, que nous reproduisons bien trop facilement, bon public que nous sommes, et même bonnes actrices bénévoles d’une pièce où nous sommes systématiquement Pantalon. Cesser de croire, en dépit de ce qui arrive, que la réappropriation des normes et injonctions sociales puisse tourner à notre avantage.

On nous attend sur le corps, encore une fois signifiant social bloqué à priori dans son rôle. Nous nous devons de décevoir ces attentes. De ne pas chercher à capitaliser là-dessus. Qui plus est avec notre incapacité, in fine, à faire que le genre ne soit pas toujours formé d’éléments assignés binairement et surtout hiérarchiquement. Trans’, nous n’avons pas dépassé ni dissout le rapport social de sexe. Ni avec nos images ni avec notre utilisation de nous-mêmes. Ce n’est pas un drame, encore moins un crime, mais il faut arrêter de continuer dans cet échec relatif. Nous n’en serons pas moins là, pas moins réelles que les autres. Mais ce que m’inspirent les surenchères patchwork et appuyées que nous mettons en avant, bon… C’est de la repro, point. Ce qui ne serait pas un drame non plus si cette repro ne s’inscrivait pas dans un social qui se retourne contre nous. Nous perdons à cette opération, nous fermons toujours plus la logique qui nous élimine.

Un collègue faisait remarquer il y a quelques temps à propos d’affichettes très insistantes sur le « blend » de signes corporels bien appuyés sexuellement, que la logique d’en rajouter dans le signifiant corporel et son imagerie ne lui paraissait pas finalement aller contre notre exotisation, ni contre les logiques de classification sociale par l’usage de ces catégories. Pareil pour toute une flopée de zines, d’expos, de défilés, voire de pratiques des fois imposées dans des évènements. J’ai causé de choses approchantes dans Body negative, sur notre appétence à croire subversif et comme remettant en question le fonctionnement « social de corps » notre investissement complaisant dans ce qui précisément est déjà sursignifiant et complètement bloqué dans le processus de valorisation et de production, ce qui touche à la sexuation quoi et à son utilisation qui maintient le dit social en l’état, profondément, et lui assigne ses objectifs sacrés (et les conséquences que nous nous obstinons à hétéronomiser pour en faire de déplorables anomalies, alors qu’elles suivent prosodiquement le logique interne de ces objectifs). Nous aurions mieux à faire de déserter, autant que possible, ce champ de bataille qu’est la valorisation corporéiste. Et sur ce point aussi de remettre en cause la « symétrie » supposée dénormée (prétention à la dé-norme qui fait franchement rigoler quand on voit à quel point celleux qui peuvent collent aux injonctions sociales les plus massives – et traînent les autres en faire valoir folklorique derrière leur char).

 

L’imagerie est à peu près fatalement, dans le contexte actuel, néonormative, parce qu’elle nous contraint à passer par ce qui comme on dit (et ici un peu de manière antiphrasesque !) parle à la manière générale ou majoritaire d’ordonner les éléments et leur usage; par ce qui réveille d’emblée tout le pack de significations et d’objectifs sociaux et ne peut guère en sortir, ni nous en faire sortir. Bref, quand nous nous mettons en vue, nous sommes amenées mettre en vue ce sur quoi encore on nous attend, sur la conjonction de l’usage social d’éléments fétiches dont le corps, et d’exotisation raisonnable. On est perdantes immédiatement à ce jeu. Il nous faut en tous cas cesser de produire ce qu’on attend de nous, victimation impuissante, corporéité exacerbée, appels à l’aide ; car on ne l’attend de nous que parce que ça permet de ne rien changer au rapport général et à la situation des transses.

 

L’imagerie existentielle, aussi sympathique qu’elle paraisse et même, ne chipotons pas, qu’elle soit des fois, ne permet par ailleurs pas tellement de développer une vie sociale autonome, surtout dans un cadre contradictoire où ce à quoi nous voudrions nous amalgamer, là encore avec de très bonnes raisons, la vie matérielle, fonctionne sur un tamis valorisateur et éliminatoire, lui-même axé sur plusieurs hiérarchies qui ont pour convergence de nous disqualifier pour la plupart. Et autant pour intégrer cela que pour le transformer ou même qui sait l’abolir, numéroter nos abattis, nos biceps, nos poitrines, nos toisons, et les faire défiler, hé bien non seulement c’est moyen comme efficacité, ça nous rend encore une fois ultradisponibles (et ne te fais pas toi-même ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse) mais encore, carrément, ça nous range encore plus étroitement dans une série d’assignations générales qui conservent le pouvoir du dit fonctionnement. Nous sommes là, mais simplement le sortir, le porter comme argument dûment illustré, hé bien c’est doublement moyen, ça rapporte peu, ça nous coûte beaucoup, ça nous maintient dans une exotisation de principe qui renforce finalement une « valorisation parallèle » qui tourne vite à la dévalorisation relative. Ça nous fatigue, nous coince, exige de nous une énergie dont nous aurions besoin pour autre chose, des fois nous met en péril, finalement nous assigne des objectifs qui ne sont plus par rapport à nous.

 

 

Je n’ai pas reparlé ici des histoires médiatiques, genre émissions témoignages, qui ont déjà été traitées spécifiquement par quelques collègues ; l’idée ne m’en est même pas vraiment venue, maintenant que j’y repense. Je me suis plus attardée sur nos rapports plus « immédiats » - mais cependant quand même toujours médiats, diffusion de photos, de vidéos, de dessins, manifs… Bref de là où nous pensons facilement soit maîtriser l’image, soit être dans un rapport autre que massif et déséquilibré. Il n’y a cependant rien « d’immédiat » dans la vie sociale, nulle part où l’on échappe à ses rapports. Bref, je ne vais pas m’étaler ce qui a été déjà abondamment constaté, dans ce domaine aussi, sur l’appétence publique pour le pathétique, la vulnérabilité, la malhabileté, bref tout ce qui nous rend parfaitement étrangères et inférieures à l’œil sensible et bien assis. Et la nécessité de fuir ces occasions. Décidément l’imagerie ne vaut absolument rien aux minorités, c’est une question de fond à piocher.

 

 

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En clair, pour essayer de poser quand même la question, dans quelle mesure la médiatisation, l’imagerie, la représentation sociale à travers des spots qui se révèlent souvent des poncifs sociaux réutilisés, des objectifs de même surinvestis, nous font nous fuir nous-mêmes, nous tourner vers et tenter de nous inclure dans des structures qui en elles-mêmes ne nous conviennent pas ni ne nous aident à vivre, ne nous aident pas en somme à nous auto-organiser, voire paument et paralysent l’énergie et la réflexion qui pourrait être consacrée à ces auto-organisations ? C’est un peu brut mais encore une fois, quand même, et depuis des années, l’insistance sur les histoires de corps bien démonstratives et souvent plutôt banales, répétitives, les initiatives de médiatisation, de concentration ponctuelle, de manifs existentielles et finalement assez normatives, coïncident quand même bougrement avec une absence à peu près totale de création de socialité, de réflexion sur cette même socialité, d’organisation par et pour nous, qui se limite à un associatif sans doute utile mais très limité côté vie quotidienne, et qui concerne une proportion très réduite d’entre nous.

Nous sommes, les nanas transses, déjà bien assez visibles comme ça – et donc cessons d’investir dans une visibilité de mis à disposition, d’insistance sur une imagerie contrariée que nous ne maîtrisons pas dans le rapport de force social, d’exposition  Il nous faut sortir de logiques qui nous exposent, à tous les sens du terme. Que nous croyons pouvoir utiliser et qui se retournent dans la plupart des cas contre nous, selon les modalités du rapport social de misogynie et d’exotisation. Encore une fois, nous ne pourrons éviter ce qui nous blesse, ou pis, que si nous remettons en cause son utilisation et ses justifications, autant par nous que par autrui. Que nous comprenions à quel point l’auto-appropriation, cadre et méthode, norme de fonctionnement social, n’est que la continuité de l’appropriation générale, avec les rapports de force qui la sous-tendent, et les chemins obligés par lesquels elle nous fait passer.

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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