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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 18:01

 

 

« Je me sens payée à ma juste valeur ». Cette déclaration, dans une inter, d’une salariée d’un machin écoloquitable confine à l’extralucidité. Au fond, cela fait des décennies que nous disons crûment ce qui est, le sourire aux lèvres (sauf le jour du plan social). Mais là c’est très fort. Depuis cent cinquante ans les choses se sont affinées, on est passées par le travail qui rend libre, par le salariat émancipateur, maintenant nous en sommes arrivées à coller fort juste aux abstractions qui sous-tendent la folie économique. Il y a quelque chose de presque mystique là dedans, de dépouillé (et à tous les sens du terme…). Nous reconnaissons que nous sommes valeur. Que nous ne sommes que valeur. Et que nous n’avons à être que valeur.

 

Valeur – et juste ! Il ne convient effectivement pas que nous allions nous égayer sur ce qui doit relever d’une comptabilité très stricte, d’une organisation rigoureuse de l’équivalence et de la pénurie. Nous ne devons avoir accès, dans ce qu’il est convenu entre nous d’appeler la vie, qu’à une quantité très précise de biens, de temps, d’existence, calculée au plus juste de notre utilité collaboratrice à la susdite économie. Le capitalisme aura ainsi instauré la notion de rationnement, que l’on ne connaissait à proprement parler avant lui que dans les villes assiégées ou en cas de famine ; il l’aura fourré partout, et surtout dans nos têtes. Nous sommes disposées, que dis-je, passionnées à quémander et recevoir notre juste portion, pour la jouissance de laquelle nous nous sentirons légitimes et fondées – et sans doute au besoin mesquinement féroces. Pas du tout comme les vilains traders qui ne savent même pas combien ils gagnent ; et encore moins comme celleux qui ne gagnent rien, peut-être même qui ne daignent rien gagner, et qui pour cela sont tout à fait en dehors de l’humanité laborieuse – en laquelle on pourrait encore rééduquer les premiers.

 

La même employée nous décrit, dans l’inter, ses loisirs. Ils sont parfaitement cohérents avec son travail, ce qui est recommandé désormais : aller en avion en Inde pour déambuler avec des paysans expropriés. Ce qui me fait d’ailleurs illico penser à une autre inter, elle précisément de paysans indiens, où était proférée cette parole définitive : « Si je pouvais vendre mes légumes directement au supermarché, je m’en sortirais ». Hé oui. Vendre et acheter, voilà effectivement l’issue unique et toujours provisoire que nous nous sommes laissés.

 

Il y a quelques mois, dans une très cocasse discussion avec des militants d’une CNT régionale, qui se déguisaient plus en vrais anars à quarante ans que moi à dix huit, c’était aussi le mot du début et de la fin d’un jeune paysan qui traînait avec elleux : il faut que je puisse vendre. Où on voit que le niveau de la critique anarchiste a décidément rejoint celui de la résignation générale. Marché équitable – voilà tout ce qu’il leur reste, ce vieux fantasme libéral du dix huitième siècle. Au mieux son assomption douteuse en collectivisation elle aussi dévaluée, léninisée. Les outils de torture aux torturées, qu’on maîtrise la production !

 

Mais revenons au mot qui à mon sens prime encore sur « valeur », en ce qu’il fonde et détermine celle-ci. Juste. Il s’agit clairement du sens distributif du terme. Il s’agit que personne n’ait plus, ou moins, mais surtout n’aie pas autre chose que ce qui lui est destiné par la raison économique – que celle-ci se mette ou non le masque humaniste ou décroissant. Celle-ci ne connaît qu’une équation entre la notion d’équivalence (pas avoir trop plus que ce qu’on a fourni) et celle de besoin (nous devons dépendre des choses, des biens, des services, et les consommer, pour qu’on puisse en apporter de nouveau à l’étalage).

 

Je crois effectivement que la vieille question distributive, qui se tient dans les limites du plus ou moins de ce qui existe, élude évidemment toute sortie, mais tout simplement l’éventualité qu’autre chose soit en jeu, quelque chose qui ne se mesure pas, ou pas du tout de la même manière, et qui ne puisse que très imparfaitement être l’objet d’une comptabilité. Et de même, interdit qu’on pose la question depuis nous-mêmes ; celle-ci, dans la droite logique copernicienne et capitaliste, doit se trouver dans les choses, les marchandises quoi, équitables ou pas. La valeur comme la justice se situent nécessairement hors de nous, comme nécessité à l’aune desquelles nous serons jugées, évaluées ; et il en est de même du besoin, cet acarien chargé de nous gratter, aiguillonner sans cesse.

 

Á partir du moment où nous constituons une valeur, et où nous ne devons recevoir que notre « dû », rien ne s’oppose aux ultimes conséquences de cette mise en équivalence ; ni payer pour travailler, ni être exterminées comme non-rentables, et pas non plus être contraintes au travail forcé. Puisque la légitimité de notre survie tient au surplus de ce que nous sommes censées rapporter à l’économie, travestie ou non en « collectivité » - collectivité d’abstractions et de fantômes altérés. Le continuum économique va des échoppes équitables des pays riches aux mines où rampent de quasi-esclaves. L’un ne peut exister sans l’autre, et pas seulement ni même principalement pour des raisons comptables – l’exploitation des uns faisant l’accumulation finale des autres – mais tout simplement parce que la même logique de transformation des humaines en juste valeur est mise en œuvre.

 

Enfin, puisque cette valeur et cette reconnaissance doivent être distribuées (équitablement de surcroît), il faut immanquablement un ciel, un lieu comme qui dirait impartial, objectif, et même bienveillant pendant qu’on y est (sauf avec les indignes fraudeuses, cela va sans dire !) d’où pleuve cette distribution. Comme nous sommes soucieuses de démocratie, ça tombe bien, ce ciel est en nous, nous nous sommes faites ce ciel en nous arrachant à nous-mêmes, à nos petites complexions et à nos singularités regrettables, qui entravent le bon fonctionnement. Nous nous répartissons donc, par justice, nos portions de valeur, équitablement, durablement, ce qui ne veut d’ailleurs pas dire égalitairement. Nous nous les répartissons au nom de la nécessité qui siège en nous, avec notre accord et même de notre initiative, puisque c’est nous qui, historiquement, avons décidé que les choses seraient nécessaires, suspendues.

 

Il ne faut donc guère s’étonner d’à quel point le distributisme, et son angoisse de coller à un échange où surtout on ne prenne jamais trop et où on donne toujours assez, soit une agriculture de la misère, de la mesquinerie, de la méfiance et pour tout dire de la malveillance. Ni de ce qu’il n’empêche nullement les petites et grandes cheffes de prospérer, en quelque matière que ce soit, puisqu’on ne peut en rien leur contester leur apport ! Enfin bref que tout le monde stagne dans une m... crasse, avec le sourire aux lèvres, et des calmants bio pour les coups de grisou internes.

 

J’ai relu il y a peu la Critique du travail marginal (voir dans les Pages), écrite il y a près de quarante ans, à la belle époque de l’exode. Je l’ai trouvée incroyablement à jour. Notamment en cette quête éperdue de valeur et de justice, préalablement à toute décision matérielle. Quête qui lie indissolublement, à cette heure, les plus redoutables partisans de la méga-économie et rebelles les plus renâclantes à celle-ci. Comment être juste, c'est-à-dire comment faire tout entrer dans une comptabilité générale, dans une totalité, que rien ne soit oublié, ne se perde, ne soit indu. Ah, l’indu. La vilaine bébête sombre qui rôde sous le lit de cette justice d’échange qui, le notait Adorno, semble une mise à jour très complexe de la bonne vieille vengeance. Je te rends ce que tu m’as donné. Paf. Besoin, privation, pénurie, rétorsion (important la rétorsion, sous toutes ses formes, pour soulager notre frustration permanente, elle-même formatée par le besoin). Et tout cela géré selon des barèmes de plus en plus totaux, de plus en plus institutionnels. Au reste l’un entraîne l’autre. On ne peut pas imaginer valeur ni justice sans réduction à la totalité, ou à une autarcie féroce qui entraîne les mêmes conséquences.

 

Le mal, c’est donc l’indu. Ce qu’on n’est pas contrainte à céder en échange de. Je ne parle évidemment pas ici de gratuité, ce village de vacances de l’échange réglé, qui d’une part n’existe qu’en regard de l’hégémonie de celui-ci, d’autre part exprime l’inquiétant fantasme de comportements, choix et décisions découplés les uns des autres, impulsifs, autistes pour tout dire ; fantasme que le social actuel est effectivement en train d’essayer de réaliser, avec ses principes de plaisir, d’auto-nomie, d’espaces de liberté. Mais avec ce retentum fondamental, définitif, que tout cela dépend de la mise à disposition des biens et des formes, et que celles-ci sont détenues au-dessus, là où il n’est pas question d’accéder. La gratuité est une vaste blague, comme je l’ai déjà fait remarquer à propos du système relationnel. 

 

L’indu est tributaire du dû et de la logique totale qui va avec. Laquelle est une fantastique comptabilité, comme jamais n’en purent rêver même les tenanciers des greniers royaux mésopotamiens, dont on dit qu’ils furent parmi les créateurs de l’écriture. Le dû et l’indu sont les murs de la prison dans laquelle nous nous enfermons réciproquement avec un grand souci d’exactitude et les meilleures intentions du monde. Il importe que nulle n’en sorte : cela fausserait le compte, rendrait même sa pratique impossible, la justice distributive en serait lésée, et par là même notre personne sociale, à chacune. L’enfermement dans l’échange abstrait, mathématique, de fait contraint, est la condition pour nous sentir libres et égales. La boucle est bouclée. Enfin, dans le nombre de cas où l’état actuel des choses permet un niveau minimal d’accès aux choses. Le dû du citoyen ordinaire d’un pays en faillite ne permet aucunement de vivre, tout juste de mourir. C’est le côté sombre de la juste valeur. Ce côté sombre tend à englober une part majoritaire des bipèdes de la planète. On le déplore, on cherche un aménagement, mais l’ennui, avec les principes rigides de la justice distributive et des comptabilités qui la structurent, c’est qu’il n’y a pas d’aménagement. C’est elle au contraire qui a aménagé et le monde matériel, et notre manière de le, et de nous, percevoir. Bref, à chaque fois c’est l’échec. Pas possible. Ça on peut pas. Ça non plus. Il y aurait de l’indu et sans doute encore pire. Et ce ne sont même pas les célèbres crates qui le disent ; ce  sont les alter, les décroissants, toutes ces braves gentes que la morale des objets brime et triture. C’est nous-mêmes, à la fin. C’est moi et c’est toi. Méfiance !

 

Ben oui, je suis la première à buter sur cette exigence d’échange, même si je vois très bien qu’elle nous mène à la mort, et nous fait généralement la vie assez miséreuse, hargneuse, mesquine. Nous nous sommes tellement emberlificotées là dedans, nous avons tellement soigneusement évité que rien, nulle réserve, d’aucune nature, ne reste en dehors, qu’il n’y a effectivement pas moyen d’en sortir. Autant aller faire une balade sans scaphandre dans le vide spatial. La justice est le type même du cabinet dans lequel on s’enferme, et en jetant la clé aussi loin que possible par un fenestron au travers duquel il est impossible de passer. Même en faisant assaut d’anorexie, comme il est spécifié dans la fable de la belette et du grenier. Même en nous retranchant toujours plus, dans l’espoir que ça passe, qu’enfin l’abondance reparaisse, il n’y en aura jamais assez. Et la disposition nous en échappera toujours au profit de cette instance qui siège en nous, que nous avons vraisemblablement créée, à laquelle nous avons résigné notre volonté, notre intelligence, nos émotions. Et dont nous ne savons même pas si nous aurions pu ne pas.

 

 

 


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La Bestiole

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  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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