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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 10:45

 

 

Y avait, et depuis longtemps, les néEs quelque part. Á présent, de plus en plus, il y a les néEs quelque chose. Et, au bout, sans doute, la réduction ab ovo, l’œuf qui va contenir toute notre vie, inlassablement et résolument déterminée.

 

Je m’énerve fréquemment contre cette profession de foi – de foi. Difficile de dire autrement quand on arrive sur les « profondes vérités » énonciatives, lesquelles ne peuvent s’appuyer que sur la croyance. D’ailleurs, je ne crois  pas (!) que l’on puisse vivre sans a priori ni croyance. Mais cela n’empêche pas de regarder dedans.

 

Quand je fais des perm’ comme conseillère au planning, je vois de plus en plus souvent passer des nanas, souvent très jeunes ; les mêmes que je croise dans la rue, en bande non mixte d’abord, puis très vite isolées, agrippées à leurs mecs, le visage de plus en plus défait et fermé à mesure que les années passent. Tellement c’est génial le couple, tellement c’est le pied hétérolande. Mais voilà, y faut, c’est tracé. L’acquiescement est profond, ce n’est pas que cession passive, c’est consentement actif, cofondateur. Sans enthousiasme, mais on a bien intégré que la vie allait et devait être, pour se voir reconnue, intégration aux formes les moins appétissantes.

 

C’est tracé. Dès la préadolescence, on sent à les écouter qu’on en est revenu, si on l’avait jamais quitté, à un monde où c’est tracé. Écrit. On est ça on ne peut pas faire autrement. La voisine, trentenaire multipare et enfamillée qui fait profiter toute la ruelle de ses conversations téléphoniques, ne disait pas autre chose ce midi : « un homme c’est un homme, on n’a jamais vu un homme mené par une femme ».

 

De quel côté qu’on se trouve, on a l’impression que le salut n’est trouvable que dans un déterminisme total, une écriture des origines (voir les fumeuses théories sur une pré-histoire nécessairement idyllique et conforme aux rêves contemporains les plus divers). Je songe à mon vieux camarade B., avec qui je suis à fond contre la judiciaire et les prisons, mais qui ne parvient à soutenir sa position qu’en niant toute imprévision et toute liberté. Pour ma part, je pense que nous n’en sortirons, au contraire, qu’en sortant et du prévisible, et surtout de son culte.

 

Parce que je trouve que ça sent le culte, la déclaration sur l’inconnaissable, ce qui ne peut être que s’il a toujours été et sera toujours, que ce soit le genre, le statut social, l’identité de ci ou de ça. Seule leur importance hypertrophiée et leur inamovibilité de principe semblent pouvoir les, et nous à travers, légitimer. Et de surenchérir sur l’idéologie du scientifique, laquelle a pourtant patronné les pires horreurs précisément en matière de ce que les gentes sont ou doivent être.

(Le « scientifique » et le « professionnel », deités modernes censées nous protéger de l’enfer de l’arbitraire (dont on ne sait pas trop ce qu’il présenterait de pire que, juste que c’est Mal), ont fourni, depuis qu’ils existent comme référent, le cadre des plus larges atrocités. Cependant, on continue de leur octroyer une confiance inoxydable, comme le ferait un gosse un peu bête à un manipulateur dément mais convaincant.)

 

On se retranche dès lors derrière une « impossibilité » de principe qui devient vite une interdiction ; et comme il est tout de même difficile (mais on essaie) d’empêcher les gentes de changer, on assiste à un véritable déploiement dogmatique et théologique où l’ultime stade atteint serait toujours « le vrai, celui qui a toujours été, au fond, sous les apparences ». Ce qui induit par ailleurs une philosophie foncièrement dualiste, avec un réel toujours susceptible d’être caché. Au fond, il n’y a plus que la mort qui puisse lui donner un pieu à attache ; tant qu’il y a de la vie, il y a trop d’incertitudes et de changements ; l’angoisse.

 

Ce qui est tout de même marrant, c’est qu’une partie notable des partisanEs de cette lecture des choses sont désormais issuEs de l’école constructionniste. Et ne semblent pas vraiment percevoir de contradiction entre le louable souci que tout soit construction, et l’immuabilité ab ovo de la dite construction. Ni qu’ellils ont finalement rejoint ma voisine et sa définition lapidaire de ce quo’n est et de ce qu’on fait. L’important leur est que ça en soit une, de construction, un infra réel, mais il ne semble pas moins important que ce soit déterminé, immuable, ou tout au moins un chemin tracé vers la « révélation de soi », plus ou moins rapide. Il est vrai qu’il y a là un héritage déjà ancien. Le néo-essentialisme matérialiste n’en est pas à ses essais. Mais tout de même…

 

Une fois de plus, évidemment, je soupçonne que c’est parce que nous avons, dans les mouvements contestants, renoncé à la critique au profit de la surenchère. Qu’au lieu d’aller batifoler ailleurs nous voulons absolument nous poser dans la même cage que ceux que nous combattons. Occuper l’œuf. Ainsi de ce destin interne qui serait en chacunEde nous. Et il n’est pas étonnant de voir les théories les plus réacs et effrayantes (fatalité génétique, déterminismes, etc.) tirées à elleux par des militantEs. Qui croient les « purifier » parce qu’ellils seraient « autres », la bonne vieille blague essentialiste des natures ou des statuts qui changeraient le fonctionnement, ou tout simplement qualifieraient différemment des actes et réalités identiques… « C’est ce que l’on est qui définit ce que l’on fait ». Euh…  

 

Il y a, dans l’approche « on est telle identité ab ovo », un singulier mélange de déterminisme matérialiste et de vocation, au sens religieux, vous savez, cette petite voix qui vous obsède et appelle jusqu’à ce que vous y cédiez. Rien ne paraît plus incongru, depuis ce point de vue, que l’idée qu’on puisse se décider quelque jour à des changements de ce qu’on appelle à présent l’identité, et même, ou surtout, que ces changements ne soient qu’un aspect de la vie parmi d’autres. Vocation ; on est appeléE à. On ne sait trop plus par quoi ou qui mais l’appel demeure, irrésistible, univoque. « Je suis ça » (et que ça, une seule case par catégorie registrée). Je dois être ça. Le désir même est devenu, si toutefois il a été autre chose, la forme contemporaine du devoir.

 

C’est peut-être un de ces étranges rêves épuisés d’une paix sociale et relationnelle qui serait garantie par une fixité et une étrangéité à la fois totales et égalisées, nivelées. Un monde de figurines aux formes différentes, carrés ici, bonbonnes là, zigouigouis pour le fun en tiers, lesquelles cohabiteraient sans trans-gressions (allez de vers) ni agressions, sous la férule disciplinaire.

 

Je me rappelle avoir eu une grande joie, l’an dernier, quand un vieil ami perdu de vue d’avant ma transition, tout timide, m’a osé dire « je suis content que tu n’aie pas changé ». Au moins, lui, qui n’est pas un « de genre », osait, et osait dire ce qu’il voyait (vous savez, le roi et l’enfant…), que le fait que je sois devenue une f-t n’avait pas changé des choses sans doute beaucoup plus fondamentales pour moi que « l’identité de genre ».

C’est précisément parce qu’obstinée, je n’avais pas changé à travers mes itinérances de genre, que je suis restée libre, relativement, de les continuer. Ou pas. Et même de les choisir. Bouh ! cache toi, tu vas nous faire honte et insécurité sociale. Parce que c’est, on le sait, là le prétexte ordinaire à la proclamation de notre incommutabilité et surtout à l’absence totale d’intentionnalité : cette infirmité profonde (je ne vois pas d’autres termes pour désigner l’inaccessibilité à soi-même) nous serait un bouclier politique.

Déjà je ne vois absolument pas en quoi. L’histoire fourmille de gentes exterminées parce qu’ellils étaient, irréductiblement, ce qu’ellils étaient, et je n’ai pas l’impression que si on continue à filer le même coton de « tu es ça », ça va changer de ce point de vue.

 

Mais surtout, c’est moralement, philosophiquement et même politiquement pitoyable comme recours. On s’enterre nous-mêmes pour ne pas donner cette peine à autrui.

 

Et enfin, comme toute la tradition de surenchère de l’identique qui a miné la critique sociale, cela exclut toute remise en cause du fond et du cadre.

 

Peut-être qu’une des causes de cette torsion a été l’opposition de « l’être ce qu’on est » au « être ce qu’on veut », sans parvenir à sortir de cette alternative, où je crois que les deux termes sont inexacts. Je ne reviens pas sur « Être ce qu’on est », ce forcing. « Être ce qu’on veut » suppose une adéquation des résultats de la volonté et des moyens, voire de notre propre transformation en moyens, au devenir ce qui existe déjà. Ben non. Une trans n’est pas et ne sera jamais une bio. Ce qui d’ailleurs n’est pas réciproque, et il faut le reconnaître. Qu’est-ce que nous sommes alors, sinon un produit à la fois décentré et plus ou moins ressemblant ?

 

Nous devons nous y résigner : il n’y a pas plus de vérité, là encore, « originelle », dans nos contorsions, que dans nos non contorsions ou nos parcours éventuels. C’est cette idée même, ce référent, qu’il nous faut laisser tomber. On ne peut être intégralement ni ce qu’on doit, ni ce qu’on veut. On ne s’en trouve pas moins là, parfaitement réelLEs en ce fichu « moment donné ». Á plat.

 

N’en reste pas moins que les philosophies politiques de l’identité et de la reconnaissance finissent obstinément par nous ramener, les unEs après les autres, après des trajectoires plus ou moins longues et complexes, dans l’isolement des vivaria – quand ce ne sont pas les mortaria - de l’essentialité, de la fatalité et du toujours être. De l’injonction et du soupçon (qu’es-tu vraiment ?). C’est dans la logique qu’est la daube, pas dans ses applications.

 

Mais tout de même, on ne peut aussi que rester songeuse devant le partage général, hégémonique, de l’esprit de résignation ; à quel côté, à quelle identité qu’on se croie assignéE, elles nous résumeront et il les faudra être, à la vie à la mort. On dirait presque que notre honneur résiduel, en cette époque où nous avons à peu près tout abdiqué, se pelotonne là dedans. Misère de nous.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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