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29 mars 2010 1 29 /03 /mars /2010 17:45

« Ah elles nous en ont fait avaler des couleuvres

De marches en ladyfests, d’alcôves en fausse estime

Ces féministes bio, qui mettaient tout en œuvre

Pour nous faire gober qu’on était légitimes… »

(Ferrat revisité) (1)

 

Depuis une demi-douzaine d’années, le bruit roulait sur ses petits patins à roulettes politiquement corrects que les trans, mtfs comme ftms, avaient désormais vocation et légitimité à participer au mouvement féministe.

Aujourd’hui, il est temps de faire un bilan. Pas sur les idées. Les idées c’est une fripe, un décrochez-moi ça ; n’importe qui peut arborer à n’importe quel moment n’importe quelle idée, bonne ou moins bonne. Les idées servent à tout, même un peu trop, et à son contraire bien entendu.

Ce qui importe est de savoir si les fonctionnements et ce qui est à leur base, les statuts, ou plutôt les rapports entres statuts, on bougé. Le statut, c’est pas très compliqué, c’est indiqué par comment on vous traite sans que vous n’ayez rien à demander ni à refuser. Le pouvoir social se manifeste beaucoup, d’une part par la capacité à faire que les autres aient envie de ce que vous avez envie, d’autre part à ce que ça aille « de soi », invisible. Dès que l’on a à réclamer – et même si l’on obtient ! – c’est que l’on n’est pas vraiment légitime. La « vraie » légitimité sociale se bâtit sur le non-dit. Les femmes en général en ont une expérience lourde et renouvelée : toujours demander, toujours être tolérées, toujours se voir rogner ce qui a été concédé (et seulE cellui qui a un pouvoir relatif peut concéder parce qu’ellil possède).

 

Alors les trans, et par exemple là les f-trans, je vous dis pas.

 

On nous a fait croire, et nous avons voulu croire, que l’illégitimité basique de notre patchwork, entre le genre dont nous avons honte et celui qui a honte de nous, allait être apaisée. Bien sûr il fallait que pour cela nous parussions suffisamment « inoffensives » - le « côté sombre de la force », déjà mal accepté chez les butchs historiques, devait être enfermé dans sa petite cage. Nous avons toujours somme toute été sous surveillance. Pourtant, comme nous l’écrivions déjà il y a deux ans, ce n’a pas été la ruée des mtfs sur les groupes féministes, ni paléo ni alternos. Le fantasme horrifique de Janice Reymond ou de Mercader ne s’est jamais réalisé.

Enfin… Pas si simple. Parce que le propre d’un fantasme, notamment lié au statut social, c’est d’être auto-réalisant. Même s’il ne se passe rien il se passe quelque chose, et si vraiment il ne se passe rien du tout eh bien « on » l’inventera, qu’à cela ne tienne, et ça paraîtra plus vrai que nature.

C’est le père Bouamama qui en avait fait une belle analogie en présentant son bouquin sur le mythe français, et en reprenant point par point la fable de La Fontaine, « Le loup et l’agneau ». Ce qui est remarquable dans cette fable, ce n’est pas que le loup mange l’agneau à la fin, ça c’est tellement normal qu’on n’a même pas à le noter. Non, c’est la suite de justifications inventées par le loup. Même si l’agneau est incolore, inodore, invisible, immobile, eh bien il « trouble son breuvage », et toc. Et je te bouffe et c’est ta faute en plus. Tout bénef. En plus l’agneau est tout à fait inoffensif, je le répète – et d’ailleurs il a tort. Il ne faut pas être inoffensiFves, ça ne sert à rien.

 

Je te bouffe… Ce qui est remarquable dans le traitement statutaire des trans par les bio, comme en général dans le traitement statutaire des « subalternes » par les référentes, comme dirait Spivak, c’est ce « je te bouffe ». Ça fait un bon moment que ces référentes ont trouvé mieux que la simple exclusion et extermination, qui somme toute coûtait de l’énergie (même des fois les gentes se débattaient, la honte !) et ne rapportait pas grand’chose. Maintenant donc la domination simple et la haine passent par l’arnaque. Viens donc ma belle (enfin, euh…) que je nourrisse mon moi social de ton bel exotisme, de ton oppression appétissante, de ta diversité affriolante. Ah c’est que c’est pas facile tout les jours d’être référente ; déjà on a un peu honte d’être soi-même dans la baignoire politiquement correcte ou se ré-essentialisent en bons (et forcément en mauvais) points les « positions sociales ». Mais en plus ça se nourrit, sans quoi ça périclite : à quoi bon être dominante si on ne peut pas bouffer du « politiquement positif », qu’on ne trouve que chez les « stigmatisées », bien sûr. Le cannibalisme n’est pas à la mode au sommet de la pyramide alimentaire sociale, ce serait plutôt la concurrence de « regarde toutes mes belles amies stigmatisées ».

 

Je te bouffe… mais après il faut bien à un moment soit excréter la bête… soit la cracher si elle s’agite trop dans le gosier. Phase finale. Et c’est là qu’on a les plus beaux tableaux, non pas de chasse mais de chiasse. Tout y est bon, les travestissements les plus étonnants de la réalité, les mensonges les plus ignobles, jusqu’au cynisme le plus débridé. C’est à ce stade que certaines d’entre nous, qui sommes depuis longtemps dans le « mouvement », sommes « arrivées ». Et nous rendons compte que les sourires, les petits fours et les mains au cul cachaient la haine et le mépris les plus abyssaux. Et que rien, mais alors rien, n’est trop bas pour se débarrasser de nous et nous anéantir.

Après, hein, « les promesses n’engagent que celles qui les croient », et de même les programmes politiques. Et le pire est que les bio elles-mêmes se croient, autant quand elles nous « accueillent » que quand elles nous massacrent. Le propre d’une idéologie, surtout à l’usage de dominantes, est de toujours suffisamment masquer les enjeux, les rapports et les faits réels pour que la conscience soit en paix.

 

Le jeu est fini. Les f-trans reprennent leur visage inquiétant, anguleux, leurs serres griffues, leur agressivité génétique, que sais-je encore ? Et les bio peuvent alors inventer les histoires les plus invraisemblables pour les aplatir, personne (de bio certes mais aussi de trans qui cherche encore sa place) ne les mettra en doute.

Le féminisme bio peut dès lors excréter ses trans, dont il a quand même gardé (ce serait bête de laisser perdre !) une espèce d’œcuménisme à tous usages (« femmes-gouines-trans », la bonne blague quand on sait que gouine, déjà, hein, bon ?). Et par là même éviter de se définir comme valeur dominante, selon la louable habitude depuis longtemps prise. Femme ça c’est gentil tout plein, opprimé, fréquentable – mais se dire « bio »… S’admettre tout simplement bio… Là… Trop dur… C’est à ça qu’ont servi les trans, à rajouter la queue qu’il fallait à la raison sociale, à l’enseigne du magasin des oripeaux identitaires. Après les en avoir dépouilléEs, on peut les renvoyer à leur statut encore plus appauvri, quelques accusations en prime sur la tête.

 

Puisqu’évidemment, comme le disait une fois de plus Bouamama, le crime est dans le statut. S’il y a, c’est l’aubaine, on en fera florès : double, triple, quadruple peine et curée. Et s’il n’y a pas on l’inventera, puisque de toute façon les trans sont des mecs, donc des criminelLEs endurciEs (dans les deux « sens » d’ailleurs, c’est singulier, s’pas ?). D’où une floraison de rumeurs complaisamment colportées. Et les survivantEs qui serrent les fesses sur leur strapontin en attendant la prochaine purge.

Ça fait songer à cet hôtel de Moscou où, le fameux hiver 38, étaient logéEs les représentantEs (et souvent survivantEs) des « partis frères « persécutés. Chaque nuit un certain nombre en disparaissait, et chaque matin les subsistantEs passaient devant les chambres vides… jusqu’à ce qu’ilelles n’osent même plus sortir des leurs où on viendrait les cueillir. L’atmo pour les trans mtfs, comme pour d’autres minorités, dans le mouvement féministe bio majoritaire ressemble curieusement à ça.

Au fond l’arnaque est analogue : le « parti » s’est prétendu « internationaliste »… mais gare au cosmopolitisme !

 

Bon – bilan ! Eh bien c’est de la daube, les trans, et les f-trans en particulier, n’ont pas de place légitime dans le mouvement féministe français. Point. La question n’est même plus ici de disserter si c’est bien ou mal. C’est un fait social et une question de statut. Par contre nous n’hésitons pas à accuser les féministes bio (et notamment les alternoféministes qui dégoulinent de verbiage pompeux) d’arnaque, d’abus et de mensonges, quand ce n’est pas de violences, vu l’hypocrisie et l’utilitarisme crasses, enfin la lâcheté dont elles font preuve. Ce n’est d’ailleurs pas une spécialité qui soit propre à notre histoire : c’est la pratique générale du groupe social référent de ce mouvement vis-à-vis de tous ses groupes subalternes. Les gouines, les racisées, les bancroches, etc. en font toutes l’expérience. Ça ne nous rapproche évidemment pas d’un poil les unes des autres : au contraire, comme toujours la guerre des faibles contre les faibles est la rançon de la tranquillité et de la bonne conscience des fortes.

 

Donc – conséquence. Attendre que les référentes deviennent gentilles et conscientes (mais de quoi, grandes déesses ?) et avenantes ? Deux siècles d’éducationnisme révolutionnaire devraient bien nous avoir convaincues que c’est de la pisse de chat. Ce n’est comme nous le disions pas une question d’idées mais d’enjeux, et l’enjeu, la lutte autour de la valeur sociale et du niveau de vie qui en dépend, est la plus impitoyable qui soit. Ça ne se discute point (ce qui rend bien pratique le non-dit du pouvoir évoqué plus haut). Pas même bien sûr entre stigmatisées qui se disputent les quelques strapontins au couteau avec désespoir ; « Crève aujourd’hui, moi demain », disait le dicton du goulag…

 

Conséquence : quitter le mouvement féministe bio. L’heure n’est pas venue – et nous nous fichons un peu de si et quand elle viendra, parce que nous ne voulons plus dépendre de ça – où nous aurons le pouvoir de nous y asseoir sans que rien ne nous soit demandé de plus qu’aux « autres », ces fameuses « autres »… qui ne sont justement jamais autres, c’est le principe de leur pouvoir. Et alors, par contre, en partant, pas question de lui laisser sa fiction d’œcuménisme de genre. Il est bio, il n’est que bio, il reste bio. Et il se démerde avec. Point. Ce n’est même pas parce que des trans continueront évidemment à être prises à la glu mielleuse des profiteuses et à se faire sucer la trompe que ce mouvement sera celui de « toutes les femmes », pas plus qu’avec les autres subalternes il ne pourra faire mine d’être « égalitaire ». Il ne le sera peut-être que quand justement il arrivera à jeter ces mensonges bisounoursiens par-dessus bord, et avec son idéologie tranquillisante. Ça semble pas devoir être demain la veille.

 

 

Vendredi13, groupe f-trans plus du tout féministes (et niste niste !)

 

 

 (1) l'original, qui vaut aussi son pesant de kacha de camp :

 

"Ah ils nous en ont fait avaler des couleuvres

De Prague à Budapest, de Sofia à Moscou

Ces staliniens zélés, qui mettaient tout en œuvre

Pour nous faire signer les aveux les plus fous."



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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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