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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 11:56

 

 

 

Quand des personnes s’invitent au milieu de l’hydre qui rêve collectif et philanthropique, ça frite. L’huile étale du consensus de ce que doit être le Bien pour toutes se met à bouillir. C’est presque de l’ordre de la réaction physique, et ça en dit long sur le degré d’automatisme auquel nous sommes arrivées. C’est ce qui vient se de passer au cours de la manif parisienne contre les violences faites aux femmes.

 

Ainsi, lorsque des putes, des vraies, je sais pas comment dire parce que même « vrai » est désormais faisandé, tiré à hue et à dia, des qui vivent quoi, traversent une manif qui acclame les fétiches, ce que nous devrions être et n’arrivons évidemment jamais à remplir, parce que le fétiche ne cohabite pas avec la vivante, eh bien c’est – l’agression. Ça aussi c’est un mot fétiche, magique, un de ces mots-concepts qui n’existent plus pour dire quelque chose, mais pour porter, entourer les rêves et les paniques sociales. Là on parlait de ce qui doit ne pas être et être, les violences, les femmes. Oui, ça ne fait pas si longtemps qu’on en parlait au singulier – mais c’est le fétichisme qui a fini par avaler, dans notre monde de diversité rationalisée, le pluriel ; celui-ci n’a pas ramené le réel, il lui a été soustrait.

 

On clamait, comme toujours en nos temps, un monde sans mal. Une députée résumait les moyens à acquérir, non pas en autonomie, mais en « tribunaux et en commissariats ». Elle n’a pas ajouté les prisons mais on comprenait sans mal – à moins qu’elle supputât déjà des camps de rééducation. C’est classe le monde du bien. Lieux de production, lieux de loisir, lieux de détention. Cent pour cent du territoire, si on excepte les cimetières.

 

Et ça hurle à la mort, si une vie trop pas nettoyée vient à passer. Des femmes, ça ? Mais non, des « alliées objectives du patriarcat ». Elle en a produit, de la haine et, pour le coup, de la violence, justifiée et sanctifiée, cette « objectivité », depuis qu’on a « découvert » que tout ce qui ne s’alignait pas sur l’humanité future et ses tunnels éclairés aux diodes led (néons proscrits, pas assez hygiéniques ni durables) était la trahison sur pattes. La trahison d’un idéal, l’analyse duquel on fait toujours l’économie.

Des traîtresses, des traîtresses, oui, oui !

Les feignantEs d’hier et les vivantEs au moindre coût d’aujourd’hui. Les négatiFves, quoi, toujours ce fichu négatif dont la meute bonicole voudrait voir l’univers débarrassé, sans se poser un instant la question si c’est simplement imaginable, et où mène cette univocité. Sans se rappeler que toutes les tentatives de nettoyage historiques ont épouvantablement mal fini.

 

Je revisionnais l’autre soir Libertarias, un film qui raconte les (més)aventures d’une bande de nanas pendant la révolution catalane et sur le front d’Aragon.  Á la fois je l’aime, ce film, cette histoire, et à la fois elle me déséspère, parce qu’elle résume en peu d’images une bonne part de ce qui fit que cette révolution, comme les autres, se dévora elle-même. Parce qu’elle idéalisait, qu’elles ont toutes idéalisé les mêmes fantômes que leurs adversaires. Le travail, la production, l’amour, l’aveuglement obstiné qui veut qu’on soit par essence indemne du Mal qui fleurit chez les méchantEs. Concurrence dans la meilleure réalisation. Travaillez toujours plus, ascétisez toujours plus pour le triomphe du bien. Dénoncez les réfractaires.

 

Bref, ce film est poignant, parce que les personnages se battent réellement pour l’autonomie et l’émancipation, pas juste pour des guichets en plus, comme c’est le cas aujourd’hui. Mais elles surenchérissent pour cela sur l’ennemi, sur l'injonction qui nous habite. Et tombent tristement, les unes après les autres, divisées et désorientées. Elles tombent sur le front, mais on peut les imaginer tomber à l’arrière, dans les usines taylorisées du syndicat unique. Occasion de désertion manquée.

 

Ça laisse à penser. Comme laisse à penser ce qui se passe quand des nanas qui ne consensussent pas, dans leur vie même, sont en présence d’un défilé contre les violences. Elles sont elles même violentées. Puisqu’elles incarnent le Mal. Ce qui est obstinément rétif au panoptique postmoderne. Accessoirement, j’avoue, je crois fermement que derrière les minutes de l’amour se cachent fort mal celles de la haine. Et que toutes les prétentions à la « libération des prostituées » recouvrent, presque toujours, en fait, la haine envers nous. Haine et peur. Complexes d’ailleurs dans leurs tenants et aboutissants. Mais le principal de cette haine et de cette peur, collectives, c’est le bris du fétiche par la simple existence en dehors, si peu en dehors d’ailleurs soit-elle. Les tunnels humanicoles se sont resserrés. Il reste des gentes éparpillées dans la nature. C’est intolérable. Nous sommes intolérables. On est des chèvres qui traînent sur la route du progrès. C’est quoi cette merde qui entrave l’avancée vers la perfection ?! Á la rééducation, au zoo s’il le faut !

 

Á l’abattoir ?

La viande de vieille bique c’est pas fameux. On n’est pas consommables dès lors qu’on nous détourne de ce que nous avons décidé d’en faire, de notre viande, dans ce fichu monde que les meutes du bien ne songent pas à remettre en cause fondamentalement, bien au contraire.

 

Parce que le choix de société, comme on dit, est net. Pas question de sortir de ce monde, de l’économie, du droit, du bien commun et de toutes les servitudes autogérées. Privé qui n’est plus privé mais qui doit tout de même être gratuit (comme si les relations étaient gratuites en quoi que ce soit dans un monde de valeur qu’elles structurent).

 

Perfectionnement versus émancipation ; cette vieille émancipation qui s'est toujours échappée, écharpée, des entreprises libératoires, humanitaires et téléologiques d'imposition du bien. Et qui rôde, en lambeaux, derrière le paravent du politique. Cette émancipation qui a l'irréductible défaut de toujours commencer par soi-même, au présent et au singulier, de ne pas se déléguer aux institutions et aux missions.

 

Après tout c’est un choix, qui se discute. Essayer de perfectionner ce monde ci jusques à une hypothétique « sortie de crise ». Je n’y crois pas mais c’est une option. Qui rassemble de nos jours touTEs les indignéEs de la planète.

 

Mais si cette option se joue, comme les précédentes, sur la haine et le nettoyage social, eh bien ma foi il vous faudra l’assumer. Dire clairement que, comme pour l’économie, comme pour le droit, il y a des surnuméraires à éliminer. Et comment. Pour reprendre une phrase elle-même infiniment reproduite, il vous faudra nous tuer. Ce qui n'a jamais été d'une difficulté insurmontable pour les fonctionnaires de l'idéal, qu'il soit progressiste ou réactionnaire. Et ne pas tenter dérisoirement de cacher le mastodonte de votre haine derrière les pokémons de votre amour.

 

Vous êtes vues, les prohi, prises à votre paroli, pas moyen d'y échapper : la haine, parce qu'elle est réelle, est un impitoyable marqueur de la réalité, cette réalité même que vous voudriez effacer et aplanir, plus que changer et saisir.  

 

 

 

enterrée vive

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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