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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 12:48

"Si j'avais ma tête, il me faudrait bien écrire un bout de testament"

L'abbé Tardif de Moidrey

 

 

 

On cause beaucoup de « s’indigner », en ce moment. Un vieux culbuto, de ceux qui pointent toujours vers le Bien, sur quelque surface qu’on les lance, en a même fait un opuscule éponyme, qui vaut bien en misère morale le tristement célèbre Matin brun, qui fut paraît-il l’ouvrage le plus vendu en son temps ! L’époque a les livres qu’elle mérite. Il est vrai que les deux nous resservent cet ultime tentative d’honorabilité tricolore, la « résistance », qui est un vrai paillasson à toutes grolles vu qu’il n’y a depuis longtemps plus rien d’autre de même vaguement utilisable dans l’histoire de ce sinistre pays… Mais faut vraiment pas exiger beaucoup pour se satisfaire de ce vieux baroud toujours rejoué de bérets moustachus.

 

S’indigner, qu’y disent.

 

Du temps que j’étais vivante, j’étais indignée, presque en permanence. On peut même inverser la chose : l’indignation a été mon ressort de vie. Enfin que je croyais : ce fut mon ressort d’anéantissement.  

 

Je n’étais jamais en repos, toujours ce ressort qui faisait tourner les rouages. D’aucunes en ont bien profité pour pas cher, au reste. Puisqu’elle est hors d’elle, pourquoi l’aider à se réintégrer, se disaient-elles sans doute.

 

Indignée.

 

Je me suis perdue dans l’indignation. Je croyais qu’on pouvait la mener paître ailleurs que dans les prés bien balisés. Erreur, c’est elle qui nous mène, et à travers elle les innombrables injonctions contemporaines. On croit être la bergère. Mon œil. On est menée par le bout du nez, par ses propres « idées », ces fameuses idées qui nous squattent, nous zombifient. L’indignation est un anneau d’esclavage autogéré. L’antithèse même d’une possibilité de liberté.

J’en ai toujours chié à cause de moi-même, en dernier recours, pour m’être laissée circonvenir par les passions sociales en vigueur. Au lieu d’être simplement un recours de contemplation, au milieu du silence des prés et des bois.

 

Mon vieux maître vivait ce luxe étonnant de « cheminer en avant ses pensées en exil, dans une grande colonne de silence ». J’ai, tout à rebours, mariné dans le vacarme des exclamations, et me suis rétamée en essayant de franchir le seuil pour en fuir, laissant toutes mes considérations s’échapper à jamais de mon cerveau vidé. Et mourir dans le caniveau, sans nourriture.

 

J’ai écrit mes textes les plus signifiant au moment même où j’étais attelée à me détruire matériellement et personnellement. C’est quand même quelque chose, et ça dépasse la coïncidence. C’est au moment je « déployait » le plus de clairvoyance que je me suis montrée la plus crétine. La clairvoyance était encore hors de moi, j’allais toujours dépendre des andouilles. Pendant que je m’accrochais moi-même au croc de la destruction.

Moralité : laissons les andouilles pendre. Prenons garde plutôt à nos abattis.  

 

L’indignation fait partie de ces anneaux passés dans le nez qui nous tirent, par la force même que nous leur prêtons, vers ce que nous ne sommes pas, inlassablement, qui nous font nous oublier, nous nier et nous haïr. C’est d’ailleurs un mystère. Il nous manque de plus en plus la capacité à être émues ou indignées par et pour nous. La pente est vers la fuite et l’attirance.

 

J’ai récemment évoqué les bonnes âmes convenablement chaussées, qui s’indignent soigneusement, comme le culbuto suscité, dans le sens de la pente et du vent. Il n’y a qu’à voir les amoncellements de copiés-collés qui caractérisent, illustrent ces engagements.

 

Cependant, conne suis-je, non seulement je m’indignais avec elles et à leur suite, mais je me rends compte, bien trop tard, que cet investissement dans l’indignation, indépendamment de toutes les bonnes ou mauvaises volontés, de toutes les lâchetés, de tous les conformismes et de toutes les inconsciences, ne peut qu’emprunter les mêmes routes ! Qui que l'on soit et quelque soin qu’on y mette. Il s’agit toujours de se détourner de soi, et des questions que l’on porte seule, selon le précepte fort en vigueur que moi est haïssable et coupable par essence.

Je n’ai jamais tant gueulé, ne suis jamais tant sortie de moi-même, que pour des causes rebattues ou carrément pourries, des baffes amplement méritées, des « stigmatisées » bien assises, des hyènes bien haineuses ! J’en rougis.

Jamais je n’ai, non plus qu’autrui autour de moi, été capable de parler en mon nom. Parce que l’indignation n’est autre que l’exercice de l’abandon de soi, au profit des valeurs disputées sur le marché de l’existence.

 

Nous sommes le premier objet qui mérite notre sollicitude. Et notre bienveillance, si l’on tient à ce que je réutilise ce terme. Cela exclut l’indignation qui nous éloigne, nous oppose, et finalement nous expulse de nous-mêmes.

L’égoïsme est condition, dans un monde de destruction permanente et avancée des âmes et des corps, et de notre salut, et conséquemment de celui d’autrui. Que nous sommes bien incapables d’aider si nous ne nous aidons pas nous-même.

On traite généralement autrui, en fin de compte, comme on se traite. Dans une période portée sur la méfiance, la haine et l’extermination de soi, on ne doit guère s’étonner des conséquences.

« Aime ton prochain comme toi-même ». Ce n’est pas une parole si en l’air que ça. Et on oublie toujours, avec soi, que la prémisse est donc de se préserver et de se reconnaître. Toutes choses fort peu portées par la déconstruction ambiante. Et encore moins, s’il est possible, par les tristes imbécilités de « l’estime de soi ». Ces maisons en papier que nous nous incitons à construire dans nos ruines, enlevées au premier souffle, et que nous nous épuisons à rebâtir.

 

S’oublier n’est d’aucun bien.

 

Qui potest capere, capiat.

 

 

 

J’écris ça en mémoire de moi ; mais aussi pour d’autres qui ne se sentiraient pas très bien dans le flux et le reflux des indignations. Sortez-vous de là avant d’être démolies ! Occupez vous de vos fesses. Je sais que ce n’est pas passionnant. Mais c’est la seule manière pour nous de vivre libres et dignes. L’indignation de ce temps saccage la dignité.

Tout le monde n'a pas à être une fonctionnaire du ressentiment, quoiqu’en affirment les militantes.

 

J’ai pris ce virage nécessaire trop tard et trop vite. Au tas ! Amputée de moi-même.

 

Pour ma part je n’attends plus que le sésame de la mort, que détiennent des gentes qui parlent beaucoup de dignité, justement, et qui entendent bien ne pas faciliter le passage. Politiques, pharmaciens, associations pour le « droit à mourir » (tu parles ! le « suicide égoïste » est bien sûr exclu, bref la vraie liberté de mourir)… Illustration de la déroute : on en est à mendier des lois, des vérificateurs, pasque plus rien n’est possible.

Des barbituriques au comptoir, nom de d… !

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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