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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 09:55

 

 

Je lisais avec un réel intérêt une inter de Cathy Bernheim, sur Féministes en tout genre, que je recommande par ailleurs et où elle raconte, professe plein de choses pertinentes, fructueuses et mémorables, quand je suis tombée sur ce passage, qui m’aurait assise si je ne l’avais déjà été, et aussi n’étais habituée ; mais tout de même, ça tranchait brusquement avec la tenue générale.

 

« Dans un roman qui n’a jamais paru, j’avais pris pour personnage principal une transsexuelle (M to F) que j’avais appelée Anna Merveille. Elle était mon porte-parole, celle qui menait la danse avec les hommes, qui les pliait à son désir ou se pliait au leur, mais toujours sur un pied d’égalité que je n’étais pas parvenue à obtenir, sexuellement, des hommes que j’avais rencontrés. »

 

Décidément, pour nozamies bio, une f t’ reste un objet de fantasme comme de transfert non seulement inépuisable, mais aussi et surtout qui révèle bien la pauvreté générale de l’imaginaire socialisé, depuis sans doute des siècles : la monstruosité et le cul.

 

Déjà, il faut absolument que nous soyons des monuments ; la f t’ est nécessairement un colosse d’un mètre quatre vingt dix, anguleuse de partout, moralement autant que physiquement. Équipée d’un nom forcément ridicule, digne de Copi – lequel finalement, comme bien des pédés, était tristement misogyne. Dommage.

Qu’une f t’ soit tout simplement une petite bonne femme semblable à bien d’autres, c’est inimaginable. Nous sommes contraintes à l’extraordinaire, au sens précis du démesuré, et au refus qu’on nous oppose de simplement vivre comme autrui.

Voir ce que j’écrivais il y a peu sur visibilité et invisibilité. Toujours trop ou pas assez, entre les pleurardes hypocrites « oh ma pauv’ trans invisible » alors que tu cherches justement à ce qu’on te dévisage pas trop ; et les enthousiastes qui consomment sur notre ardoise de l’ultravisibilité.

 

Et puis c’est un être éminemment sexuel. Hyper. Pas nouveau, là encore, depuis l’antiquité la monstruosité est attachée par du raphia à l’hypersexualité. Là on a le fantasme de la domination. Beh oui, c’est bien connu, quoi de plus dominant et dominateur qu’une f t’. Tous les jours on en voit d’entre nous, armées de grands fouets, obtenir la soumission de rangées de mecs et sans doute aussi de nanas, dans les rues des mégapoles ; le spectacle en est même banal.

 

Beh oui, pas nouveau non plus : les gentes qui dans la réalité rasent les murs sont d’impitoyables tyrans des normales, ça aussi c’est bien connu. C’est une vérité sociale antique. Que ce soit le fond de caisse de la droitisation de la société depuis les années 80 ne semble pas donner la moindre sueur à celles qui en reprennent aussi complaisamment qu’innocemment les mottos.

 

En outre, je trouve qu’il y a quand même du foutage de gueule à projeter sur nous ses envies envers les mecs. Si tu veux faire domina eh ben t’as qu’à le faire, patate. Et si tu veux t’ifier eh bien transitionne, retransitionne, mais lâche nous les basques.

 

C’est dommage ; dans cette inter, Bernheim me fait irrésistiblement penser à notre autre amie Mercader, de laquelle tout le « travail sur les t’ » semble plutôt un exorcisme de ses angoisses envers nouzautes – et envers elle-même. C’est dommage, dans la mesure où ça montre à quel point, et là toutes, nous ne parvenons pas à éviter ni à critiquer vraiment les formes de l’autrification, le fétichisme des groupes sociaux, pour ne pas dire sortir la conscience politique du fantasme et du ressentiment. D’où une salade plutôt pauvrette de jugements et de fadaises comme celle-ci.

 

Il y aurait pourtant bien autre chose et plus intéressant que de spéculer sur le contenu supposé des identités des unes et des autres, leur valeur négociable sur le marché politique. Mais pour cela il nous faudrait déjà nous débarrasser de cette obsession identitaire. Nous pourrions faire bien mieux avec quelqu’effort, et un peu de liberté d'esprit. 

 

Pareil, Mercader et d’ailleurs bien d’autres, on a finalement des bases communes ; on est toutes issues du féminisme radical ; mais voilà, d’une part le matérialisme a fréquemment glissé vers un néo-essentialisme des statuts ; d’autre part il y a des sujets, dès qu’on en parle, dès qu’on les fait objets, tout le monde déraille, frissonne, exotise, investit, projette. Les juifs, les musulmans, les t’, les…, oh, un tas de gentes finalement.

 

Tout le monde, hein ? Pour ce qui est des t’, je ne crois pas que nous déraillons souvent moins dans notre affirmativité que les tradibio dans leur exotisation, positive ou négative. Mais accepter d’abdiquer la réflexion critique sous prétexte que « nous en serions toutes au même point », est une autre facette de ce vertige de la déglingue et de l’écrasement, du nivellement par le bas et les coups de surin, qui pourrit depuis quelques décennies nos bonnes comme nos mauvaises intentions. Nulle n’est l’excuse de personne.

 

Bernheim répond résolument, à un autre endroit, à la question si les couples hétéro ou homo sont différents : « Non, c’est pareil ». Et que ça reste de l’amour.

Hélas, c’est bien là le malheur. Hétéro ou homo ou je ne sais quoi, ça reste le couple, l’amour, la valeur-cul, et tout est dit.

 

C’est l’exigence de fond de nos consciences vaincues et néanmoins dogmatiques : que tout soit dit, et depuis longtemps si possible. Bien sûr on s’em…, puisqu’il ne s’agit plus que d’appliquer la sentence de l’Histoire. Ou de la subir. Mais au moins on croit en avoir la sécurité mentale, certitude de qui on est et de qui on doit être. Tout est bourré, l’inédit ni l’imprévu ne peuvent plus survenir. On ne peut plus sortir mais les créatures du dehors ne peuvent plus entrer. On est entre soi. On se sait. Même si on se méconnaît profondément. Même si on s’égorge. Je vous dis pas la safety effective. Je vous dis pas l’auberge.

 

 


 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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