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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 21:30


 

Il y a des paroles – puisque la Parole est plus que jamais l’horizon quelque peu bouché du réel – qui atterrent, donnent envie de crever, de se faire exploser on ne sait où, loin de tout, de n’aller pas voir plus loin, tellement elles portent témoignage que nous ne nous voudrions facilement capables que de récupérer, de nous réapproprier et perpétuer la cage de fer de la persécution, de l’enfermement, de l’arrachage de la langue et de l’autoritarisme triqual.

 

Ici, un mea culpa nécessaire. Alors que je suis par principe opposée depuis un certain temps au droit, au judiciaire, et à la résolution du monde dans cette trempette d’abstraction répressive et dépossessive, j’ai laissé passer, il y a quelques mois, au sein d’une des deux derniers groupes dont je fais partie, une motion demandant la mise en accusation, devant l’institution à ce destinée, d’une nana politique parisienne qui avait laissé échapper à notre égard des jugements que le code peut qualifier de diffamatoires, puisque ce qui va contre la loi est le Mal.

 

Bien sûr qu’elle en a menti, la nana, et que je ne crois même pas à moitié que ses fantasmes recouvrent l’étendue de sa mauvaise foi. Le monde dont elle rêve est de toute manière une espèce de cauchemar de surveillance, de cette vigilance dont Chalamov soulignait combien elle touche rapidement à la lâcheté dénonciatrice. Un playmobil récuré. Enfin, c’est une politicarde, et le genre qui aime donner à manger à la grosse bête populaire les propres peurs de celle-ci.

 

Même cacher des étrangèRes clandestinEs, ben oui, vu ainsi, c’est le Mal. On aurait pu de même la « traîner devant les tribunaux » si c’est de ça qu’elle nous avait accuséEs, la bougre. Là c’était de proxénétisme. Ce qui fait déjà beaucoup plus consensus dans l’échelle de l’idéal du Mal.

D’ailleurs, « traîner devant les tribunaux »…. Je crois revoir les gravures de mon enfance où on représentait des australopithèques mâles traîner par les cheveux, comme un mode de véhicule tout à fait acceptable, des australopithèques femelles. Comme quoi on n’a guère évolué dans l’imaginaire. On se traîne réciproquement devant Raminagrobis et sur le Forum citoyen.

 

Mais là n’est pas la question. J’ai dérogé à mes principes en ne m’opposant pas à cette motion suivie d’effet. Or je la désapprouve. Je désapprouve toute la logique qui va avec. J’eus certainement été solitaire dans mon refus, mais ça m’aurait très bien sis. Il ne se fût pour moi pas agi de faire pencher décision, mais de prononcer une position.

 

Je passe sur les péripéties d’une des innombrables actions en diffamation dans la presse et autres écrits publics qui, me dit-on, occupent à plein temps une chambre entière du tribunal d’instance de Paris. Rien que cette bouffonnerie redoutable en dit long sur où nous sommes. Depuis, les alliéEs des unEs ou des autres se sont comme on dit mobiliséEs. Les copié collé et les déclarations sans cervelle, ou avec cervelle, ont fusé. Rien d’exceptionnel.

 

Mais voilà que hier, je lis, sous la plume d’unE inconnuE, sur une liste quelconque, cette phrase qui m’a instantanément révulsée : « H. (la nana en question) doit être condamnée ». C’est moi qui souligne le doit. Or, là, je dois dire, j’ai ma conscience qui jaillit hors de moi, la hache à la main.

 

La personne à laquelle est échappé cet anathème n’a pas l’air d’être fort maligne, mais ça ne rend pas la sentence plus inoffensive, bien au contraire. La vérité du jour sort effectivement très vite de la bouche des moins roublardEs, et ce sont aussi celleux-là qui forment les milices d’extermination au besoin. On l’a bien vu l’autre jour lors de la manif parisienne au fond politique prohibitionniste et répressif, où l’acte suivait de près la parole. Parce que le sens profond de telle phrase, c’est « tu ne dois pas exister ».

 

Et au besoin on fera ce qui sera nécessaire pour. S’pas les prohi ?

 

Nous n’avons en rien à les imiter.

 

Ce n’est pas anodin que ce soit exactement, comme en un miroir, le fond de ce que dit H. Mais ça ne justifie en rien de faire de même. Á aucun degré - puisque nous, putes, ne menaçons pas les prohi de leur casser la margoulette, contrairement aux dites prohi. Mais je ne consens pas non plus à faire taire. Et surtout à faire taire par une médiation totale, celle du judiciaire.

 

Il va de soi qu’être condamnée, ici, ne recouvre pas un jugement moral, partagé ou non. Il n’y a rien de plus souhaitable que de se maintenir, si possible à titre de personne, en position de juger, de préserver son jugement, au sens intellectuel du terme. Et d’être d’accord ou pas. Bref d’être en pouvoir, pour soi et devant autrui, de condamner ou d’approuver.

 

Mais là on parle non seulement d’autre chose, mais de ce qui a fini au cours des siècles et des progrès de l’abstraction réelle par devenir exactement son inverse et son antithèse. Le jugement évoqué est une répression, d’une part, une interdiction, de l’autre. En somme une forme d’anihilation, celle-même par laquelle on nous fera passer sir une loi anti-putes ou anti-clientEs est votée. Une interdiction d’être, de parler ; et même finalement une interdiction de penser. Je me rappelle à ce propos un autre texte, sur une question du même tonneau (ce qu’il est bon et loisible de penser rapport au genre, au corps et aux violences), où un brave garçon, voulant vraiment bien faire et dérapant peut-être légèrement en avant de sa pensée - mais je n’en suis pas sûre -, déclarait sans ambages que « la liberté de conscience s’arrête au code pénal ». Sans même entrer dans les dédales du monde magique que nous promet cette proposition, je rappelle que même l’Édit de Fontainebleau, 1685, de très funeste mémoire, n’osait pas dénier aux « prétenduEs réforméEs » la liberté de conscience, même s’il leur retirait toutes les autres. Mais depuis que tout relève des caprices humains et de la religion du Bien Commun, il semble que ce vieux scrupule n’agite plus personne. Tout le monde (?) lit avec délectation 1984, qui bien entendu ne parle en rien de notre démocratie, voyons, avant d’aller acclamer des lois qui effectivement interdisent l’expression. La pensée, pas tout à fait encore, mais il se peut que ce soit pour demain. Je lisais avec épouvante l’autre semaine dans le Monde un article béat sur des recherches menées avec le but de savoir expérimentalement ce que pensent des personnes, à un moment donné… Histoire de prévenir des violences (ces fameuses violences dont la diabolisation vague justifie tout et son contraire, désormais, en termes de contrôle social). Mengele aurait peut-être été ébloui. Et la passion éradicatrice du Mal qui nous guide justifie bonnement tout cela, en y adjoignant quelques commissions pour en signaler les abus ! Comme si de s’imaginer (en plus je ne crois même pas que la chose puisse donner de l’exact) aller fouiller dans la tête des gentes n’était pas un abus ! Mais nous sommes à une époque où la notion de l’abus, sans même parler de celle du déraisonnable ni de celle de l’abominable, a globalement de beaucoup régressé, pour se pelotonner en une boule bien localisée. L’atteinte à cette personne vidée de tout sens, de toute épaisseur et de toute perspective, qui devient notre ultime propriété, notre dernière frontière, après la perte de tout le reste. Propriété piteuse que nous n’hésitons plus à mettre sous la tutelle d’une brutalité institutionnelle toujours plus étendue, pour espérer la sauver de la croissance, conjointe à cette extension et à la perte du réel, des brutalités privées.

 

Bref, j’ai bondi en moi-même. Non, H. ne doit pas être condamnée. Et je retire mon approbation à ce procès, comme à tous autres. Je ne me fais pas d’illusions. Je ne soutiens pas H., en tout cas ce qu’elle éructe, comme s’y agglomèrent bien d’autres, H. qui n’a d’autre passion que de nettoyer le monde, de réhabiliter les putes de gré ou de force, et de manier la trique tous azimuts. Mais je suis désolée. Si nous en sommes à trouver naturel, en quelque sorte au-delà du circonstanciel, qu’elle soit condamnée, c’est que nous sommes descenduEs aussi bas qu’elle dans l’abdication de la liberté humaine, de l’autonomie des nanas et dans une certaine mesure de ce que j’appellerai la raison. Pas la raison rationnelle et catégorisante qui a fourni le combustible de Sade et du capitalisme. Non. La raison raisonnable qui fut invoquée, de plus en plus en vain, par des gentes qu’on qualifierait je suppose de vieilles réaques, mais qui n’auraient pas souscrit à un monde où la vérité est censée sortir de la bouche des codes et de chatTEs fourréEs réuniEs dans des tribunaux, disposant de la trique de la bleusaille, et de l’admirable institution pénitentiaire, où croupissent un nombre de plus en plus grand d’humainEs.

 

En outre, il y a ce doit, et tout ce qu’il implique. Ça va très au-delà d’un simple souhait personnel ou collectif, d’une revanche ou d’une vengeance. Non, c’est l’incarnation, l’infatuation des gentes réelles, à commencer par nous-mêmes, dans la diction de ce qui doit être. Et l’affirmation que ce qui doit être, en plus, là, c’est la persécution, la mise au carré, le chacunE chez soi, bref la société de la peur et de la guerre de touTEs envers touTEs. C’est l’absolutisation d’une Parole qui se veut matériellement écrasante, remplaçant la Parole du Divin avec les mêmes tares. La Parole Civile. Eh ben merde ! Pas moyen que je souscrive à ce doit. Ni à ce qui y mène ; ni à ce qui en découle. H. et toute la bande à prohi y souscrivent allègrement ; est-ce une raison pour y mettre la patte ?

 

H ne doit pas plus être condamnée que l’on ne doit nous empêcher de vivre et d’exercer. On me répondra que vita caroli est mors conradini. En langage de fait que si on ne la charcle pas judiciairement c’est elle qui nous charclera ainsi. Sans aucun doute mais bof. L’argument me semble limité, même utilitairement. Déjà, je ne me fais guère d’illusions sur une telle victoire à la Pyrrhus. La météo sociale est à la gratuité sélective et au nettoyage, et cela n’empêchera pas je pense l’offensive anti-putes qui se ramasse pour mieux sauter. Mais surtout, moralement comme raisonnablement, c’est néfaste, ça ramène tout à un calcul toujours à refaire dans un monde d’entredévoration. C’est en rajouter dans cette justification du judiciaire, et des paniques sociales qui le nourrissent, l’informent, et vont nous passer dessus. En faisant condamner autrui, pour quoi que ce soit, en faisant passer le réel dans la machine à rouleaux qui aplatit tout en répression et en dépossession, nous nous condamnons nous-mêmes. Mieux vaut, à tout prendre, nous voir condamnéEs par d’autres ; c’est une question d’intégrité.

 

Toutes les pétitions d’inexistence sont entachées de ce rêve morbide de purifier le monde, qui rampe dans nos cervelets reptiliens avec une opiniâtreté sans faille, à la recherche de toutes les conditions de rupture qui lui permettront, pour le coup, de s’exprimer en extermination plus ou moins sélective, et toujours fétichiste. On a pourtant une solide expérience historique ; et cependant nous n’en paraissons pas rassasiéEs.

 

On prétend dire non et on dit oui à tout, et surtout au pire. Il y aurait quelque chose de fondamental à écrire sur l’antiphrase actuelle du non, et sur sa survie dans les profondeurs. Sur ce non dupliqué qui est en fait affirmations effrénées, impératives, hurlements de meutes, haine de l’autre fantasmé, surenchérissements sur ce qui déjà prévaut. Et sur le non vrai, irréductible, qui se manifeste obstinément, sans suivre les lignes de front ni les bienséances.

Je tiens que le négatif reste, qu’il soit porté par une ou par dix mille. Le non, le refus, l’arrêt. La possibilité d’autre chose. Ce non qui a été et est toujours, malgré la cohue au concours de l’affirmative, du oui et du encore plus, l’apanage de celleux qui étaient, qui sont encore quelquefois aux antipodes du pouvoir et de son attraction. Les femmes. Les putes. Les JuiFves, les bouseuXses. Et encore bien d’autres. Pour lesquelLEs vivre c’est ne pas. Croire, suivre, consentir, adhérer, bien sûr. Mais, carrément, ne pas tout court. Et pour qui positiver c’est disparaître. Celleux qui ne sont pas d’un côté, mais en elleux, et que les dits côtés ne cherchent qu’à empêcher d’être, parce que ça met du désordre dans l’entreprise.

Ne gaspillons pas notre négativité à court terme. Nous en aurons l’usage.

 

Il va de soi que ma réflexion est valable, vous l’aurez compris, pour tout ce qui croupit sur l’empeigne de la loi et du droit, au sens qu’on leur a fait endosser depuis quelques siècles. C'est-à-dire la part très majeure du monde actuel, de ses habitantEs et des rapports qui s’y passent. Á commencer par les anti-putes à la H et ses alliéEs. On est mal. D’avoir confié la gestion du mal et des maux, incontestables autant que prolifiques, à une institution qui, quoi qu’on pense même du vieux jus, de ce qui semblait communément juste, n’a de toute façon plus que très peu de liens avec cette antiquité humaine. Et ne fait plus que produire un secteur de valeur, défendre les possessions en quoi tout a été réduit, à commencer par nous-mêmes. Nous croyons avoir, et nous sommes euEs.

 

Il va de soi également que mon Non fait intégralement partie de ma position pour notre liberté, à nous les putes, dans le monde tel qu’il est. De mon refus des prohibitions, des entraves et des hypocrisies bonicoles. Mais je reviens sur mon silence et n’adhère pas au concours donné à la vérole institutionnelle et judiciaire. Surtout quand cela fait jaillir d’aussi bêtes et puantes paroles.

 

Personne ne doit être condamnéE.

 

Ni empêchéE de vivre, les prohi !

 

Et Non c’est Non ! Pas un oui retourné comme un gant.

 

 

 

LPM


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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