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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 11:18

 

 

 

J’avais promis de causer aussi du genre ; awala ! Mais en fait ce texte est et reste inachevé, comme d’ailleurs, trouvé-je, les pistes issues de la réflexion autour de cette fichue notion de genre, à la fois prometteuse et décevante. Comme je suis une conséquentialiste, je m’intéresse surtout aux résultats, et y sont pas farauds – mais voilà, y sont farauds nulle part. Je n’en tire donc pas la conclusion que l’idée de genre était forcément si miteuse que ça, mais que, comme pour le reste, nous n’en avons rien fait qui tranche dans le vif du sujet  (ce sujet au centre de tout) – tout au contraire, nous l’avons intégrée dans la machine à valorisation.

 

Je garde tout de même l’impression que c’était bien essayé, mais que ça a fini par tourner tout à fait à l’opposé de ce qui en était peut-être par certaines attendues. Au lieu d’une remise en cause des formes assignées aux sexes sociaux, on s’est retrouvées tartinées par l’étalement total de ces formes incritiquées, seule leur distribution ayant fait l’objet de débats et de revendications. Au reste, là encore, le genre a suivi le destin de tous les objets des luttes sociales depuis un siècle. La forme « lutte » elle-même, au reste, nous encadre déjà dans la réclamation plus que dans l’échappée.

 

Il y a quelques jours paraissait chez les camarades de Palim Psao une interview de R. Scholz, où il est affirmé que l’approche genrée, qu’elle appelle « le queer » (ce qui est un peu réducteur », « a fait son temps ». Je ne saisis pas bien d’ailleurs le sens réel qu’elle veut donner à cette dernière expression, si ce n’est de la renvoyer aux « poubelles de l’histoire », expression qui a été préemptée autrefois par les stals, et qu’elle aurait mieux fait de préciser. Je suis d’accord sur les constats d’échec que dresse Scholz au sujet de ce que sont devenus majoritairement féminisme, queer and so on – des revendications intégrationnistes parmi d’autres. Mais je ne la suis pas dans son fatalisme déterministe. Je suis et reste persuadée qu’un féminisme critique, me basant en outre en cela sur ses propres thèses du clivage sexué de la valorisation, est non seulement possible, mais souhaitable, et fondamental, pour faire basculer ce monde – pour faire pièce au paroli d’une ministre soce-réaque – du côté de ce qui a toujours été dévalorisé, les formes f, et où se trouve peut-être une issue au cauchemar qu’actuellement nous nous employons à rééditer dans toutes nos viriles contestations. Ce n’est pas parce que le projet d’émancipation a échoué à répétition depuis trois siècles et plus que cet échec est fatal – mais il faudrait sans doute à un moment reprendre les buts et les structures mêmes de ce que nous supposons émancipant :production/intégration/reconnaissance institutionnelle. (Je ne cause pas ici, il importe de le dire, des retours régressifs qui se veulent libératoires, et ont la cote depuis quelques décennies : religions, nations, natures, peuples…)

 

Nous n’avons pas su faire du genre, si toutefois cela était possible, l’occasion d’une brèche dans les évidences et les nécessités. Ce qui rend encore plus hilarant la peur qu’il semble inspirer au réaques. Leurs préconisations ont gagné, partout, la normalisation est sinon parfaite du moins très avancé, le « genre » qu’ellils vilipendent s’intègre sans peine au schémas de vie déjà en place, leur insuffle même une deuxième jeunesse, mais non, plus par principe dirait-on que par intérêt, ça bloque. Si intérêt il y a, ce serait de conserver la totalité de la sphère publique, productive et valorisée pour messieurs ; mais ça c’est déjà un peu mort en termes de groupes sociaux, et par contre perpétué en termes de formes sociales puisque les formes estampillées m ont gardé et pris encore plus d’hégémonie : tout le monde s’y masse. En bref, l’approche genrée a finalement renforcé la prééminence masculine, par défaut de critique de fond et cantonnement dans le distributisme de ce qui est et était déjà valorisé. C’est d’autant plus dommage que la proposition de base était quand même l’analyse des formes par lesquelles nous agissons ; mais – et là encore de même que dans le reste des luttes sociales – nous en sommes arrivées à une simple histoire de (re)distribution de l’identique. Zut.

 

Je dois avouer que j’en suis plus au bilan qu’à l’analyse. Et à un bilan très limité. La tentative du genre, c’était l’histoire de pas mal, et je crois qu’une analyse de tout ça doit de ce fait venir de ces pas mal, où en tous cas de plusieurs. Et je préviens : je ne finis pas sur une note fataliste. Rien n’était écrit. Rien n’est jamais écrit à l’avance. C’était bien essayé. Et nous réessayerons. Avec d’autres pieds de biches.

 

 

 

« L’approche genre a un pouvoir transformateur qui conduit à une révolution tranquille. »

Une haute fonctionnaire de la communauté européenne

 

Tu parles charles ; plus tranquille on peut pas ! Rien ne bouge. On sait même plus si c’est encore vivant.

 

 

 

Je me disais, l’an dernier, à l’époque de la controverse sur l’insertion de quelques lignes catéchétiques et cachexiques de définition du genre dans les manuels d’école, ce qui est bien la pire mise en formol qui puisse advenir à une question : « mais bon dieu, c’est tout de même un monde que tout ce qu’on a vécu, tenté, raté, réussi, finisse là, en un chapitre, normalisé, formolisé. »

 

Je crois qu’au fond ce qui m’a le plus déprimée, ç’a été l’invocation suprême « c’est scientifique ». Hé oui, autrefois c’était révélé, désormais c’est scientifique. Et ça tiens à peu près la même place dans le plafond de nos luminaires intégrés. Que l’idéologie scientifique, supposée dire l’absolu, ce qui est déjà en soi sujet à réflexion, ait crû historiquement avec notre bon ami le capitalisme et ait généralement servi primordialement aux moyens d’oppression et de destruction ne semble absolument pas poser de problème à mes petites camarades de lgteubélande ni même de tpgcamp. Ni qu’on ait et continue de faire de tout à fait scientifiques horreurs. Mais je ne sais pas très bien s’il y a la moindre envie de sortir, précisément, du capitalisme et de ses coûteux progrès (surtout chez les lgtb’s).

C’est également très drôle qu’on use pour se conforter d’un cadre qui d’une part n’a fait que naturaliser des formes sociales depuis son apparition, en remplacement de la religion ; et d’autre part est toujours aujourd’hui obsédé par la recherche en toute chose vivante de la concurrence et de la reproduction, vi la notion fétiche d’utilité, soit précisément ce qui structure l’ordre social et économique hérité des Lumières et de la propéiét privée généralisée. Je signale à ce sujet les études d’un Pichot sur la passion darwiniste.

Tout le monde se bat donc pour obtenir le label de la dernière découverte ou confirmation (lesquelles bien sûr sont appelées à aller dans un sens ou dans l’autre, n’ayant justement plus que cette vertu confirmante ou infirmante), que ce soient mes petitEs camarades pro-genre que leurs ennemiEs réaques. Et les unEs sont aussi pathétiques - ainsi que fréquemment de mauvaise foi - que les autres dans cette quête. On est toujours prête à croire ce qui hypostasie ses désirs – mais le rapport même de croyance est très vite une vérole.

 

Bref, nos histoires ont été objectivées en un tournemain : citoyennes, juridiques et scientifiques. Je crois qu’on peut pas mieux aujourd’hui. Et donc potentiellement marchandises, productrices de valeur. Entre le tourisme gay et la bonne gouvernance des entreprises pour que les employéEs identiséEs puissent produire sans entrave. « Libérons le potentiel humain », comme disait il y a peu le vieux requin Francis Mer. Libérons, oui…

 

Hé beh oui. Il faut m’y faire, me dis-je en lisant les couinements qu’a occasionné notre assomption au ciel du droit pénal, à nous les t’. Le genre est désormais une équivalence comme une autre, après tant d’autres. Inséré dans la seule variable de jugement qui reste et restera jusqu’au bout du naufrage économique la solvabilité de l’unité citoyenne.

 

Nous croyons obstinément, sur une parole jamais tenue (et par qui, surtout, le serait-elle ?) que d’être bien convenables, décents, reconnus et enrôlés nous sauvera. Nous croyons surtout que nous avons besoin d’être sauvés. C’est pourquoi nous avons consenti à ce que le genre, qui peut-être – ce n’est pas sûr, rien n’est sûr en cette matière – eut pu être une porte de sortie, soit approprié et amalgamé.

 

Á chaque fois que nous pourrions casser le consensus, reprendre une parole qui ne soit pas affirmative, confirmative, eh bien non, après quelques démonstrations folkloriques, nous investissons tout ça à la bourse existentielle. Nous en rajoutons.

 

Á Put’lande pareil, puisque j’en ai fait partie : nous eussions pu, sans pour autant cesser de vivre sur la bête, questionner vigoureusement relation, gratuité, bienséance, travail. Queudch’. Nous n’en sommes plus qu’à tenter de faire assurer notre protection au moyen des bleues, ce qui n’est même pas gagné du tout et penche vers la persécution gouvernementale au contraire,s et à jouer les mères dodues sur l’étalage, combien nous sommes de bons produits. Pourtant, on pouvait continuer à baiser le système, comme disait VS qui était de la corpo. Mais non, nous sommes honnêtes, voilà le malheur.

 

Hé voilà. Le genre fait désormais intégralement partie de l’équivalence générale, de l’égalité devant la seule inégalité subsistante qu’on ne peut, évidemment, enjamber, celle de la valeur de chacunE, de la solvabilité directe et indirecte (indirecte, celle que vous avez sur le marché des assurances, et comme ressortissante d’un pays qui peut payer, par exemple quand on vous enlève au beau milieu d’un désert – que diable alliez vous foutre là bas, bien fait moi je dis !).

 

Le genre est constitutif de l’ordre présent. On a voulu être intégrées on l’est.

 

Le genre, comme identité, est une marchandise comme une autre, une de ces métamarchandises contemporaines, à la fois commerciales, politiques et existentielles. Et il n’y a pas de recours. L’erreur serait justement de croire que le politique, par exemple, en tant que domaine spécifique, pourrait nous en sortir, alors qu’il existe précisément comme une des abstractions de mise en équivalence générale du monde marchand.

 

Nous avons confié le genre, après tant d’autres choses, à notre personnalité transactionnelle et négociable.

 

Par ailleurs, je l’avais déjà fait remarquer, on s’est quand même un peu bien vautrées dans la réalisation de l’espoir qu’on allait bouleverser, précisément, l’ordre genré ou sexué. Et je le revendique, c’était et ça reste à mon sens un but fondamental d’une émancipation humaine, l’oppression et la haine de ce qui est catalogué féminin, et l’investissement consécutif dans ce qui l’est masculin, étant une des plus profondes structures d’aliénation, si on prend effectivement, comme je le fais, le pari qu’on peut en sortir. Qu’on se soit ratées ne veut pas dire que c’est impossible (et au fond je m’en fiche, il faut que ce soit possible, de l’audace !) – mais il faut aussi admettre où on en est, si on ne veut pas y rester !

Actuellement, on a juste réussi à multiplier indéfiniment les même signes, et ils restent désespérément f et m. Nous n’avons pas mené l’analyse fondamentale de cette logique du clivage. Pourtant on avait commencé, enfin d’autres, souvent, il y a quelques décennies. Quand on n’avait pas encore pour souci ultime de faire entrer tout ça dans le fonctionnement tel qu’il est.

Les réaques crient comme des poules qui ont vu un épervier que les différences de genre, pour parler franc la subordination des nanas, se dissout, n’est presque plus visible. Ça m’épate parce que pour ma part, dans ma petite vie, depuis les années 70 où j’étais môme, je ne l’ai vue que revenir en force, si tant est qu’elle avait réellement à un moment perdu de son acuité. Le monde dans lequel je vis c’est, je l’ai fait bien des fois remarquer, barbie et action man, les mecs bien dégagés sur les oneilles, dès trois ans, et les nanas de même mises au pas, couvertes ou dévêtues selon les options.

Il n’y a aujourd’hui ni troisième, ni quatrième, ni non-genre ; nulle part ; Pat Califia avait d’ailleurs déjà démonté les fictions exotisantes autour de cette légende il y a plus de dix ans. Nous n’avons jamais réussi à faire autre chose que du réarrangement des deux genres traditionnels, et jamais non plus à dissiper les fantômes valorisants (m) ou dévalorisants (f) qui flottent dessus. S’il est difficile de dire in fine pourquoi, ne pas le reconnaître relève d’une mauvaise foi endurcie – laquelle est fréquente dans les mondes militants. On aime au contraire à y positiver, et à faire une pièce montée de la moindre performance – performance qui bien souvent, en fait, confirme à quel point nous pataugeons dans l’état de fait et l’ordre des choses.

 

Mais le pire, c’est qu’avec nos trucs de genre, eh bien nous n’avons pas du tout échappé à ça, au contraire, nous avons multiplié l’expression de cette forme sociale binaire et oppressive, en faisant comme si diversifier les porteurEs allait désamorcer le potentiel destructeur et réducteur de ladite forme. Bref en faisant avec la genre la même bévue qu’avec l’économie, le travail, la science, en les déclarant neutres et en mitonnant une métaphysique des classes sociales : les êtres-statut, par la seule vertu de je ne sais quelle magie sociale, « libèreraient » les formes et en feraient quelque chose d’émancipateur. On a pourtant vu dans quel enfer cela nous a mené – ou plutôt non, nous nous ingénions à refuser de le voir, à refuser de nous attaquer aux formes elles-mêmes, au milieu du désastre.

 

Franchement je crois désormais que le genre ne peut être que ce qu’il est, a été. Binaire et aliénant. Et qu’il n’y a rien à attendre de faire joujou avec ce machin fétiche et humainement radioactif. Sans parler de la valorisation portée répétitivement aux formes masculines ou dérivées, qui s’inscrit d’ailleurs probablement dans un départagement plus large du monde entre productif/reconnu et improductif/caca. Nous en sommes venues à essayer de mettre du m un peu partout, pour voir si ça va nous libérer. Avaler les formes sociales et les images de la domination en nous imaginant que par la magie de notre vertu intrinsèque elles vont se tourner en puissance émancipatoire me semble relever et de la naïveté, et du fétichisme. D’ailleurs, les résultats sont là, toujours déjà là. Nous en sommes au même point.

 

Dans certains cas, il sert même désormais de bouclier aux impensés et à l’élusion de la critique. On parle ainsi de partager les rôles, mais ces rôles, eux, restent inchangés, comme la société qu’ils structurent. Les petits garçons, parait-il, pouponneront (catalogue Super U de noël 2012) ; déjà j’y crois peu, mais surtout quid de la remise en cause de la reproduction et de la famille, par exemple ? Sans parler de l’hétéronormalité. 

 

Le genre comme objet est mort ; et le genre comme identité nous ramène par tous les ruisseaux au même.

 

Quant à ce qui reste des féministes matérialistes, dont nous sommes quelques à être venues, la majorité donne dans les mêmes impasses ; la seule critique qui soit faite sur le sexe social est, à l’image du revendicationnisme économiste, une critique distributive. Bref la demande d’intégration dans les formes m et la domination en l’état. C’est en cela que je crains qu’autant l’approche institutionnaliste, l’approche léniniste que l’approche queer ne débouchent à la fin sur une espèce de patriarcat total, où nous aurons toutes été transformées en mecs, au sens des formes sociales sous-jacentes. Ça ira très bien avec la binarité ou même je ne sais quelle « diversité » des expressions de genre. Idem : nos histoires t’, je crois que c’est un ratage total, une nouvelle décalcomanie de l’identique. Il n’y a pas d’issue dans l’expression des formes en vigueur.

 

Je me demande quelquefois si on peut ou pas dire que nous avons « raté une sortie », une « chance historique », de même que l’échec des révolutions du dix neuvième siècle a poussé tout le monde dans l’intégration économique et ses avatars citoyens (pour les ceusses qu’ont les moyens), identitaires, etc. Bref si nous aurions pu, dans le développement du féminisme matérialiste, nous arracher à la puissance gravitationnelle de l’intégration dans les formes de l’équivalence générale. Il va de soi qu’il aurait fallu le faire en actes, en se séparant, et pas seulement en spéculation.

Je ne sais pas ce que valent ces « regrets historiques », s’ils sont pertinents. C’est toujours un peu rêver qu’il y a quelque part une autre réalité qui attend – et cela relève probablement des illusions qui nous maintiennent dans l’impuissance.

Je ne sais pas si la notion de genre eut pu être révolutionnaire, nous faire franchir les barrières. Il apparaît de plus en plus clairement que dans son usage et dans l’état des choses, elle est intégrée au maintien et au rapetassage du présent. Notamment par sa capacité de mise en équivalence. Pour autant je ne crie pas haro. L’idée de base me semble toujours tenir. Juste, nous n’avons rien à en espérer ni à en attendre en tant que telle. Il nous faudra mettre en œuvre d’autres critiques et d’autres perspectives, en plus de celle là, pour nous sortir de l’ornière où nous patinons quand même gravement depuis quelques décennies, pour rester optimiste.

 

Cela doit aussi nous instruire sur la puissance phénoménale de ce que déjà bien des gentes ont appelé la réification, la propriété puissante de l’ordre des choses (et je souligne choses, puisqu’en définitive nous finissons toujours pas nous confier à elles) à s’emparer des tentatives quelquefois très audacieuses pour les intégrer à son machinisme de reproduction. Dès lors que nous croyons à leur objectivité, que nous leur attribuons des qualités immanentes, c’en est fait, nous nous sommes roulées nous-mêmes.

 

Le genre est mort, ou plutôt il s’est calcifié en une pierre parmi d’autres de l’édifice contemporain. Il n’y a ni à se lamenter, ni surtout à crier à la trahison ou je ne sais quelle malfaisance. Bien d’autres formes prometteuses ont subi cette transformation. J’ignore absolument si on peut ressusciter des formes réifiées, et si c’est souhaitable. Ce qui nous incombe, c’est d’apprendre à faire qu’il n’en soit pas ainsi. Pour cela, il faudra nous interroger plus que sérieusement sur ce que nous avons voulu faire avec ces formes, avec ces idées – et à quoi nous avons voulu les faire servir. C’est sans doute là que ça se tient, dans nos croyances et dans nos intentions, dans nos résignations et dans nos obsessions.

 

Cela dit, cela dit – une chose : éviter le fatalisme. On peut en effet me rétorquer que le genre n’est qu’expression parmi d’autres de ces formes sociales face à lesquelles nous sommes impuissantes, et par lesquelles nous nous réembobinons sans cesse. Peut-être. Peut-être pas. Si la naïveté nous a coûté cher, l’aporie selon laquelle tout ce qui sortirait de notre tête serait voué à l’échec car déjà vérolé coûte bien plus, coûte tout, et nous ramène somme toute à la théorie réactionnaire déjà ancienne de cet « humain trop méchant pour mériter d’être libre ». Méchant étant ici remplacé par ahuri. Ben non, je ne marche pas. Sans pari que des issues sont possible, autant se flinguer. Et d’autre part cette impasse me semble tout aussi infondée que son inverse d’admiration béate de la démocratie identitaire. Je reste persuadée que le féminisme peut nous mener ailleurs – à condition que nous ne le soumettions pas aux conditions de survie actuelles ! Que nous n’en fassions pas un aplanisseur mais au contraire un soulèvement. Enfin que nous ne le suivions pas que « tant qu’il le faudra », jusqu’à je ne sais quel curseur d’arrêt paitaire dans l’exploitation et la représentation – pour ma part, l’aller vers un monde f, un monde de nanas, n’a pas de terminus. Mais il ne se fera pas sans que nous le décidions, et que nous nous débarrassions des évidences de genre version actuelle, lesquelles nous ramènent toujours à des référents masculins et intégrationnistes, par incapacité à critiquer non leur distribution, mais leur contenu même et leur rôle social.

 

La sexualité et le genre, avec leurs avatars comme les étonnants néo-natalisme et familiarisme (1), sont devenues ouvertement un panneau, un panneau dans lequel donner pour ne pas lancer de critique fondamentale des rapports sociaux et humains, d’une part, se donner de bonnes raisons pour défendre finalement la nécessité politique, marchande, citoyennes et propriétaire d’autre part. Surtout quand la propriété se réduit pour un nombre de plus en plus grand de gentes à soi-même et quelques babioles, en attendant l’expropriation finale. C’est sans doute pour ne pas avoir su poser les « outils » en ligne de critique, comme le reste, que nous en sommes là. Ce n’était pas fatal, contrairement à ce qu’affirment facilement essentialistes et évidentistes misogynes (la haine du féminin ou de ce qui est supposé l’être imprègne une part majeure de la pensée politique depuis pas mal de siècles – le mal est toujours une « féminisation du monde » parfaitement inventée – ce sont les formes masculines qui mènent la danse (2)). Mais à force de ne pas vouloir – d’avoir peur de – mettre nos sujets déjà bien riquiquis en question, eh bien nous en avons fait un fatalité, une de plus pourrait-on dire.

 

Nous n’avons tout bêtement pas été assez volontaires, et surtout avons une fois de plus (la fameuse « pensée scientifique » prétendument neutre évoquée plus haut) fait inconsidérément confiance à la bonté intrinsèque supposée à la forme sociale « décrite ». Á laisser s’ébattre le genre, qui reste obstinément ce qu’il est, binaire à dominante m, nous obtenons le même résultat que tous les paritarismes depuis un siècle : ça glisse toujours vers les formes valorisées, majoritaires, et nous sommes cocues, hors de nous et dans nous-mêmes désormais, injonctées à nous assimiler à ce qui nous a toujours oppressées et bouffées.

 

La notion de genre et son usage ne sont pas la cause de notre appétence tropique répétée pour les formes sociales définies, senties, départies comme masculines, mais les cadres auxquel nous les cantonons en sont sans doute la conséquence – d’aussi loin qu’on se souvienne, les formes m sont à la base des formes du pouvoir, omniprésentes et obsédantes. Le glissement permanent vers le m – comme vers la naturalisation, le conservatisme, etc. a tendance à tout emporter. Et les notions politiques sont un peu comme des éponges : une fois qu’elles sont usées, vieilles, imbibées, elles deviennent inutilisables. En tous cas pour faire place nette ou éclaircir les choses.

 

 

 

Arrivée ici, je voudrais passer sur la notion et la forme sociale « identité » ; mais c’est un énorme morceau. J’ai tendance à penser que ce qu’on peut rassembler sous ce terme d’usage récent a déjà quelques lustres, et est un des aspects du néo-essentialisme de statut qui s’est développé à partir de la fin du dix-huitième siècle, en  dérivant de l’idée de nation (et d’appartenance à). Depuis, des identités de plus en plus nombreuses sont apparues, avec des contenus différents, mais une forme sociale et politique, et un usage, semblables. Classes, races, sexualités, genre/sexe social, cultures, il ne s’est plus agi de « fatalités », ni de conséquences de rapports de pouvoir et d’adhésion à des formes sociales fétiches à dépasser, à se dépêtrer de, mais de conglomérats, de packs de valeur sociale à réaliser et à négocier sur divers marchés. Ce ne serait pas la première fois que l’approche positive soit un monde plus près que l’approche négative.

 

Pour ma part, je procède un peu comme pour le genre, que je crois une variété d’identité : de manière conséquentialiste. Où en sommes nous arrivées avec l’identité ? Question que j’aurais tendance à modifier immédiatement pour demander : pourquoi n’avons-nous pas bougé d’un iota avec l’identité, non plus qu’avec le genre ?

 

On parle d’identités, au pluriel. Or, à voir les conséquences du regroupement des gentes et des signifiants sociaux en identités, lesquelles sont très similaires, ça fait penser à d’autres multiplications d’un principe unique, comme celui de la marchandise. Les identités, de ce point de vue, sont la démultiplication potentiellement énorme, puisque dans ce cas là tout peut – et à terme doit – devenir identité, d’un mode de représentation et d’existence unique. Rien de très neuf dans la mesure où c’est toujours le prédicat, ici défini par un lot de fonctionnalités sociales, qui appelle à lui le sujet. Et j’oserais – mais avec le risque de me gourer – aller jusques à me demander si, dans le dualisme que nous n’avons pas dépassé (qu’avons-nous dépassé d’ailleurs ?), l’identité n’est pas un nouveau nom pour ce qui fut autrefois l’âme, cette « réalité plus profonde », revenue comme tout sur terre, mais qui ne s’y acclimate pas. L’identité est répétitive – d’ailleurs elle s’en targue assez souvent. Jusques à penser subversive l’insistance la plus lourdingue dans les formes les plus éculées.

 

Á ce propos, je pense aussi pertinent de se dire qu’une telle identité va très au-delà de ce qui a été défini comme « phénomènes identitaires ». Ce n’est pas un option, c’est un devenir total et multiple : il est devenu même difficile d’y échapper car nous nous percevons très facilement en termes d’identité.

Le système identité, pack de valeurs sociales à négocier sur les différents marchés, ne nous sort pas vraiment de la logique oppressive et destructrice des vieux essentialismes ; il leur offre au contraire une occasion de continuer leur carrière, ainsi qu’à leurs contenus, sous un nouvel emballage et un format plus économique. Tout le monde s’y est mis : des réaques les plus obscures aux progressismes les plus tranchés, je ne vois plus aujourd’hui de position qui ne se définisse explicitement comme identité. Ou tout au moins sont elles fort rares et, comme on dit en novlangue, désormais peu audibles.

 

Hiérarchisation et équivalence formelle – comme d’ailleurs la supercherie complémentariste « une place pour chaque chose et chaque chose… » qui n’est qu’une hiérarchie à peine camouflée -  sont des aspects du même piège de la valeur, tout autant que la gratuité et la vente. L’une n’existe qu’en fonction de l’autre, et les deux sur un plan unique d’évaluation généralisée, de transformation ou plutôt de fondation du sujet en une abstraction réelle.

 

Il est bien possible que la question du sexe social/genre ait été rendue inopérante envers l’ordre des choses du fait précisément d’être devenue, comme les autres, une affaire d’identité – et d’insertion de cette identité. Ce serait alors l’identité elle-même qui rendrait les choses inoffensives – envers l’ordre bien sûr, rien n’est moins inoffensif que les valeurs sociales et culturelles, prête-nom de la domination et de l’économie, au nom desquelles nous nous assassinerons volontiers. Mais la forme, elle restera inchangée et même respectée.

 

Ce qui est chiant avec ce type de formes qui ont pour caractéristiques que, même à notre […] défendante,  nous ne pouvons nous garder vraiment de les ressentir comme nous-mêmes, ou de nous ressentir comme elles, c’est que nous n’avons pas un point de vue suffisamment délié, indépendant, pour les analyser. Il ne nous reste alors que le conséquentialisme : en constater les probables conséquences. Et nous dire que si ça ne nous a pas aidées à sortir de ce monde social, relationnel, existentiel et de ses exactions, eh bien c’est qu’il y a un hic dans ces formes, ou dans leur usage. Et que nous avons tort d’attendre béatement que leur « complet développement » nous apporte félicité et satisfaction.

Je ne sais pas ce que genre et identité « sont réellement », mais il apparaît de plus en plus nettement qu’on ne changera rien de concret ni d’important avec ces trucs. Une fois de plus, évidemment, ça nous ramène à la question préalable : voulons nous changer l’état où nous nous trouvons, où bien le perpétuer, fut-ce ne le « perfectionnant » (et qu’implique in fine sa perfection éventuelle) ?

 

 

Je m’esbaudissais l’autre jour devant la énième production post-porno ; déjà le post me fait bien marrer, vu la continuité des arguments et des figures, énième réagencement du même, les formes insérables dans la sexualité étant fort limitées, hétéra par principe. La sexualité c’est l’hétérosexualité, point. Y adjoindre une fois de plus, par blasage, l’exotisation de la brutalité et de la domination, pareil, ne soulève rien, bien au contraire. Il en ressort toujours le même cercle, et ce sentiment que tout de même, les formes masculines sont vachement libératrices. Ce qui est vrai. Libératrices. Mais de quoi ? Les luttes de libération n’ont jamais libéré, déchaîné que les formes sociales et politiques les plus répétitives, dans lesquelles nous sommes sommées de nous retrouver. Libération et émancipation ne visent pas les mêmes sujets.

Ça laisse traîner une question inquiétante : le genre est-il masculin par défaut et pente ? J’aurais tendance à répondre oui, mais par le rôle social que nous lui donnons. Ce qui vise à la production d’existence effrénée participe du monde masculin en vigueur. Une fois de plus c’est la forme sociale qui nous fout dedans.

 

Le cheminements dans le lotissement des identités est un devenir de plus, un de ces déjà pourtant bien usés « devenir ce que l’on est », version voisine de « trimer pour exister » ou de « souffrir pour être belle ». Devenir est le même piège essentialiste qu’être, les deux bouts se répondent parfaitement dans un système unique d’incitation et d’injonction à se catégoriser d’une manière intégrable et négociable. Or nous n’avons pas à être ; nous sommes déjà là (et dans de fâcheuses postures bien souvent). Comme si ça ne suffisait pas ! L’exigence d’être nous fait faire tout et son contraire, souvent sur et contre nous-mêmes, sur et contre autrui.

Poser la question autrement, changer de sujet, serait peut-être une possibilité de rompre avec ces nécessités impérieuses. Et en passant s’autoriser à toutes les fainéantises existentielles. Je vais oser un détournement : jouir sans contrainte. Sans obligation de ce qu’est censé recouvrir jouir. Jouir de, ce pourrait d’abord pouvoir ne rien faire, ne pas se forcer à être. Ne pas courir sans fin après quelqu’une qui nous échappe toujours, dans toutes les grilles de valorisation et de reconnaissance, majoritaires et minoritaires. Quitter l’usine à nous.

 

Je ne sais pas comment qui que ce soit peut dire sans éclater de rire que nous soyons en position post-quoi que ce soit. Nous sommes anté, antédiluviennes même, nous passons temps, énergie, ingéniosité à aligner les déclinaisons des catégories que nous n’osons pas aller voir et mettre en cause, tellement ce qu’elles nous imposent, ce que nous nous imposons par elles, nous semble relever de la nécessité incontournable, cette super-naturalité copernicienne. Genre, sexualité, identité, plaisir, propriété, droit… ont été ainsi avalés par ce ciel de nécessités que nous nous sommes faites quelque part au sommet du crâne, sous la voûte étoilée.

Or – comme le disaient quelques queer dont je fus proche, il y a plus de vingt ans, l’affaire est désormais de décrocher les étoiles, de détrôner nos divinité internes et sociales. Là, à cette condition, revenant à ces exigences perdues, eh bien je veux bien me faire queer, n.. de la déesse ! Mais si c’est pour cultiver la grammaire de ce qui est, et d’aménager une fois de plus le très antique ordre ambiant, là merci bien, je suis pas ikea pour un kopeck.

Tout cela dit, nous restons devant la paroi. Premiers huit mille. Je veux dire que l’affaire reste pendante, que ce que nous avons voulu combattre reste à combattre, enfin que nous tenons toujours le pari de l’émancipation et de la critique des formes de domination et d’assignation. Que nous le tenons d’autant plus que, bien nous soyons dans la glu, je crois que nous sommes plus à même de tenter la surprise que nous ne l’avons été autrefois. Yes. Optimiste malgré la purée de pois. Il va nous falloir sérieusement considérer le sujet que nous faisons. Plutôt que le pessimisme, si combatif soit-il, optimisme critique.

La question de la partition sexuelle et hiérarchique du monde reste entière – et pour ma part je suis désormais de celles qui pensent qu’à moins d’un renversement radical des formes dominantes et valorisées, nous avons fort peu de chances d’y échapper.

 

 

(1) Pensées éminemment essentialistes, où le prédicat est que si on « est différente » (sans poser profondément la question du en quoi), on fera autre chose avec les mêmes formes sociales et les mêmes idéaux. Trois siècles d’échecs répétitifs de l’application de cette pensée n’ont apparemment pas découragé grand’monde.

 

(2) Voir les thèses sur le clivage sexué de la valorisation de R.Scholz, que je pense assez prometteuses ; et à voir un jour j’espère toute une critique qui reste à mener de l’engluage dans la valorisation des formes masculines du social.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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