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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 10:32

 

 

 

du natalisme et du familisme à la disponibilité et à l’aliénation

– en passant par le masculinisme et les traditionalismes de retour

 

 

C’est par cet accueil sarcastique que le prisonnier® est salué par ses concitoyens et geôliers, à chaque fois que ses pérégrinations, qu’il avait sincèrement cru l’avoir conduit bien loin, libéré quoi, le ramènent en fait au village (non moins ®). Le souci, c'est que notre itinéraire historique commence à avoir fâcheusement tendance à ressembler à cette mésaventure. Nous sommes parties joyeuses et féroces, dans des directions tout de même assez diverses, pour ne pas dire étonnantes et quelquefois même audacieuses, ne boudons pas notre plaisir,  tant mieux ; et voilà qu’après des fois toute une vie de broussailles traversées, de routes battues et rebattues, de refus pas toujours faciles à prononcer et à assumer, nous nous retrouvons à la porte de ce que nous avions quitté résolument et d’un bon pas : la maison, la famille, le care, la dispo, les cadres sociaux et idéologies qui vont avec. Et ce sans avoir le sentiment d'avoir jamais fait demi tour. Y a quelque chose qui cloche dans cette histoire.

 

Après que ce qui restait de travail se soit invité dans tous les recoins de la vie, motivation, mobilité, etc. oblige, on retombe même à avant le travail en terme d'exigences de don de soi et de dévotion, ce qui est fort. Le capitalisme en déroute n’a plus à nous offrir qu’une sphère privée aussi misérable qu’avant, où la violence de pépé est désormais sursocialisée, diffusée partout et en tous temps. Retour à la disponibilité totale pour grapiller un peu de reconnaissance illusoire : la reconnaissance foncière à l’ordre économique est et reste dans la carte bleue, à la caisse. C’est vers elle que convergent les lois et les mesures répressives qui comptent et vont compter de plus en plus, pour ne pas dire peser. Et le maintien de cet ordre se fait entre autres par la hiérarchie des sexes sociaux et par la reproduction du relationnel(1).

 

Le goût, l’injonction intériorisée quoi, à la disponibilité et pour tout dire à la soumission, a les voiles dehors. On en vient à le considérer comme une super appropriation du monde, quand ce n’est pas une subversion carabinée.

 

Nous avons relancé nous-mêmes la bonne vieille rengaine insistante selon laquelle exister, vivre pour soi, est triste, ennuyeux, et pour tout dire un peu coupable, égoïste. Que la vraie vie c’est toujours par les autres, pour autrui. Et pas de n’importe quelle manière ! Ah ça non, ça mènerait peut-être à l’association libre évoquée par Solanas et d’autres avant, avec des intérêts pas du tout productifs. Nan, il faut vivre pour autrui, et vivre pour autrui selon les formes en vigueur, qui conditionnent la reconnaissance : couple, amour, enfants, famille. Ça c’est bien, ça c’est épanouissant, ça nous éclate même tellement qu’on ne retrouve plus que des lambeaux, après quelques décennies, mais c’est pas grave, c’est justement qu’on s’est bien dépassées. L’important c’est de se foutre dans des situations précodées qui n’autorisent aucun retrait, exigent la dispo, le bénévolat, la profession de foi. Et le passage obligé par les instances distributives de l’état si on veut y modifier quelque chose. Bref, rien de perdu pour la croissance. Des magasins de jouets, des tribunaux, des navires de croisière ! Quoi encore ?

 

Si on avait le cœur et l’esprit de fiche en l’air ce pour quoi existe la hiérarchie sexuelle : famille, reproduction, activités valorisées, etc. on peut imaginer d’y échapper. Au lieu de ça nous avons juste joué au rubik’s cube avec et nous nous étonnons de voir revenir toujours le même complémentarisme, le même ordre social, sur quelle tête que ce soit.

 

L’arnaque, c’est également de nous faire croire que ce qui compte, et au fond toute la possibilité entre humaines, entre nanas allez disons le, c’est (comme avec les mecs ou entre mecs), de baiser, de procréer, de coupler, de s’attacher, de se surveiller, de s’engluer, de s’échanger au besoin, mais bref de relationner. De faire fonction, quoi. Comme nous avons cru sur parole, avant de payer la facture, que l’activité humaine, ça ne peut être qu’échanger des heures de production contre des sous qu’on va eux-mêmes échanger au magasin contre des marchandises qui elles mêmes etc etc. Dans tous les cas, car il y en a d’autres (dieu, la nation, le peuple…), il importe que nous croyions bien ferme que c’est ça qui fait vivre, et qu’hors de ça il n’y a rien de possible ni d’intéressant. Et que nous nous y enfermons avec ferveur et entrain, y enfermant par là même et par la masse la totalité d’entre nous. Ne nous coltinons ni pères, ni mômes, ni conjointEs. Ne nous coltinons plus les fonctions de production, de reproduction, de relation. La mascarade, c’est la totalité de ces liens et rôles prédéfinis, conditionnants, mutilants et meurtriers. Sexualité, relationnite, familisme, natalisme sont un antique carnaval permanent, violent, oppressif et sanglant. Comme les autres applications de la socialité et de la sursocialité. Le lien social enrichit le sujet social – et le sujet social, ce n’est jamais nous ; c’est lui. 

 

C’est d’ailleurs l’argument répétitif des antiféministes, m ou f : y faut bien (baiser, gluer, dépendre, manifester qu’on est ensemble, jouir, produire quoi), donc en fin de compte et l’un introduisant l’autre, tout devient acceptable ; la contrainte est intériorisée, donc pas de critique possible ; issue à cela, considérer que la glu des formes relationnelles et sexualisantes est inacceptable, et que l’ensemble promu par ce secteur de l’idéologie de la domination est une aliénation, hiérarchisée.

 

Nous ne faisons rien ensemble, rien les unes avec – ou sans – les autres. Nous n’avons de rapports qu’à travers et comme fonctions du sujet social qui nous englue, qui se décline en sexualité, communauté, économie, politique, diversité innombrable. En production et reproduction. Nous sommes toutes dévouées à la réalisation de ce sujet/projet dont nous sommes faites incarnations, pour ne pas dire zombies. Il est nous et nous sommes lui. C’est la malédiction de l’assujettissement. On n’y gagne guère, même sur les marges : la guerre d’écrasement et au besoin d’extermination livrées aux nanas et au féminin continue joyeusement. Comme le faisait remarquer Tchouang-Tseu, se montrer utile ne protège pas, bien au contraire ! Foin de la protection, foin de l’utilité : sortons en, attaquantes et inutiles.

Le sujet social nous injoncte toujours d’aller nous chercher ailleurs, d’aller voir si nous y sommes. Nous projeter dans ce qui n’est pas nous – et, qui moins est, n’est pas plus une autre, mais la forme qui est censée nous résumer et nous réaliser. Nous ne pouvons pas être en nous, juste nous – ça ne lui rapporterait rien. Ce qui compte, ce n’est pas nous, c’est sa reproduction à elle, la forme sujet sociale. Nous n’obtenons reconnaissance que dans son cadre, en dehors menace et désert. On appelle ça aliénation, chez les mal-sentantes en tout cas.

 

Et le sujet social est constitutivement masculin, dans sa forme, ses déterminations, ses valeurs. Sa soif d’appropriation. Par où que nous passions nous arrivons toujours à pépé, en chair, en os, en esprit ou en hypostase. On le retrouve partout, dans toutes les idéalisations vaguement nostalgiques d’un passé qui, s’il a jamais existé, ne nous a menées que jusques où nous sommes : élevage familial, patrie, commerce équitable, quand ce n’est pas carrément le petit commerce, travail honnête, propriété privée raisonnable, nature, culture, bref soumission et identification à toutes les nécessités dont s’est parée la domination au cours des derniers siècles. Un vrai rêve Louis-Philippard, ou pour d’autres trente-glorieusien. Et ce n’est pas par hasard, je pense, que bien des critiques tronquées de la modernité reprennent plus ou moins ouvertement l’antienne de la « féminisation du monde par le capitalisme » (ah ouais, où ça ?!) et se réclament d’un retour viriliste aux valeurs, aux vraies, celles mêmes que nous réintégrons en ce moment. On recourt précisément à l’idéal qui nous a mis dedans (2).

 

Nous sommes le sujet qui enfante et subit toute cette drouille avec constance, dignement, prudemment, sottement.

 

Cache toi, sujet ! avions nous envie d’intimer avec une camarade, il y a bien quinze ans. On n’y est pas encore.

 

On gueulé que les masculinistes se sont grossièrement réinvités. Mais, eh, si on ne cultivait ni la famille, ni l’enfantement, ni en définitive l(hétéro)sexualité, ni toutes les formes sociales qui ont été modelées par le monde mec, eh bien ils ne trouveraient aucun strapontin où s’asseoir auprès de nous. Au lieu que là, c’est nous qui avons été nous rasseoir sagement sur le vieux canapé pourri où ils trônent ; z’ont même pas eu à bouger, c’est nous qui y sommes revenues, aux bonnes vieilles valeurs où on les jouxte, aux institutions où on ne pourra pas leur échapper. On a positivé les formes sociales qui les produisent irrémédiablement : la famille, ce n’est pas neutre, ce n’est jamais neutre, c’est toujours pépé, d’une manière ou d’une autre, dans le canapé ou derrière la fenêtre ; jusques dans nos comportements et dans les rôles que nous endossons. Pourtant ce serait pas si compliqué : plus de passion (re)productive, plus d'amour, plus de famille, plus de lardons, plus de glu, plus de pépé.

 

Nous trouvons très malin de développer dans tous les sens hétérolande, gestation, ponte, divorces, procès et gardes comme si vous y étiez. C'est-à-dire le monde de la conjugalité, de l’(hétéro)sexualité, de la parentalité, de l’appropriation, bref le monde transhistorique de la domination des formes masculines, renaturalisées et institutionnelles. C’est là-dessus aussi que se sont recultivés, comme un bouillon de bactéries autogérées, les masculinistes. Et nous ne trouvons plus qu’un retour torve à l’essentialisme pour nous défausser : eux c’est pas nous. Ah ça c’est une raison. Le bon vieil essentialisme que nous n’avions jamais vraiment quitté, des fois que. Et dont les conséquences continuent à prospérer : hiérarchie, complémentarité, aliénation. On ne peut pas vouloir la fin d’un système et le renouveau des structures qui le fondent tout ensemble.

 

On en est arrivées à être tellement coincées par nos positions familistes qu’on est obligées, jusques dans des communiqués où on devrait simplement dire « bas les pattes, crève donc là haut », ou encore mieux « chouette, tir au pigeon ! », de faire une grande révérence en passant à la parentalité, à la famille, à l’enfance, à tout ça qui est précisément ce sur quoi se base l’ennemi ! On peut plus y couper. C’est le second stade de la réintégration complémentariste. Demain on trouvera l’hétérosexualisme, comme hier le salariat, comme aujourd’hui la religion, libérateur de quelque chose (puisque dans les choses nous nous identifions) ! Classe ! Je commence des fois à me demander si on a jamais vu, dans l’époque moderne on va dire, une telle vague résignée et régressive, portée jusques par les mouvements qui devraient la briser. L’histoire ne se répète pas vraiment, et dans ce cas là on est mal, car on est sans expérience d’un tel backlash qui a réussi à s’emparer de nous-mêmes, de nos volontés et de nos analyses, au nom des nécessités et des intégrations. Il va falloir inventer l’antidote.

 

Les masculinistes en tous genres se sentent d’autant plus forts que nous n’avons pas le cœur d’envoyer valdinguer les évidences et structures – sans parler des fameux besoins - « naturelles » sur lesquelles ils prolifèrent, que nous n’osons pas nous manifester résolument féministes, vouloir un monde de nanas, que nous essayons de graisser la papatte à toutes les vieilles daubes avec lesquelles on nous enferme et aliène, des fois qu’on se les puisse apprivoiser. Les faire nôtres ! Tu parles ! On apprivoise des serpents, des insectes, pas des formes sociales dévolues à l’extinction de soi-même ! On les déserte, les affame, les détruit. On ne leur fait ni guili guili ni gouri gouri.

 

Á force de donner dans le vieux panneau essentialiste qui nous affirme que chaque forme sociale est dévolue à un groupe humain, point, nous sommes devenues incapables d’interroger ce après quoi nous courons, et nous les prenons pour ce qu’elles se prétendent, objectives et incontournables. Autant que les pyramides – si on n’en construit pas eh ben y en a pas et on se repose ! Et même de nous rendre compte que si nous y courons concurremment avec ceux qui nous bouffent, il se peut qu’il y ait un souci.

 

La haine du féminin, de tout ce qui lui est attribué, de l’autonomie personnelle et de l’émancipation est dans la base constitutive de toutes les concurrences sociales qui s’étripent pour l’exercice de la domination, un monde de surveillance, de contrôle, de complémentarité, c'est-à-dire de dépendance hiérarchique, et d’utilité. Ce sont ces buts qu’il nous appartient de virer si nous voulons en sortir. Et vivre. Assumer l’émancipation, la négativité, l’éparpillement, enfin du nouveau – et non pas le énième renouveau des vieilles daubes.

 

Quand aurons nous l’audace de nous dire qu’un monde de nanas, ce n’est ni le décalque ni la réappropriation de meclande, de ses obligations, de ses « nécessités », de son bénévolat, lesquels finissent toujours par reproduire du mec ? Mais le renversement de toutes ces fatalités.

 

 

 

(1) : On peut lire à ce sujet l’approche de Roswitha Scholz, dans les pages : « Production et reproduction ».

 

(2) : Par exemple, les thèses d’un Michéa, critiquées dans l’article suivant : http://palim-psao.over-blog.fr/article-33837106.html

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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