Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 10:29

 

 

On l’a toutes fait un jour, venez pas me dire que « nan, moi j’ai toujours été raisonnable, je n’ai jamais chaussé de lunettes déformantes ». On l’a toute fait un jour, de nous mettre à fantasmer sur un groupe, un  truc, un Mal avec un grand M (plus rarement un B avec un grand B mais ça arrive chez les bisounourses), à ne plus voir que lui, à mettre toute la kyrielle du triste monde à sa queue leu leu, comme ces petits trains en bois des magasins bio avec leur locomotive et leurs wagons tous pareils. Et accessoirement (je doute que ce soit vraiment la première raison, je crois plus à la justification rationalisante…) à vouloir, à tout prix, le bien (avec un petit b) et le confort de tas de gentes qui ne vous ont rien demandé. Même s’il faut pour cela les empêcher de se mouvoir.

 

C’est pourquoi je ne m’ébahis que très peu des bonds et des rondes des prohi autour de ce qui leur semble, en tous cas à en croire leur discours, le danger premier, le trou noir où le monde va s’engloutir, la pierre fondatrice du patriarcat : une bande de putes en colère qui n’entendent pas qu’on les raye de la surface de la planète, fut-ce par les moyens les plus hypocrites et détournés ou au nom des plus nobles baudruches. Comme le dit en substance une collègue, sommes nous si redoutables à leurs yeux, qu’ellils semblent plus craindre notre existence même que toute la masse de l’exploitation ; ou plutôt résumer celle-ci à celle là ? Ça semble.

 

Il y a effectivement quelque chose de comique à voir, une fois de plus, les conséquences d’une pensée tronquée, qui tient à limiter la critique à la recherche de coupables ou d’égarées structurelles, et finit par se vautrer dans le marécage de la facilité et de la stigmatisation, en s’en rendant à moitié compte. Mais bon, j'ai bien fait aussi bête - et ce n'est même pas dit que je ne le referai pas ; se targuer de ne jamais y tomber ou retomber, s'est faire une singulière confiance dans notre lucidité, confiance que je crois infondée.

 

Beh oui, j'ai fait pareil, du même genre, et y a pas encore si longtemps, avec beaucoup d’autres de ma « famille », quand je scandais par exemple avec une désarmante candeur les imprécations de rigueur contre la vilaine islamochose (je l’avais déjà écrit pour l’antispéchose il y a quinze ans, avant de l’oubler : « phobies » ou « ismes », tout devient chose dans la grande entreprise d’équivalence et de réification que nous menons planétairement ; « lumières » et « contre-lumières » unies dans la lutte pour une économie de l’idéal, désunies dans la concurrence pour prospérer au sein de la domination, en toute barbarie). Je m’en croyais moi-même. La honte. Ah, ces choses dont le seul libellé impératif nous rend idiotEs et zombies, de quel côté que nous soyons, pro ou anti. « Le voile », « les putes » et toute la séquelle de la gabelle intellectuelle contemporaine ; en être ne vaccine nullement contre l’abdication du raisonnement, malgré les affirmations répétées de la fable légitimiste.

 

On y croit infiniment facilement, au bien et au mal incarnés par les groupes sociaux, les signes et les hiérarchies, inversées ou non. Et on croit facilement à la toute-puissance ténébreuse, même quand elle n’apparaît que sous l’espèce de gentes déjà mis à l’écart, quand ce n’est pas dix fois écrabouilléEs. C’est la matrice de la haine, de la peur et de la fétichisation modernes, dont sont sorties pas mal de nos grilles d’interprétation. L’incarnation de la puissance « invisible », qu’on a la flemme d’aller chercher dans notre propre fonctionnement et nos propres idéaux. Même, mieux les écrabouilléEs le sont, plus leur survivance est la preuve d’un odieux complot. Plus leur puissance redoutable est attestée. Panique ! Que se dresse t’il derrière elleux, depuis des siècles, de sombre et de décisif ? Derrière les juifs (le paradigme), « l’impérialisme » ; derrière les putes sans remords « l’industrie du sexe », ou même carrément les « deux cents familles », pourquoi pas ? Et oui, d’ailleurs, après tout, pourquoi pas, si on veut ? L’important n’est pas quoi ou qui, mais que ce quoi ou qui permette de projeter notre idée de la « volonté néfaste pour asservir », histoire de personnaliser, et surtout de nous exonérer de, l’asservissement général que nous reproduisons avec entrain, les unEs et les autres. Et qui va infiniment au-delà des plans douteux d’une supposée synarchie ricanante – petits joueurs !

 

Rien de neuf au demeurant – mais c’est bien là le problème !

 

On croit d’ailleurs tout aussi uniment à sa propre importance décisive. Qu’on est les pionnières ou bien l’ultime rempart. Ça ne date pas de hier. L’illusion d’optique nous concerne autant que nos voisines ou adversaires. On n’a, je crois, pas tort de se donner quelqu’importance. Á commencer pour nous-mêmes. Mais, précisément parce qu’au fond nous ne savons pas nous soucier de nous, il nous faut l’investir dans des mirages immenses et reconnus pour nous sentir de la porter. « Nous-mêmes », ce vieux slogan assez réaliste pour une base des féministes des années 70, a été avalé par l’ordinaire : l’image-désir-frustration de ce qu’on devrait être et de ce que devraient être les autres. Nous appendons notre prise de vie à la réalisation de la démesure ; ce qui explique que, dans l’urgence permanente, nous ne reculions devant aucune extrémité pour la faire entrer en nous !

 

La politique et la « science du bien » ont des racines éminemment religieuses, eschatologiques, fétichistes comme disait l’autre. Nous sommes parfaitement rationnelles… dans un cadre admis qui est souvent déraisonnable. En gros, nous cherchons à aménager pour le mieux une sorte de folie collective bien ancrée. Ce qui donne des résultats à la fois truculents et morbides. On n’en sortira évidemment pas en claquant des doigts et encore moins à coups de bonnes résolutions.

 

Bref, rien d’étonnant à l’hallucination prohi, pour laquelle la totalité de la critique économique et politique finit par se concentrer dans la chasse aux putes. Comme on a eu, à une très moindre échelle vu la rareté des bestioles, la chasse aux trans à radicaleland, immortalisée dans les délires de Janice Reymond. Comme on a eu, il y a un peu plus longtemps, mais l’écho en vibre encore aujourd’hui, la chasse aux gouines à hétérolande-féministe comme-il-faut – et on pourrait encore remonter.

 

Comme je dis toujours, je ne m’indigne pas. Rien de plus stupide que de s’indigner, de faire comme si les choses ne pouvaient et devaient pas être, là, comme ça, tout de suite, sans même chercher à analyser. Je ne rigole pas non plus ; n’est pas particulièrement drôle, l’abêtissement dans lequel nous nous maintenons.

 

N’empêche, si, on ne peut pas s’empêcher, surtout quand on est dans l’affaire, de doucement rire, quand on voit l’incroyable disproportion qui est mise en scène et en avant avec un sérieux qui n’est perturbé que par des explosions de haine : les putes vont perdre le monde.

 

Oh, ce n’aura pas vraiment été la première fois, en fait. C’est comme pour d’autres catégories, nous revenons périodiquement à la fenêtre sur le petit guignol rotatif des grands fléaux de l’humanité que se passent sans relâche les nettoyeureuses du social. La prostitution a déjà été abolie un certain nombre de fois (notamment au moyen-âge). On nous a déjà expulsées de maintes villes, de pays entiers, là encore comme bien d’autres. On en attendait moult bénédictions du Ciel et de la terre. Bernique. Les bénédictions se sont esquivées. Les désastres et les brutalités n’en ont point été diminuées. Il faut croire que ce n’était pas la bonne manière de prier ni de sacrifier. Plutôt ont ellils préféré croire, comme nous le faisons volontiers en telles occasions, qu’il en restait, que c’était la punition de n’avoir pas bien raclé le monde de son ordure. La mauvaise herbe repousse toujours, comme c’est triste. Même le roundup des moyens modernes de traque ne parvient pas à l’empêcher. Ah que c’est agaçant !

Quant à nous, nous prenions nos cliques et nos claques avec un pragmatisme non exempt d’un certain cynisme. Le cynisme des putes et des femmes de ménage. Nous savions et savons encore que dans un monde de besoin, nos aurions toujours notre place. N’empêche, on en a pris dans la gueule.

 

Bien sûr que les prohi dansant autour de leur totem de guerre ont quelque chose d’à la fois ridicule et effrayant, surtout une fois qu’on a pris conscience de ce contre quoi ellils sont animéEs. C’est digne d’une fable de La Fontaine, l’escarbot des putes et le Jupiter de la puissance totale qu’ellils ne croient pas du tout excessif de mobiliser pour l’anéantir.

 

(Abolir – je n’ai pris que récemment souci des implications de ce terme et des logiques qui vont avec. Je voudrais d’ailleurs, si j’avais maison et tête, écrire dessus. Abolir suppose la délégation de la force comme de la raison, le passage par le « tout-puissant ». Et aussi l’effacement, le gommage, garanti par cette puissance. N’est-on pas, avec les abolitions, comme on l’est avec les « libérations », une fois de plus, au verso des émancipations, qui ne ressortent que des gentes ? Pas simple.)

 

Bon ; pourtant, je l’avais déjà écrit et je le pense souvent, ce n’est pas faux – même si c’est fatigant, je vous en réponds – qu’il y a quelque chose de redoutable, d’une certaine manière, dans ce qui ne veut pas disparaître ; bon ou mauvais, d’ailleurs. C’est peut-être même en partie la fascination qui se focalise dessus, qui le rend si périlleux. Après, question, redoutable et périlleux pour quoi et pour qui ? Pour le bonheur de l’humanité, cet objet de quête qui justifie, depuis des siècles, les exactions les plus colossales ? Ou pour la croyance et la dévotion en un monde sans mal ?

 

Mais bon – étant ce que nous sommes, je me dis qu’un des meilleurs antidotes aux lunettes grossissantes et déformantes qui font voir les putes comme le poids décisif qui va faire faire naufrage à la nef des fous serait peut-être d’oublier précisément celleux qui les portent. Nous finissons par leur donner autant d’importance démesurée qu’ellils nous en assignent. Alors que je suis même pas bien certaine qu’ellils sont aussi nombreuXses que nous. En tous cas celleux qui effervescent. Au reste il ne s’agit pas de nombre ; je me fiche du nombre et ne suis pas démocrate. Il s’agit de l’importance réelle des choses, et là je crois que nous avons une propension générale à faire ventre avec tout un assortiment de gimmicks, qui viennent et reviennent, certes, donc ne sont pas si indifférents que cela. Mais auxquels nous attachons des enjeux, des rêves et des cauchemars démesurés – alors même que nous sommes réellement dans la panade, mais que nous manifestons quelque dégoût à renifler celle-ci franchement.

 

N’empêche, nous sommes vraiment bien facilement bon public les unes des autres, par la crédulité, l’obnubilation et la malveillance. Et aussi de nous-mêmes. Une bigle sans égale. Quand cesserons nous de nous contempler et fasciner mutuellement, pour nous occuper réellement de nos fesses, et pas de leur image sur les écrans qui ont poussé en nous ?

 


Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines