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13 novembre 2012 2 13 /11 /novembre /2012 16:58

 

 

Je dois dire, je suis d’un œil assez distrait les évolutions de V. Despentes depuis l’époque de King-Kong Théorie, où j’avais trouvé quelques apports de première grandeur, comme le refus de la victimité. L’an dernier, j’avais noté son assomption lesbienne, ce qui ne pouvait que me réjouir, et aussi que pour elle la définition semblait en être de « faire du sexe avec des nanas », réductionnisme ordinaire aujourd’hui mais qui assombrissait le tout. Mais bon, quand on change, dans la vie, on a souvent un moment d’éblouissement où tout ce qui rapport à sa nouvelle identité est magnifique. J’ai vécu ça aussi.

 

C’est juste ennuyeux quand l’éblouissement aveugle trop longtemps. Et là je trouve, en lisant sa longue et argumentée diatribe contre les réaques hétérocrates parue dans Têtu, que la zone aveugle – qui est celle de tout le mouvement lgtb ou presque il est vrai, reste identique. En gros, ça se ramène à : « nous sommes différentes ». Sommes. On fait exactement comme vous, on use des mêmes formes sociales (et là je ne parle pas que des histoires de conjugalité, reproduction, parentalité), mais par la vertu de ce qu’on est, nous sommes glorieuses, au sens des corps glorieux, de la gloire qui exonère de la misère sociale et relationnelle. Je signale souvent ce néo-essentialisme qui, lui, nous exonère effectivement de toute audace critique comme de bien des exigences que ne pourraient combler nos institutions. Il suffit d’être pour que le monde soit différent. Ouais… Sceptique.

 

C’est exactement ce que je comprends quand je lis Despentes descendre, à très juste titre, la misère d’hétérolande, de la famille, des lardons, etc. Bref je suis bien d’accord avec elle sur ce que nous ne voulons surtout pas. Sauf que. Sauf que – que se passe-t’il quand nous faisons exactement la même chose, que nous nous intégrons dans les mêmes formes ? Et là Despentes ne dit rien, ou plutôt dit en creux que si c’est nous, alors c’est (potentiellement ?) merveilleux. Ou en tout cas bien meilleur que les hétér@s.

 

Et là moi je dis raca. C’est pas vrai. Ce n’est pas vrai aujourd’hui et ça ne sera pas vrai demain. Ça aurait pu être vrai si on avait continué à suivre une ligne de rupture radicale avec ce monde, ses catégories et ses pratiques. Mais ça me paraît évident que si, comme absolument tout le monde, on se coule dans une normalité de familles, de conjugalité, de judiciaire pour régler tout ça, d'injonction à la sexualité, d'incitation à la reproduction, eh bien nous avons et aurons une vie aussi misérable que celle des hétér@s.

 

Et ça me paraît énorme que Despentes ne soupçonne pas ça. Énorme pasque justement elle réussit, dans son texte, à quitter la logique externaliste de « ce qu’on devrait être », et des formes extérieures qui nous modèlent (droit, égalité, etc.) pour s’attacher à la seule question qui vaille, et qui était celle des lesbiennes radicales il y a quarante ans : comment vit-on, nous ? Pour quoi vit-on, nous ? Et nous au centre, pas les rutilantes cases d’hétérolande et d’économiclande à occuper pour se sentir exister. Partir de nous comme raison. Pas comme narcissisme, pas comme oubli du réel, mais, oui, les nanas comme mesure et comme but. Et par nous, pas par les guichets du patriarcat élargi.

 

Je veux bien que pour Despentes, tout ce qui est l soit encore magnifique et incriticable. D’ailleurs j’aimerais bien qu’il en soit un peu ainsi, du premier terme en tout cas. C’est juste un peu la cata du fait que la très grande majorité du l contemporain n’a plus rien de contradictoire avec les structures qui tiennent hétérolande, se limite à une orientation sexuelle, se calque aussi précis que possible sur les cases de rôle déjà en place. Bref c’est actuellement une identité parmi d’autres et non plus une remise en cause radicale du monde, lequel est un monde de mecs, je rappelle.

 

Je veux bien, mais tout de même je suis déçue. Je crois qu’il y a aussi de l’unanimisme dans tout ça. J’en connais bien qui n’en pensent pas moins, mais on juge généralement que ce n’est pas le moment de la ramener. La contradiction inquiète. Il y a peut-être aussi la peur, bien légitime, devant le monde qui se resserre, va visiblement condamner à l’exclusion et à la mort de plus en plus de non-rentables, et l’envie de continuer à y vivre, d’y être reconnues et intelligibles. Possible. Mais de toute façon moralement, politiquement c’est bancroche ; et même pragmatiquement je suis persuadée que c’est inutile. Seule une minorité d’entre nous, à l’image du reste, sera à terme intégrée réellement.

 

Je n’imagine pas un instant qu’il y ait péril en soi à ce qu’on nous octroie des droits, qu’on nous assimile à des statuts. Le péril, c’est que nous croyons avoir besoin de ça. Que sans ça nous n’avions pas moyen d’exister. Que ça va nous faire une vie meilleure – et là j’en appelle précisément au spectacle désespérant d’hétérolande. Enfin, et peut être surtout, que nous ayons renoncé à croire que nous pouvions vivre et fabriquer autre chose. Résignation que nous partageons finalement avec beaucoup de monde. N’empêche, au contraire, je crois que dans la situation où nous nous trouvons, renoncer à une échappée a des chances d’être bien plus périlleux que de la vouloir.

 

Nous aveugler sur où nous en sommes à cette heure, au détriment de ce que nous pourrions faire, ça me semble, je vais le dire tout cru, suicidaire. Yep. Pas moins. Nous en sommes à nous suicider politiquement en acceptant les friandises empoisonnées de la normalité en place ; et ce genre de suicide politique, pour des gentes comme nous, est un risque de mort sociale comme possibilité vivante d’autre chose, ou même à terme tout à fait matérielle, en ordre dispersé sans doute, au milieu des hétér@s dévalués, dans la déprime et la précarité ; mort dont nous aurons nous-même cosigné les conditions. On peut revenir du premier ; en donnant un sacré coup de barre. Pas de la dernière.

 

Pour faire - faire, pas attendre, pas recevoir avec reconnaissance - tout autrement une autre fois, il nous faut déjà nous conserver la possibilité de cette autre fois. Et ça ne se fera pas tout seul, par la simple opération de ce que nous serions. Si nous ne maintenons pas la distance, nous serons avalées, digérées. Et maintenir la distance, c'est déjà probablement ne pas nous associer à hétérolande.

 


 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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