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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 13:01

 

 

 

« La fraternité entre les peuples est une base indispensable du développement économique. »

Sic !

R .T Erdogan, premier ministre truc, en visite chez ses anciens ennemis du Kurdistan Irakien

 

 

 

 

J’ai longtemps fait partie de la claque mobilisée par les bien-pensantEs de « l’antiracisme déconstructeur » et autres indigèneries aux apparitions de Caroline Fourest. Je ne suis pas autrement fière, vous pensez bien, d’avoir joué ce rôle imbécile, qui rappelle tant de souvenirs historiques : la puissance des aboiements de haine. Crier, menacer, invectiver, couvrir… Indépendamment d’ailleurs de la pertinence du contenu, dans la mesure où il en peut rester un dans ce fourbi, lequel je crois grandement discrédité et invalidé par ce genre de tactiques. Je ne trouvais pas, et ne trouve pas plus aujourd’hui, que Caro eût mieux raison que nous ; mais nous avions indiscutablement aussi tort qu’elle, pour le moins. Des deux côtés, déluge d’affirmations ou de négations autojustificatrices, on pourrait presque dire auto-immunes, tellement la zombification par les idées rend imperméable à toute réflexion.

 

N’empêche, j’avoue, elle me faisait quelque effet, la Caro, avec son regard un peu baissé et cependant bien droit, à tenir tête à des salles acquises à ses adversaires. J’en éprouvais de la sympathie. Sur le coup. J’aime bien les seules et Caro n’est évidemment pas ce que j’appellerais une seule. Elle représente une école relativement populeuse. Relativement, je dis bien, parce que ce n’est pas non plus une des écoles les plus massives, en fait. En tous cas pas sur les questions très biaisées et daubées du racisme, de l’islamophobie, etc. Ce qui lui vaut quelquefois de se faire assaisonner d’un peu partout.

Non, ce n’est pas une seule. Elle a choisi de défendre une part de ce monde, dirais-je, une des tendances à l'œuvre. C’est son affaire. Mais en la voyant, je me disais qu’elle aurait fort bien pu être une seule. Renoncer aux dividendes sociaux et relationnels. Si elle s’y était prise assez tôt, dès 95, quand nous émulsionnâmes dans la baignoire à remous du renouveau féministe. Après, peut-être que ça lui sera imposé par les circonstances, mais j’en doute. Elle a désormais suffisamment de réserves, et au-delà.

Dommage. Des fois je me dis que ça en aurait fait une bonne, de seule, d’irréductible, d’incomprise et d’émigrée en ce monde.

 

Ces derniers mois, je trouvais que ses chroniques, notamment dans le Monde, me semblaient moins bornées, schématiques et sûres d’elles-mêmes qu’auparavant. Oh, ça n’allait pas beaucoup nous rapprocher, en tous cas moralement et intellectuellement. Mais je m’en fiche, je ne vis pas pour le réjouir que les gentes soient d’accord avec moi, contrairement à la norme en vigueur à politiklande. Je suis contente dès qu’y en a une qui semble se mettre à douter, à remettre en cause. Et je me disais, tiens, Caro a l’air moins assise que d’hab. Moins définitive.

 

Et patatras. Voilà que je lis, l’autre jour, son papier (celui du 16 juillet). Pour une fois elle ne causait pas des Frères musulmans ni de la Tunisie. Eh non, elle a semble t’il succombé à un accès de je ne sais trop quoi, qui court beaucoup en ce moment, et elle nous a parlé d’économie. Pas de l’économie, d’économie. Je souligne, parce que ça implique que la locutrice ne se voit en rien étrangère à son sujet.

Et alors, ben c’était à pleurer. Mais à pleurer. Bon, je n’allais pas m’imaginer que Caro allait tout à trac nous faire un exposé sur la critique de la valeur et du travail, bien sûr. Et comme j’ai dit plus haut je ne cherche pas plus que ça l’accord. Je préfère les nouvelles pistes.

Mais là… En trois mots, c’était « l’économie est de plus en plus compliquée et glissante, il faut (je cite !) des GPS (!!!) pour que tout le monde s’y retrouve et surtout y soit intégréE. Pasque c’est notre seul avenir, notre seule réalité en fin de compte, et c’est trop génial. ». 

Fermez le ban.

 

Évidemment, quand on a vu ces dernières années vers quoi se tournent féminisme majoritaire et mouvements de genre et sexualités, c'est-à-dire vers la revendication fervente de l’intégration égalitaire à la catastrophe, il n’y a pas de quoi s’étonner. Dans le même Monde, il y avait une page et demie d’interviews de Sorman et Méda pour nous enseigner exactement la même chose. Réaliser à fond les catégories avec lesquelles nous sommes en train de nous anéantir. On ne dit même plus que la rupture serait un mal, que s’échapper de ce bateau piégé ferait désordre et serait peut-être même illégal ! Non, on n’évoque même plus l’idée. La seule alternative n’en est pas une, c’est une antiphrase, c’est tout le monde dans le même, encore plus. L’hypothèse même d’autres voies possibles que le mastic général a disparu. On ne prend même pas la peine de les réfuter, par exemple. Un autre monde que l’économie, le citoyennisme et le judiciarisme ? Mais où diable pouvez vous non pas voir, mais seulement suggérer cela ? Ça n’a tout bonnement plus de sens.

Mais surtout, tout le monde. Parce que si tout le monde est « pris en compte », c'est-à-dire avalé, broyé et transformé en valeur, alors nos maux seront résolus.

Ce qui est remarquable, c’est que ce ne sont pas du tout des imbéciles. Du tout. Des nanas très classe et intelligentes, au contraire. Mais nanties des œillères de l’illusion à laquelle nous participons toutes peu ou prou : l’idée est bonne par nature, ce n’est que nous, indignes mortelles, qui la réalisons mal. Toute analogie avec une sorte de religiosité, de croyance pas assumée, serait du mauvais esprit…

 

Ben j’avoue, je devais commencer à me refaire une idée sur Caro, parce que de la voir pétitionner l’intériorisation (il n’y a pas d’autre mot !) absolue du présent par touTEs, de manière aussi crue et je dois hélas dire aussi benête, vu les images employées, eh ben ça m’a fichu un coup, comme une espèce d’espoir vague qui disparaitraît. Caro en train de s’ébattre dans la grande piscine de « l’économie c’est indépassable, il faut juste la faire aller encore plus loin ». Snif…

 

Et c’est peut-être vraiment ça. Je vais vous dire, je ne crois pas trop à la science infuse ni aux petites génies. En d’autres mots, je crois à l’inverse qu’il nous faut le plus souvent longuement pouloper dans les répétitions les plus courues, soutenir les plus vieilles âneries, clamer avec les hyènes de toutes couleurs, épuiser tout cela et y laisser de sa viande, pour des fois commencer à douter et à revoir les choses.

Je ne suis pas un bon exemple, parce que je fais plutôt partie des stupides qui y ont tout laissé, et qui n’ont jamais su choisir. Je suis trop vieille et surtout trop près de ma fin pour pouvoir m’agréger à la bande des solitaires critiques. Mais je ne désespère pas que d’autres y arrivent, bien au contraire, et Caro, de dix ans ma cadette, ben je m’étais dite que, peut-être, malgré tous les dividendes et gratifications que sa position comme ses consensus lui offrent, je ne sais pas pourquoi, mais au nez, avait de quoi être une candidate à la désertion. Mais son papier sur l’économie nécessaire, incontournable et, disons le, bienfaitrice, traduit un aveuglement qui se déchire trop rarement. Eyes wide shut !

 

Oui. Je pense qu’on peut plus facilement se décoller, même si c’est une glu sans nom, fut-ce en s’y arrachant la peau du cul, des foutaises exotisantes, des faux-débats sur la laïcité et le culturel, les « phobies » en tous genres, etc. que de l’intériorisation de la logique de l’économie, de la relation, du "progrès". De ce que nous faisons de nous-mêmes à travers elle. Et j’ai été bien plus déprimée de son seul et unique papier sur la question, que de tous ses plaidoyers citoyennistes et laïcards. Parce que là elle touche encore plus profond dans l’affaire, et non seulement n’y trouve rien à redire, mais ses doutes s’évaporent, il n’y a plus qu’enthousiasme et réclamation de gavage.

 

Le féminisme semble avoir, pour son essentiel, je le remarquais déjà l’autre jour à propos d’OLF, définitivement rompu avec toute critique sociale un tantinet conséquente. On peut le comprendre ; d’une part parce que la critique sociale elle-même a presque disparu, et s’est vue préempter jusqu’à son nom par des Bourdieu et des thèses complotistes (les méchantEs spéculateurices et autres dominantEs, qu’il suffirait d’exterminer) ; d’autre part parce que ce n’est pas nouveau, en fait, et qu’il y a déjà assez longtemps que les « révolutionnaires », qui se limitent toujours à renverser la hiérarchie et à repartir sur les mêmes bases avec un autre sujet social, se sont foutuEs de la gueule des féministes. Résultat : le féminisme, en plus du même matérialisme réduit, s’est tourné vers l’intégration volontaire et forcenée au monde présent. Na ! 

Il lui a juste manqué de comprendre que celleux qui s’intitulaient « critique sociale » faisaient exactement la même chose, et rataient systématiquement la remise en cause ce qui méritait de l’être, pour s’obséder sur les rôles des unEs ou des autres, et réessentialiser les rapports sociaux. Le féminisme a fait de même de son côté. Mais du rôle, du fétichisme commun dans un monde gouverné par une idée destructrice, plus guère de nouvelles.

 

Bref – moi-même, déjà pourtant bien tannée, ai fait cette erreur, réintégrant le concert des revendications et des dénonciations à trente ans passés. Et trouvant que la vieille « critique sociale », celle qui n'était passée au presse-purée sociologique, n’était pas assez féministe, antiraciste, je sais pas quoi iste, bref toute la kyrielle des spécificités qui est si utile pour nous empêcher de voir le désastre commun. Il n'y avait pas assez de méchantEs à poursuivre, de nouveaux sujets incandescents à porter aux nues de la rédemption sociale. C’est pour ça que je dis plus haut être d’une bêtise irréparable.

 

Mais voilà, quand on est c…e on est c…e. Je me suis bousillée ainsi, j’ai gâché une tonne de possibilités, et de vie et de pensée. Et toc. Maintenant c’est game over.

 

Je n’en espérais pas moins, depuis là aussi quelques années que j’essayais d’émerger quand même de la glu, qu’il pourrait y avoir des soulèvements, ici et là, sur la tarte collante. Que des nanas féministes auraient le doute et l’envie de se mettre à retravailler les évidences de l’intégration, du comportementalisme, de nos néo-essentialismes, que sais-je encore ? Bref de tracer des chemins. Je me suis toujours dite que même si on ne peut être nombreuses au départ, c’est trop pour une personne.

J’ai eu beaucoup d’espoir à un moment en un petit groupe qu’on avait formé à quelques plus ou moins bizarres. Eh ben non, les intérêts de la normalité ont prévalu, les groupe s’est effondré. D’ailleurs, on m’y avait clairement dit, au final, que ce que je proposais était intéressant, mais mènerait trop loin. Eh oui, c’est aussi ce que je lis dans Caro : mener, le plus hypothétiquement que ce soit, hors de ce monde, c’est aller trop loin, d’emblée. Et nous voulons rester ici, n’est-ce pas ?

 

Que j’en sois arrivée à nicher de l’espoir dans un phénomène médiatique comme Caro en dit long sur mon désespoir. J’ai le profond sentiment, toute mégalomanie bue, d’avoir, tout en fichant ma vie en l’air, gâché un maillon possible, quelque chose qui puisse réatteler nos critiques spécifiques, qui n’ont pas été en vain, je le pense, à cet universel qu’il est de bon goût de récuser. Du coup je cherche désespérement, craignant de mourir vite, je ne dis même pas des héritières, parce que je n’ai rien de bien formé à transmettre, mais juste des personnes, savoir que ce n’est pas perdu. Qu'on ne va pas couler toutes avec le navire. Ou en tout cas pas avec enthousiasme, consentement et redemande ! Je ne les trouve pas.

 

Raisonnablement, cependant, nous existons. Ça paraît impossible que si une sotte comme moi, trans de surcroît, a touché à ces questions, il n’y en ait pas bien d’autres. Mais voilà, dans le concert du consensus enthousiaste « ce monde et pas un autre », elles doivent être bien isolées, dubitatives. Elles ne liront pas ceci. D’ailleurs ça ne les avancerait pas à grand’chose. Elles le savent déjà et bien mieux que mézigue.

 

Ce ne sont pas des copines, selon le néologisme que nous nous décernons pour arriver à ne rien dire, à ne prendre aucun engagement. Caro non plus. Mais dommage. Même copine eut pu représenter autre chose.

 

 

 

La petite murène

 

 

PS : paraît justement en ce moment, en Allemagne, un numéro de la revue Exit, confectionnée par des gentes de la critique sociale d'outre-Neckar, avec un article où Roswitha Scholz s'interroge sur le tabou qu'a jeté le féminisme, y compris "matérialiste", sur l'abstraction et son rôle dans la formation sociale. Sans même parler d'une critique universaliste, là c'est l'anathème ! Après ça, comment s'étonner que le féminisme contemporain emboîte le pas aux idéologies de la croissance et de l'économie réalisatrice des êtres ? C'est du coup cet universel là qui l'emporte, par défaut !

C'est vrai que quand je repense à Delphy et à son "ennemi principal", par exemple, il s'agit plus de comptabilité et de chercher le coupable (le patriarcat mais personnifié, comme s'il ne s'agissait pas d'un fonctionnement que tout le monde, à commencer par nous, peut, et risque de, se réapproprier), que de critique sociale à proprement parler !

 

C'est c..., Exit ne paraît qu'en allemand... On peut lire en français le résumé des articles sur Palimpsao.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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