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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 14:51

 

 

 

Jaroslav Hasek, dans ses Histoires vraies et populaires, narre l’aventure d’un chat qu’un garnement, en service commandé pour raisons politiques (le père du môme étant le concurrent aux élections du patron de l’animal), qu’un garnement donc tabasse méchamment, et qui, étant d’un naturel pacifique, d’un raisonnement lent, a besoin de toute la nuit pour ruminer le cas : il lui est arrivé quelque chose, ce quelque chose a été commis par quelqu’un, ce quelque chose était brutal ; à l’aube, il en conclut que ce fut insupportable, et délibère de se venger.

 

La vengeance, selon Adorno, est une des formes primitives de l’échange. Je suis assez convaincue par cette interprétation. Voyant où l’échange, la valeur y attachée, la justice nous ont conduit, j’ai évidemment quelque réticence à user de ce genre de formes sociales. Et cependant, malheureusement, nous ne pouvons être comprises que par un minimum d’usage des formes sociales communes, si misérables soient-elles. La gifle et le coup de pied dans le derrière en réponse à des ignominies en font partie.

 

Mais c’est surtout que je suis un peu comme ce chat. Il me faut communément des années, longues nuits, pour décider qu’il n’y a absolument plus rien à attendre des rapports sociaux ou politiques avec divers types de personnes, que ce soient les bio lourdingues ou les barbies t’ qui les collent, sinon du pire, et qu’il est temps de prendre bâton et crécelle. J’aimerais y voir bien d’autres, les épaulées qui font la leçon – cela fait longtemps qu’elles auraient dégainé leur pouvoir socio-relationnel pour rétablir, comme on dit, choses, faits et équilibre. Ne disposant guère de ce pouvoir, lequel répond à la définition de la capacité à ce qu’autrui veuille ce que vous voulez, il me faut longtemps pour conclure que les situations sont intolérables, et y mettre fin alors qu’elles ont mis déjà largement fin à moi-même.

 

Le mépris est une denrée qui a pour propriété singulière de se nourrir de soi-même, et de toujours croître, s’épaissir. Un peu comme une maladie auto-immune du rapport de pouvoir. La maltraitance, la violence, le mensonge, autres sympathiques bébêtes, croissent avec lui, font autour de lui ronde vigilante sur leurs gros petons. Rien ne doit échapper à leurs molaires.

Même la critique de ce qu’on appelle l’humour n’y a rien fait : si le rire est devenu circonspect, le mépris n’y a rien perdu.

 

Je dois dire, je n’ai absolument plus envie de me coltiner, en tous cas seule, le « pourquoi-comment » de ces must de l’humanité. Ne reste plus que la question, combien triviale, de la rétribution. Parce que de toute façon on n’y échappe pas, même seule, même exilée dans le désert le plus lointain ou sur la planète voisine. Le mépris, la haine et les violences subies sont crochées en vous, y grandissent.

 

Voilà tantôt cinquante ans que je me traîne enrobée du mépris et de la haine de mes contemporaines. Je suis probablement à ce jour la hamstère la plus dévalorisée du vivarium hamsterlandien. J’en suis devenue une espèce d’affreuse sucrerie géante, fourrée à l’amertume du produit miracle qu’engendrent ces deux siamois : la honte (1). Produit miracle, absolument, comme les détergents aux composées redoutables qu’on proposait à la vente en vantant leur capacité dissolvante dans les années soixante. La honte, institutionnelle, est le produit qui sert à dissoudre les ceusses qui ne sont pas rentables, socialement, relationnellement et matériellement. La honte n’est pas qu’un « sentiment », elle est aussi constituée des méthodes mises en œuvre pour l’instaurer, ainsi qu’on instaure un régime de peur : mensonges, armes, contraintes et violences. La honte est une vieille pratique sociale de pressage fructueux qui connaît des développements inespérés, à chaque fois qu’une identité de plus pendouille à l’arbre existentiel.

 

Le mépris constitue un secteur institutionnel des rapports sociaux. Il est nécessaire qu’il y ait un volant de gentes méprisées, c’est la condition au maintien du sentiment d’égalité chez les gentes admises à mépriser (privilège fondamental de l’intégration sociale, avant même tout accès à la distribution des biens). L’égalité ne peut exister sans inégalité, c’est pourquoi elle est et reste un contrat implicite ou explicite de dominantes, d’une part, et une vaste blague, d’autre part.

 

Il lui faut par ailleurs, c’est tout de même plus pratique, une réserve de monstres envers lesquelles convergent le dégoût et le mépris, depuis les positions les plus opposées. Il y aura toujours une bonne raison, voir plusieurs pour recouvrir celle-là comme le glaçage recouvre la génoise. Ainsi, je suis trop féministe chez les critiques, et trop critique chez les féministes. C’est le glaçage. Mais la génoise, c’est d’être f-t’, grasse et ingrate. C’est ça qui procure le ressenti le vrai, le frisson de dégoût dès que vous êtes en présence. De toute façon f déjà ça pue, alors je vous dis pas, f choisie et bricolée comme on peut, ce que ça donne ! Si encore j’avais des moyens, ou bien un capital relationnel fourni, je serais au moins exploitable par la bande ; mais ce n’est pas le cas. On ne trouve avec moi que des questions qui ont mal à la tête. Et on n’aime pas, à hamsterlande, avoir mal à la tête.

Pour corser le cotillon, j’ai été témoin et victime de pas mal d’abus, pour parler poliment, qui semblent impossible à reconnaître à celles qui en ont été les auteures, et au milieu qui les entoure – où on sait très bien à quoi s’en tenir sur la vérité à ce sujet, comme à quelques autres. Mais voilà, ça coûterait tellement cher idéologiquement, et aussi au crédit personnel comme politique de quelques petites cheffes du milieu féministe et lesbien lyonnais, que mieux vaut carrément essayer d’anihiler ce qui a pu se passer, en tuant la victime. C’est un vieux must des affaires criminelles. Des fois ça marche, des fois ça marche pas. C’est ça la société du risque, du gain, du plaisir, de l’intensité et de toutes ces belles choses. Il faut y tuer les gentes pour progresser en puissance dans le jeu. Mais il n’y pas de garantie et de chasseuse, on peut se retrouver lapine sans qu’il soit crié gare. Mauvais plan. Le niveau de l’analyse est ici de celui de la morale qui porte ces fonctionnements.

 

Au reste, il est probable qu’en cette fin de partie ou toutes se résignent ou essaient par les moyens les moins divers de convertir leurs fonds en monnaie forte, en formes masculines quoi, en devenir-mec, que nous, les quelques f-t’s non intégrationnistes, qui ne sommes pas des ventouses à cis comme la plupart de nos congénères, mêmes grandes gueules, soyons les abominables retardataires, les seules à n’avoir pas voulu comprendre que le salut est dans le ralliement participatif à la domination, bref que nous concentrions sur nos rares caboches négatives toute la peur, tout le dégoût, toute l’exotisation et toute la haine qui s’attachent de temps immémorial au féminin et à tout ce qui lui est assigné. Et que par là même nous sommes peut-être, étrange sentiment si cela se vérifie, de celles qui, éparpillées, réprouvées, moquées, essaient de tenir entrouvert le dessous des planches de la palissade dans laquelle nous nous sommes consciencieusement enclouées, échappée possible vers des formes de vie radicalement différentes, pour tout dire un monde de nanas (beeeeh !). Cela vaut en quelque sorte tous les mépris et toutes les charogneries envers nous. Faire aller le monde hors de ses rails – quel crime abominable, comme eut dit La Fontaine.

 

C’est sûr, le ressentiment et sa culture ne nous mènent probablement qu’à perpétuer ce monde. Le ressentiment, c’est la traduction politique de l’échange contraint. Tu m’as donné tant, je vais te donner tant. Coincées. Et d’autant plus coincées que nous sommes happées très vite dans la systématisation : justices, stigmatisations, calomnies, sentiment de son bon droit – bref toute la puanteur de la société actuelle et de son non dépassement. Et de ses conséquences. Par ailleurs, le ressentiment est la fonctionnement de base des fétichismes et essentialismes sociaux, c'est-à-dire de la personnalisation des formes sociales ; très rapidement, il n’y a plus d’analyse ni de critique de ces formes, qui ne sont plus même perçues comme, et toute la puissance est mobilisée contre des groupes en tant que tels. L’antisémitisme étant probablement la matrice des formes modernes de ressentiment. Je renvoie là-dessus aux travaux de Postone. Le ressentiment est une manière énorme de dévier la critique et de la transformer en haine, elle-même amenée très vite à l’impuissance – même quand elle se fraie un chemin, c’est en portant un des pouvoirs concurrents. Nous cherchons à faire porter notre rancœur, toute justifiée soit-elle, par une des formes sociales qui se pressent pour nous les prendre en charge – et nous nous retrouvons à porter ces formes. Expropriées, comme d’hab ! Et de nos propres consentement et enthousiasme, comme d’hab aussi. Le ressentiment est une préparation morale à la confiscation de nos volontés par les formes sociales, voir directement les intérêts politiques en jeu.

Je n’ai non plus envie que personne de laisser sans réponse ni réaction la violence, le mensonge, la lâcheté ni la désinvolture ; mais il importe que la riposte ne se formate pas en rétribution. Sans quoi nous sommes faites, une fois de plus, et réintégrées en deux temps trois mouvements dans le circuit sans fin de l’échange.

De l’échange contraint pour se valoriser. J’ai déjà écrit moult fois que je ne vois aucune issue dans le renforcement de la célébration des formes sociales d’intégration dans ce monde – et qu’elles portent en elles même brutalité et anéantissement. Notre triste soif de justice rétributive est aussi intensifiée par notre volonté de ne pas remettre en cause nos valeurs sociales et relationnelles (propriété, sexualité, identité…), mais de nous offrir tout de même une espèce de misérable consolation à leurs effets destructeurs. Et la seule alternative interne en paraît le cynisme le plus débridé. Je lisais ainsi dans une très intéressante brochure récente que je recommande et signale par ailleurs, pour ce qu’elle décrit et dénonce le mensonge et la lâcheté qui moussent sur cette hamsterlande dont nous ressortissons (Paranormal Tabou) un texte final, « Améliorons nos aptitudes aux conflits », qui me fait un peu dresser les cheveux sur la tête, que je qualifierais facilement d’ultralibéral (ça fait tout de même plus que penser au coaching dans la guerre économique), et qui propose, dans le cadre de violence où nous enferme l’obsession relationnelle et sexualiste, de nous « renforcer », une fois de plus, pour ne pas abandonner ce sous-marin de malheur. Faisons nous dures ; adaptons nous aux buts sociaux hétéronomes, relationnisme et économie en tête, qui ne peuvent être ni questionnés ni contestés - ou crevons, on l'aura bien mérité ; c'est comme toujours nous qui sommes imparfaites en regard de la mécanique rêvée des vrais sujets, les idéaux productifs, affectifs, définitifs. Le cauchemar de Hobbes : puisque la nature humaine est mauvaise et nécessairement asservie aux tristes passions de l’échange relationnel et de l’économie, c'est-à-dire du viol et de la privation, eh bien faisons nous fortes, blindées, spartaciennes, gagnantes (prédatrices in fine, une fois de plus ?). Mais continuons le poker, n. de d… ! Tiens, c’est bizarre comme tout cela sonne viril. Une fois de plus, dans un monde mec il se faut faire mecs. Ou briser le monde mec. Mais où cela nous mènerait-il, comme m’ont objecté bien des camarades depuis vingt ans. Mieux vaut rester dans le charnier familier…

Tout ça alors pour ne surtout pas abandonner nos monopolys ? N’importe quel prix ? Et toujours dans la même direction, c'est-à-dire nous pelotonner toujours plus profond dans l’impasse ?

Zut !

 

Le ressentiment est une glu qui nous racornit sur la défense de l’état de fait et nous maintient dans une impuissance hargneuse, délégative. Il a fini par avaler même les formes concurrentes, qui semblaient l’exclure et le dépasser, comme la colère ! Mais peut-on s’en extraire en l’état ? Et sans oublier – ou bien devrait-on oublier ? L’oubli n’a pas donné de conséquences bien appétissantes, le pardon non plus. Ni oubli ni pardon. Comment donc arriver à créer une triade logique ni oubli, ni pardon, ni ressentiment, qui serait peut-être une brèche dans la muraille ? Et sans solution de facilité ?

 

La paix sociale et politique, en l’état des choses, est une sale blague. De même que l’indulgence envers les charognes. Mais la comptabilité dans les coups et les (dé)mérites aussi – et ce sont au final peut-être les mêmes.

 

Mais disons nous bien aussi que tenter de dépasser le ressentiment par la droite, sans abandon et critique de ce qui en fait l’objet, ne mènera qu’au cynisme et à un autre ordre de brutalité, où nous serons toujours téléguidées par ces mêmes objets de désir et de réalisation, sujets sociaux à notre place. On ne peut pas se défaire séparément des caractères d’une société totalisante. C’est tout ou rien.

 

 

 

Incidemment, je trouve à la suite d’un article quelconque une petit vignette copiée sur celles des produits toxiques commerciaux, et qui affirme : Ressentiment ; boire du poison et être convaincu que quelqu’un d’autre va en mourir. C’est bien jeté. Je dirais même : boire du poison pour que quelqu’un d’autre en meure. Se livrer aux abdications, compromissions, délégations les plus aplatissantes dans l’espoir et le but de faire payer, à tort ou à raison, celles qu’on a désignées comme les responsables du fonctionnement de ce monde, ou au contraire de ses « dysfonctionnements » (warf, le mot !). Et ce, selon la vieille coutume bourgeoise et comptable, à n’importe quel prix, à n’importe quelles conditions, sans conditions même autres que cette systématisation de la haine repeinte en rétribution.

 

 

 

 

 

(1) voir ce que j’écris sur la production sociale de la honte par les bio sur les t’ dans les pages : http://lapetitemurene.over-blog.com/pages/Nos_zamies_et_nouzautes_Economie_de_limplicite_les_bios_transies-8412884.html

 

 

Á suivre. Ces questions sont de celles que je voudrais bien voir reprises par d’autres, qui dans le mouvement ont gardé de l’audace intellectuelle (suivez mes regards) ; de même que celle de la misogynie intériorisée et de l’appétence inépuisable pour les formes masculines de monde.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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