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3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 11:49

 

 

 

Ce qu’il y a de particulièrement dégoûtant, dans ce naufrage au milieu des sables mouvants sans bords de l’époque et des loques de vies, c’est la clochardisation. Mes anciens congénères antimodernes avaient dramatiquement raison de la déceler un peu partout, de la voir se manifester dans la dislocation, le déracinement, et tout particulièrement dès lors que l’on tombe dans la dépendance du malvouloir endémique d’inconnus, d’institutions ou d’un hasard qui n’est que l’air d’un temps néfaste. Malvouloir inévitable, dans un contexte saturé de dureté, d’avidité, de haine et de méfiance.

 

J’apprends encore une chose, en contradiction totale avec la doctrine légitimiste de la parole qui imprègne tout le militantisme radicaleux contemporain, atrocement optimiste parce qu'il pense pouvoir tirer profit de tous les désastres : c’est que parler de là où ça se passe, dans ces cas où ce qui se passe c’est la destructuration et la destruction des personnes, ne rajoute absolument rien, au contraire ôte toute valeur, ôte tout tout court, si j’ose dire, aux témoignages (ah, ces témoignages… « J’imagine que le monde finira sous une avalanche de témoignages » écrivait mon vieux maître). Précisément parce qu’on est dedans, amalgaméEs, incapables de nous mouvoir, nous sommes disqualifiéEs. C’est une « légitimité » qui, comme de plus en plus de « légitimités » de ce temps, se situe dans la débine, ne fait que nous inclure dans les manifestations de l’anéantissement, enlève tout, dépiaute, écorche et ne donne rien, amène queudch. Ne fait que mener plus loin dans ce vomi. C’est une connaissance qui enlève, qui dépossède. Ou plutôt qui n’advient que par la dépossession, la clochardisation. Qui n’est un symptôme que du mal.

On ne devrait en parler justement qu’en y échappant, comme de quelque chose que l’on ne connaît pas, que l’on ne veut ni ne doit connaître, surtout pas ! Chalamov parlait déjà de connaissances insensées car trop cher payées. De choses et de situations qu’on ne devrait pas connaître, sinon par la spéculation. Là, il ne s’agit même plus de connaissances, je crois, mais d’arrachement à un soi qui nous permette de connaître ! Nous tombons dans l’ignorance, à commencer par celle de nous-mêmes. Premières arrivées, premières servies. Une parole qui vient de ce gouffre retentit comme une triste chasse de plus qu’on tire. Et ce n’est plus ce qui manque, hélas.

L’ignorance de soi – qui succède immédiatement à la fuite, à la haine et à l’oubli. Comment pourrions nous encore jouer la comédie de « l’expérience » quand cette « expérience » n’a consisté qu’à suivre le désastre, à ne pas savoir y résister ou bien le contourner ?! Quand ce n’est pas à lui frayer un chemin dans nous-mêmes, qui pouvions quelquefois encore lui échapper ?!

 

C’est quand même quelque chose que nous soyons alors quelque chose en moins, qui blesse et pourrit ce qui reste de réalité et de liberté possibles, quand une clocharde de plus cause de clochardisation.

 

On m’aura compris, la clochardisation commence pour moi bien avant le point précis où on se retrouve avec pour tout bien un sac, éventuellement un clébard, dans la rue ou en hébergement. C’est un glissement matériel et moral qui concerne un nombre incroyable d’entre nous.

La clochardisation commence dès lors que l’on n’est plus en soi-même. L’arnaque tient à croire et se faire croire que soi-même est localisé dans notre peau, ou même dans notre âme, dans notre mouvement. Arf arf ! Soi-même, c’est en fait ce qui nous est matériellement propre, dont l’existence ne dépend pas de nos perceptions, mais dont notre existence dépend. Nos familles (oui…et pas que les choisies), nos maisons, nos jardins, nos continuités, nos liens… On voit là que la clochardisation, comme le suggéraient déjà diversEs auteurEs il y a cinquante ans, a fait de gigantesques progrès. Pour ne pas dire que ce que nous vivons comme progrès est fréquemment de cet ordre…

 

Quand on n’a fait que confirmer la schizophrénie ambiante de l’époque. Encore une fois, la bonne blague !

 

Nous n’avons pas su reculer, fuir en arrière quand il en était encore temps, quand il n’en était que temps et que nous allions déjà y laisser bien de la viande avec la peau ! Nous le savons et ça ne nous avance à rien de le savoir. L’autre jour, je causais avec des personnes que j’aime, qui ont vingt ans de moins que moi, qui conviennent admirablement de l’autodiagnostic de disclocation, individuelle et collective. Et n’en peuvent plus mais que moi. Je ne peux que leur souhaiter, comme elles ont plus de temps que moi devant elles, un miracle. Il faut du temps pour les miracles, comme proclame l’immortel panneau dans les bars pmu. Et nous avons chuté hors du temps. Il ne peut plus que nous passer dessus.

 

 

La colère, l’envie, l’orgueil, l’avidité, la crédulité, l’appropriation comme la réappropriation, que sais-je encore, toutes ces passions obligées dont nous nous gavons avec libéralité et sans modération aucune, nous offrent le fruit commun du désespoir, d’un désespoir sans classe, du désespoir de la déchéance. Nous tournons en rond, nous délitant, sans comprendre assez vite que c’est dans ces désirs que gît la cause de cette destruction ; laquelle nous nous évertuons aussi loin que possible à attribuer aux méchancetés contemporaines.

Mais un jour où l’autre, nous nous rendons compte, et ce désespoir est alors d’une science incomparable autant qu’irréparable. Nous savons alors, brusquement, combien nous nous sommes leurréEs, et combien il nous est impossible de revenir sur nous, en nous. Cette connaissance ne nous est plus d’aucun bien. Sa présence même emporte damnation, perte absolue, loose comme nous disons en notre vocabulaire appauvri, et pourtant effroyablement juste là où ça touche.

Loose et même doom.

 

Au fond, ce sont comme des démons que nous avons invoqués, fort légèrement, croyant nous en servir comme de serviteurs ou d’outils, comme nous disons aussi dans notre optimisme utilitariste sans cervelle, qui croit déchaîner les forces de l’abîme sur les autres. J’ai ainsi invoqué il y a fort longtemps la peur, la honte, la tristesse, comme des puissances que je croyais dissolvantes de la réalité que je combattais. Mon œil. Ce sont les puissances mêmes de ce monde, à qui j’ouvrais ainsi le chemin de mon être. Oh, nous ne sommes que peu audibles, si peu visibles et distinctEs dans le fatras global. Mais il arrive malheureusement qu’au milieu de leurs occupations, un jour, ces puissances nous entendent. Et accourent alors. Et là il est trop tard. Elles ne font que ce que partout elles font : elles nous remplacent, pulvérisent, exproprient. On connaît alors vraiment que qu’il en est, mais on n’est plus là. Il n’y a plus personne, que de la douleur. Mixée à ces mêmes puissances, la honte comme la peur, lesquelles sont désormais en place de nous-mêmes.

 

Nous avons réussi à nous faire, à nous-même, ce qu’en d’autres temps et circonstances seuls les sort et la puissance nous faisaient ; nous broyer par la dépossession. Chapeau. Rien de changé, tout autogéré, encore plus intime, encore plus présent, inévitable. C’est là le secret de nos rodomontades, et de la misère interloquée, outrée stupéfaite et ressentimenteuse où elles nous ont conduites.

Nous nous ôtons de nous-mêmes, extirpons avec une espèce de rage. Et avec non moins de rage les unes envers les autres. Cannibalisme idéologique. Nous nous entremutilons avec science et même conscience.

 

Toute notre réalité possible était fondée sur du matériel, sur de la continuité, sur de la quotidienneté que nous avons abolie. Nous avons fait à notre tour ce saut déjà sinistrement expériménté avant nous : nous libérer de nous-mêmes. Ce qui ne donne que des exterminateurices impitoyables, des golems, ou des loques. Des transfos d’ajustement, des léchouilles hypocrites à tout ce qui porte la valeur exotique…

 

On a joué sur nous-mêmes notre petite politique du pire, on a appâté et terrorisé nos petitEs camarades pour qu’elles suivent, évidemment bien incapables de l’imposer à celleux qui jouent en bien plus grand. On s’est démolies, soupçonnées, accusées, fuies, haïes, déconstruites et j’en passe. On a gagné, et comme toujours les unes plus que les autres ; c'est-à-dire qu’on s’est perdues avec ardeur. Nous avons invoqué la loose et la clochardisation pour ne plus être les vilaines stables bourges que nous redoutons d’être d’autant plus que nous les sommes, perpétuellement et inaltérablement. Et ce faisant, nous n’avons creusé aucun trou dans la réalité, au contraire : cette réalité présente est justement un gouffre, et s’y opposer aurait impliqué de résister, d’être, de faire présence.

Nous n’avons su faire preuve d’aucune bienveillance, d’aucune patience, d’aucune acceptation envers nous-mêmes d’abord, et conséquemment envers autrui.

 

Ce qui vient, souvent appelé, et à grand tort, n’est autre que l’hégémonie de la valeur et de la déchéance. Océan de vomi auquel nous aurons bravement, alternotes et assimilées, apporté notre louche irisée... Avec nous-mêmes dedans en petits croûtons déjà à peu près dissous.

 

Et c'est quand même, je trouve, la honte que de nous mettre nous-mêmes en pièces au milieu d'une casse pareille. Moi la première...

 

 

LGPP

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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