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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 08:24

 

 

 

Quand on s’est attelée à causer des constantes sociales du milieu comme de straightlande, on est facilement amenée à se répéter souvent. On se console en se disant que c’est le cas général, des qui défendent comme des qui critiquent.

 

En ce qui nous concerne, les transses, un des marronniers qu’on nous a planté sur la gueule, quand ce n’est pas sur notre tombe, et que nous nous sommes trop souvent prises à nourrir nous même de notre chair, de notre vie, c’est notre prétendue « invisibilité ». Comme j’ai déjà quelques fois écrit – si seulement !

 

Il y a encore peu de jours, une camarade cisse, suivant la pérenne sinon louable habitude de vouloir faire amie-amie avec « les trans » (voir plus loin ce qu’implique cet indéterminé abusif), absolument pleine à ras bord de bonne volonté, cette bonne volonté que nous payons au reste toujours de notre poche à la fin – pasque tout de même, hein, bon - , écrivait un énième plaid pour dire combien les radfem’ et républicaines sont méchantes, phobes (ce qui n’est guère contestable) – et par conséquent les inclusivistes et autres intersectionnelles qui se pensent leur opposées bonnes et gentilles - avec nouzautes. Ce qui est une toute autre affaire et pour tout dire un mensonge.

 

Déjà, il faut bien le dire, la bonitude et la gentillesse d’un milieu f-tépégé de plus en plus occupé, de concert avec ses concurrentes ci-dessus évoquées, à la récup’ réappropriatrice des formes sociales masculines en vue de l’intégration aux structures économico-politiques en vigueur, je fais partie de celles qui, pas convaincues, sans valeur, en ont bouffé jusques à la limite de la fosse commune. Encore une répétition, ce n’est sans doute que par un malheureux hasard que presque toutes les nanas transses en sont éjectées, ne peuvent y survivre ; à part quelques qui sont là comme spécimens déculpabilisantes, et ont généralement du se conformer au retour androgyne, surtout andro, bref f ça pue, qui est actuellement de bienséance par chez nous.

 

Et puis surtout, dans le pack bienveillance, il y avait là comme d’habitude cette espèce de politesse que c’est mal de nous outer. Et là évidemment je rigole. La plupart d’entre nous, jeunes et vieilles, sommes out 24/24, on nous voit, repère et entend à cent mètres ! Mais il ne faut pas le dire, pas même le penser. C’est que déjà ça fout la zone dans l’idéologie intégrationniste associative selon laquelle quand on aura nos papiers avec un gros f dessus personne n’osera plus ni moufter, ni même nous voir. Que bien des groupes sociaux haïs consensuellement, dans l’histoire, aient été massacrés alors même que l’égalité civile formelle leur avait été accordée, et continuent de concentrer la haine fétichiste explicative de « pourquoi notre monde merveilleux fait des malheureux », ça aussi, mieux vaut y oublier n’est-ce pas ? En ce qui nous concerne on, ce cher on, aura toujours le temps de se réveiller un instant, juste le temps de se dire qu’il est de toute façon trop tard et de se rendormir, quand ce sera la chasse à courre aux travelos que nous sommes, en termes crus de rapports sociaux, (et à bien d’autres) dans les rues. Je ne sais pas pourquoi je parle encore au futur parce que ça a déjà (re)commencé - ça n’avait jamais totalement cessé, mais là, la société majoritaire qui voit ses avantages diminuer a besoin de se faire meurtre, pour se refaire une santé, ou charmer son agonie.

 

Politesse dis-je. Je ne suis pas du tout contre la politesse, la mise en forme des contacts sociaux entre personnes et entre groupes. Je ne suis pas du tout contre le formalisme, bien au contraire. Mais si ce formalisme essaie de travestir un mensonge et, pour tout dire, une haine sociale, là non, merci bien. Je suis assez effarée de ce déni qui non seulement nous touche, mais que par souci de ne pas envenimer les choses la plupart d’entre nous ont fait leur. La croyance que nous ne sommes pas visibles. La croyance que nous ne sommes pas vues, socialement, comme des caricatures sur pattes, que nous n’incarnons pas sur nos gueules et les contradictions de la forme sociale sexe, et la non-naturalité d’une féminité qui concentre, par toute la planète et l’histoire, le dégoût, le mépris, la dé-valorisation et encore une fois la haine.

 

Chez les cisses, chez les mecs trans, comme finalement partout à straightlande (dont, n’oublions, pas, nous sommes nombreuses à vouloir faire partie en réalité), on aimerait bien, on éprouverait un net soulagement à ce que les transses n’aient pas des gueules de transses, tout simplement parce que par « gueule », on n’entend pas seulement nos vilaines têtes anguleuses, nos tailles trop élevées, etc – on entend toute la problématique sociale et sexuée qui piétine derrière, et que beaucoup d’entre nous, et cisses, et trans, et transses, aurions bien eu envie d’oublier, de ramener à de simples questions d’identité perso dans un système d’échange social « neutre ». Mais voilà, en réalité, notre apparition puis notre multiplication relancent par le fond ces vieilles questions douloureuses pour l’ordre des choses et des gentes ; on peut même dire qu’elles les ont enrichies de nouvelles anicroches.

 

La volonté de ne pas voir ce qui se passe, qui est comme le nez au milieu de la figure, ou encore plus précisément comme un nez qui en plus ne serait justement pas au milieu de sa figure, a beau être un vieux trope majoritaire comme minoritaire, ça déconcerte. Et ça énerve, quand ça vient de personnes qui ne sont pas à proprement parler concernées – on ne peut alors que soupçonner de leur part une élusion, un refus de responsabilité sociale. Ça arrangerait tout le monde, et nous-mêmes en premier je dois bien le dire, si à l’instar de nos homologues m nous étions à peu près invisibles, normées, passantes. Ce n’est pas le cas. Ce n’est pas le cas socialement, ce n’est pas le cas physiquement – le physique étant pour moi issu du social, et dans sa compréhension et pour une bonne part dans sa genèse même. C’est surtout irréductible. Nous pouvons bien nous faire raboter, retoucher de tous les côtés, même comme ça, même si on pouvait nous couper des tranches, comme aux thons, nous resterions très majoritairement visibles. Et quand je dis visibles c’est porteuses, incarnations d’un stigmate qui inspire la haine et le mépris, c’est pas juste reconnaissables, comme ça. Nous sommes la négative, la négation sur pattes de ce qui est consensuellement trouvé bien, apprécié, valorisé par tout le monde social, nos zamies cisses et m-t’s y compris. Du coup il faut ne pas nous voir, il faut ne pas voir ce que nous portons, puisqu’il n’y a pas le douteux « courage » de nous rejeter explicitement – celui qu’assument, à peu de frais vu ce qu’on vaut, les radfem’, une notable part des cisféministes, et avec elles la totalité du monde straight.

 

En réalité, tout le beau monde des vraies est bien d’accord à notre sujet : ne pas vouloir nous voir, ne pas vouloir voir les significations et contradictions que nous portons en terme de genre, de sexe social, de valeur – puisque l’autoperception de toutes ces vraies est basée elle-même sur le déni et l’aveuglement à ces sujets, dont la manifestation remettrait leur propre sujet social en cause. Pour les unes il faut nous exterminer direct, pour les autres nous caviarder poliment avec bienveillance, mais les tenants et les aboutissants sont les mêmes – juste cela se traduit par une concurrence sur le marché politique, dont nous sommes alors un des prétextes.

 

Pour cisselande et ses annexes, somme toute, une bonne « personne trans » - fourre tout qui, contrairement à la doctrine en vigueur, nie la hiérarchie sexualisante, juste pour nous ça tombe bien – est une personne indétectable, ou tout au moins acceptable selon des normes ciscentrées mais aussi très masculines. Sinon c’est un tas de caca qui « nous » discrédite. J’en ai déjà causé il y a quelques mois, au sujet du « real life test » qui sous tend peut-être les projections légalisatrices de certaines, y compris d’entre nous (et qui se font, je m’excuse d’être aussi grossière, de sacrées illusions sur leur propre devenir, quand on ira regarder dans tous les trous de nez qui qu’est bio, qui qu’est fausse). En tous cas, ça délimite de facto quelles « personnes trans » seront admises à l’existence. Presque que des m-t’s. Et une minorité de f-t’s qui vivra conséquemment toujours dans la peur de l’inévitable resserrement des critères – ce qu’on pourrait appeler le système de la sélection régulière, tel qu’il fut appliqué en certains endroits.

Ce désir angoissé de la normalité, de l’invisibilité alignée sur la forme sociale après laquelle nous courons, est évidemment un de nos puissants motifs pour nous soumettre à tout et à son contraire, comme ce l’est de toutes les minorités qui voudraient rejoindre la béatitude des assises, des bien nées – mais voilà, ça ne marche pas. Il faut bien se rendre que nous, les transses, n’avons pas signé pour ça !

 

Nous ne devons tellement pas exister qu’on nous dénie jusques à ce qui fait le principal de notre expérience, « mais non tu paranoïe », ce qui a pour effet, détruisant notre propre rapport aux valeurs sociales dominantes et aux stigmatisations qui s’ensuivent, d’anéantir la réalité, et de nous rendre facilement cinglées. Mais cet effet, nous rayer de la carte, est le but, pas très conscient mais tout de même un peu, des cisses et finalement aussi des m-t’s, désormais – en tant que groupe social en tentative d’intégration à l’ordre genré et civil. Nous dépassons, et par comme nous apparaissons et par ce que nous risquons de signifier – bref, pour que tout continue, il est indispensable de se débarrasser de nozigues. Sans le dire, sans même le chuchoter (on laisse ça aux ouvertement transsephobes, finalement bien pratiques et irremplaçables).

 

Alors évidemment, quand les inclusivistes, la larme à l’œil, s’apitoient sur notre sort que pourtant elles tricotent avec la même constance que les autres ; qu’elles se servent de nous pour régler leurs comptes avec leurs homologues cisses radfem’ ; qu’elles font mine de croire – et de nous imposer de croire – à un continuum trans qui n’existe pas plus socialement et politiquement qu’un supposé continuum humain en patriarcapitalisme ; enfin qu’elles se soucient en faisant des mines comiques de faire semblant que non, on n’est pas visibles, on n’a rien vu rien entendu, et qu’il faut surtout pas nous outer, donc ne plus faire semblant – je dois avouer, je ne sais plus que dire, sinon shut up ! Fermez la un peu au sujet de ce qu’on est ou pas pour vous, de ce que vous avez ou pas le courage politique de voir, parce que nous, on en est à ne plus nous entendre nous-mêmes.

 

Pour le moment, que les choses soient claires : nos alliées concurrencent bien nos ennemies, en mauvaise foi comme en violence sociale, et nous nuisent tout autant. Nous avons besoin des unes, des autres, de leurs volontés bonnes et mauvaises, comme d’un trou dans la tête. D’ailleurs il faudrait apprendre à ne plus avoir besoin tout court, pour briser le cadre étroit qui nous maintient en cette situation. Situation qui n’est pas fatale à jamais – je ne souscris pas à l’essentialisme statutaire qui limite la question sociale à la situation par rapport à des buts sociaux incritiqués. C’est sans doute en nous attaquant à ces buts, anthropologisés ou naturalisés, évidentisés, que nous pourrons envisager de cesser de jouer nos rôles respectifs, et de nous foutre par cela même les unes des autres – et les unes les autres sur la patate. Mais il faut, dans l’état des choses où nous sommes, arrêter de faire comme si, et mettre au net ce qui se passe.

 

Il faut bien voir que la culture politique de la dénonciation, du ressentiment, de l’exotisation, de l’aménagement, non seulement n’est pas de la critique sociale mais carrément l’empêche, la paralyse. De même que toutes les idéologies antithéoriques des « retours aux fondamentaux », du « réel qui ne ment pas », des « traditions qui libèrent », de « l’oppression de la majorité par les (sournoises) minorités », des essentialismes fatalistes, vers lesquels convergent, en nos braves temps de naufrage, depuis les réaques assumées jusques aux intégrationnistes les plus diverses, sont dans leur principe, je le crois en tous cas, masculinistes, nationalistes et propriétaires.

 

Il faut bien voir aussi que parmi les désastreuses conséquences de l’application effrénée de ces idéologies pansements, se trouve l’exacerbation des dominations, des oppressions, des stigmatisations, des haines et des mépris. Et que par quel bout que l’on prenne l’affaire, on ne peut pas se taire à ces sujets. Ça n’implique donc pas de se contenter de se passer de la pommade, de se déresponsabiliser, de faire comme si pas – rien de tout cela n’est au-delà de nous, bien au contraire. Il ne s’agit donc pas de ne pas se prendre à partie ; il s’agit de tenter de déterminer ce qui est réellement en jeu à travers nos rapports et nos échappatoires.

 

Si nous continuons, les dominantes comme les dominées, à croire benoîtement que ce que nous sommes correspond à ce que nous voulons ou croyons être, ce d’un point de vue social, à refuser d'envisager que ce puisse être ce dont nous revendiquons la perfection qui soit à l'origine du cauchemar, eh bien les choses, nos doubles sociales sur le cou desquelles nous laissons par là même la bride, continuerons leur sarabande autonome jusques à leurs conséquences ultimes, quelles que soient nos plaintes ou nos protestations. Nous leur passerons dessous.

 

Un matérialisme qui ne critique pas les formes sociales, les prend au contraire pour bonnes, nécessaires et référentes, qui ne pense que leur comptabilité et leur distribution, est un essentialisme qui a peur de son ombre, et une matrice de reproduction permanente du même. Nous en sommes là actuellement. Et de vouloir nous y blottir ne nous sauvera ni les unes ni les autres (dans l’ordre encore une fois bien sûr). Une remise en cause de ce à quoi nous nous accrochons comme objectif est indispensable à nous sortir de là – si encore une fois nous le voulons vraiment.

 

De même que la sexualité c'est l'hétérosexualité, quand tu es invisible, tu es cis'.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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