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26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 09:17

Me baladant dans les méandres du net, je tombe sur un blog, hébergé par le monstre de sollicitude sociale qu’est rue89, et qui déplore la triste condition de mecs « contraints aux plaisirs solitaires devant un écran ». On parle d’une « caste sociale » défavorisée, évidemment – comme dirait ma chère Delphy, la Zola de la postmodernité. Je resterai dans l’ignorance définitive de si les « fils de bourges » sont dans une situation profondément différente, s’ils disposent majoritairement de chair fraîche que le blogueur suggère féminine, plutôt que de simples vidéos hétéras. C’est fort possible. Mais je m’en fiche un peu. Là n’est pas la question. Enfin si on peut parler de question, puisqu’il s’agit d’une affirmation : les zhommes ont besoin de sexe, beaucoup beaucoup, donc de nanas pasque ce sont des zhommes. (Accessoirement de tout ce qui est troué quelque part, excusez ma verdeur, mais de fait c’est à quoi on assiste…) Et une organisation sociale digne de ce nom se doit de leur en fournir, d’une manière ou d’une autre, pour qu’ils ne soient pas déshonorés par des branlettes, solitaires ou non. De toute manière, et tout particulièrement pour les mecs, pas multibaiser, comme vivre seul, c’est la honte. C’est en tous cas ce qui sous-tend tout le texte du blog en question.

Ça donne vraiment encore moins envie de « social ». Que les mecs disparaissent ! Ça nous fera de l’air, comme disait Valérie. On aura déjà assez de merde à pelleter comme ça.

Évidemment, mon lobe de cerveau resté inaltérablement féministe se cabre.

Pas trace par ailleurs dans le petit texte du blog en question d’un « désir féminin », que l’on comprend sans peine être comme d’hab en creux du désir masculin. C’est même là aussi évoqué sans guère de détours.

Mais ce qui m’épate est encore plus profond, si j’ose dire.

 

Ce qui me sidère donc, c’est ce magnifique attelage : la contrainte au plaisir. Nulle part je n’avais trouvé exprimée aussi lapidairement, brièvement et si j’ose dire crûment ce qui me semble faire l’essence, le noyau de l’idéologie relationniste contemporaine. J’use de ces vieux mots, je n’en ai toujours pas trouvé d’autres.

 

Bon, je vais vous dire, là je ne vais pas m’étendre. Déjà dans ma folle jeunesse je rêvais d’une poudre stérilisante que l’on répandrait sur toute la planète. Là je propose rien de moins que la cure générale de libido mâle à grandes doses d’acétate de cyprotérone. Vous savez ? Notre cher Androcur® qui fait tant de vagues chez les mtfs pour ses divers effets et contre-effets, mais que je crois, d’expé qui plus est, tout à fait idoine à éteindre ces pénibles ardeurs.

Au reste, tiens, cela me semblerait également amusant de bombarder le net de pubs pour ce génial produit. Ça nous changerait du Viagra !

 

Cependant, même une fois le remède appliqué, si cela se pouvait, resterait cette phrase qui m’épouvante, parce qu’elle représente pour moi le condensé d’un monde. ContraintEs au plaisir. Nolens volens. Y faut jouir, et tout particulièrement sexuellement, sinon on est je suppose censéEs développer des frustrations. Or les frustrations c’est très mal. Se réfréner est suspect. On ne le doit qu’en cas de péril social identifié, estampillé, et de coups de bâtons imminents. Ça entraîne des maladies. Baiser aussi d’ailleurs peut en entraîner mais il paraît que les implications symboliques en sont alors radicalement opposées. Les maladies de la frustration, à supposer d’ailleurs qu’elles existent vraiment pasque j’ai un doute, sont beaucoup moins honorables.

En fait ce qu’on désigne, quand on pense aux méfaits de la frustration, c’est à un déficit d’estime de soi, produit au moins aussi important que l’adrénaline et autres hormones dans une société où tout doit avoir une valeur. Pour avoir une valeur, condition indispensable pour se supporter, il faut arborer de la production sexuelle. Comme en un autre domaine, pour avoir de quoi vivre, il faut généralement produire des biens ou des services (ou être invalide, héhé). J’ai déjà répété cette analogie très simple et bébête un grand nombre de fois. Dans les deux cas, on pourrait dire que l’organisation sociale et idéologique en fait une contrainte. Et nous y revoilà.

Décidément, je suis toujours au pied de ce texte sur la relation et le sexe comme valeurs, abstractions réelles qui nous dévorent, au sens quasi-marxien du terme. Je n’ai jamais réussi à m’y mettre, le morceau est énorme. C’est comme un monolithe monstrueux dont on serait toujours à faire le tour, sans pouvoir le boucler, mais au contact duquel sa taille même nous maintiendrait où qu’on aille. Et ce monolithe c’est nous. Il y a des aspects où notre piétaille fourmillante est incroyablement monolithique. Notamment quand on parle des choses sacrées.

 

Des tas de gentes parlent et reparlent de liberté. J’avoue que ce mot est devenu une telle paillasse que je ne sais par où le prendre. Pourtant, il garde, obstinément, son aura, et aussi son vieux sens de capacité à trancher, à faire ou à ne pas faire, ou à faire autre chose. Eh bien je ne vois absolument pas quelle place il reste à liberté dans un monde régi par la valorisation. Ou plutôt si, je la vois : la liberté n’y peut plus être qu’un danger mortel et une disgrâce probable, à moins de servir, encore une fois, justement, de tapis pour s’essuyer les pieds avant d’aller toujours dans le même sens et de remplir ses obligations. De céder à la contrainte. Avec cet abominable progrés  sur le titre fameux d’un article féministe toujours à relire, de N.C. Matthieu, que désormais, avec l’idéologie pro-sexe, etc., la contrainte a définitivement annexé le consentement. Celui-ci est même, en apparence du moins, enthousiaste ; on se précipite à la foire d’empoigne avec fureur. Même les éclopées y retournent. Beh… comment faire, quand le refuser serait perdre immédiatement toute épaisseur existentielle ?

On ne parle d'ailleurs souvent plus de liberté, mais de libération. Et de libération de quelque chose. Ce fameux « quelque chose en nous » qu’il importerait instamment de déverrouiller. Cette avidité qui ressemble quelque peu à ce qu’on appelle la « consommation », de l’excitation de laquelle les bienfaits ne cessent de nous dégoutter sur la figure.

Bref, quand on cause de « libération »… Tendance à me méfier de quoi désormais. Ce quoi se cachant facilement derrière un « qui ». Un sujet privilégié ou légitime, comme on dit en novlangue.

 

Á cette contrainte bien hiérarchisée. Mais qui pourrait très bien fonctionner avec une autre hiérarchie ou même sans. J’en suis persuadée. C’est pour cela que depuis un moment, je crois franchement que le menu des mouvements de libération de genre, d’identité, de sexualité, finiit par être la revendication pour touTEs de ce qui fait le patriarcat, à l’exception de la domination des hommes bio (et encore, y z'ont pas de mal à rentrer dans les critères, avec le boom de l'autodéfinition). Ce qui évidemment pose un problème de dénomination. Mais à part ça tout y est : valorisation effrénée, violences inévitables, angoisse de ne pas être ou faire assez, culpabilités diverses, concurrence… Ordre basé sur la réalisation d’un devoir être, quoi. Et un devoir être, pour encore une fois user du langage registré, naturalisé, évident. La contrainte travestie en besoin irrépressible. Et les enjeux réels de même : le plaisir en masque de clown, sur le visage moins plaisant de la valeur sociale.

 

On va me dire que je me répète, que je ne suis guère variée. Ouais, et le matraquage pro-relations, depuis les moindres pubs jusqu’à la plus vigilante militance de genre, il est varié, lui ? Foutez vous pas de ma gueule. Tout le monde réclame la même chose, depuis les mecs bio hétéros de base jusqu’aux plus exotiques des « identités ». J’insiste sur « réclame ». C’est une réclamation universelle. Un universel engouement, une obsession qui s’épaissit d’année en année. Mais dont on sent bien aussi qu’ils sont incités par un véritable bulldozer qui pousse par derrière.

Et par ailleurs, mais ça j’en ai aussi bien des fois causé, personne ne veut des conséquences désagréables d’une pareille réclamaison. Niet. Pas même les dits mecs bio hétéros, qui trouvent le moyen de couiner aussi, pasque des fois on leur refile une chtouille ou une baffe pourtant bien méritées ! Que ce soient les masculinistes les plus crasses ou Act-Up, accord général sur le fond : y faut produire de la satisfaction haletante. Le salut du monde en dépend !

Y a pas un moyen, une intention de sortir de ça ?

 

Pas de conclusion. La seule conclusion possible serait en acte, ou en non-acte. Le sabotage de la « machine à aimer », définie dans une prémonitoire chanson de vers 1980. Et le refus de la contrainte au plaisir. Sans ça, je suis persuadée qu'on s'enfoncera toujours plus dans le dégât et l'entredévoration, tout en nous lamentant. Ce qui est quand même assez ridicule.

 

 

La petite murène

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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