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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 10:55

 

 

 

« Il n’y a pas de gloire à être français ; la seule gloire c’est d’être vivant ».

Giono

 

 

L’air de rien, je suis de loin, avec quelque attention, les comptes rendus de la bagarre qui se déroule depuis quinze jours à Notre Dame des Landes. Je songe aux camarades qui se fritent là bas dans la flotte, et avec qui je suis de pensée, avant peut-être d’y être de poil et peau. J’avoue que j’aime pas trop les dernières nouvelles, les grenades qui se mettent à voler droit, les éclats qui ne se perdent plus, les flashballs. De toute évidence les fliques ont reçu l’ordre d’élever le niveau de brutalité, et on ne recule plus en face devant quelques mutilés, comme au Chefresne. Or, les camarades ne peuvent pas reculer non plus, sinon par la force. Et le mieux serait de ne pas reculer du tout, de revenir dessus de partout. Mais là je sens mal l’affaire comme elle est en train se s’embringuer, et comme elle s’est déjà embringuée bien des fois. Pourtant je refuse aussi de faire dans le fatalisme. Sans quoi j’écrirais même pas ça. Je parie toujours qu’il y a une sortie vers autre chose.

 

En discutant avec une vieille amie, je me rappelais en outre la constatation que faisait Ellul, longtemps avant de sombrer dans les obsessions de ses dernières années : quand il y a des tués, ça sacralise l’objet ; malheureusement, ça marche très vite en sens inverse : dès lors qu’il y a des tués, l’objet est nécessairement sacré, car cela dépasse notre entendement et surtout notre acceptation, que l’on puisse mourir pour rien, ou pire que rien, pour quelque chose qui se révèle stupide ou néfaste. Le plus bel exemple reste 14-18, guerre s’il en fut de vanités nationales et d’intérêts économiques, et qu’on s’évertue désespérément depuis un siècle à repeindre de manière supportable, pasque sinon, comment justifier dix millions de morts ?

 

Ma réponse c’est que ça ne se justifie pas. Que ce soit un ou dix millions. Je vais encore dire une énormité mais rien, au sens élargi de chose, ne vaut à proprement parler qu’on meure pour. Ni utilitairement ni moralement. Dès qu’on entre là dedans on entre dans le monde, qui tiens comme c’est étonnant est celui du capitalisme, où les choses sont les vrais sujets sociaux et nous les acteurs de leurs petites et moyennement grandes histoires.

 

Les choses, les grandes nécessités évidentes et suspendues. Qui vont, je trouve, avec un alignement de plus en plus massif sur des choix identiques, eux-mêmes incités par un mélange de contrainte et de capacité morale autant que technique. Nous nous alignons sur notre identification à des nécessités, qu’elles s’appellent croissance économique ou maman planète, peut-être émancipation sociale si celle-ci nous échappe pour devenir aussi une de ces choses impérieuses. Ce matin, je lisais avec effroi un article débile et odieux où une expérience effrayante avec un casque à électroencéphalogramme était décrite ; et où on signalait bonnassement que ce casque se dégotte dans le commerce, à cinq cents euro. Ben je dois avouer que ça me glace. Je n’ai évidemment rien pour le monopole de la violence et du contrôle social, désormais mental, par l’état et ses annexes ; mais nous perdrons tout en usant des mêmes logiques et des mêmes objets, en nous assimilant à ce système de contrôle, et aux valeurs qu’il draine. Sans parler de l’immense liberté que nous offre le monde foisonnant et pratique des marchandises, euh euh… De même pour l’usage de la brutalité – et là je cause pour nous, je veux dire des conséquences retour sur nos viandes, pas celles des fliques qui peuvent bien crever. Je crois qu’il nous faut limiter, dans la mesure où nous le pouvons, la brutalité envers nous-mêmes, ne pas surenchérir sur le même, quoi, comme d’hab.

 

Comme nous étions déjà quelques unes à le constater il y a plus de vingt ans (1), l’issue de ces luttes relève presque toujours d’une mayonnaise de combat local médiatisé, de circonstances économiques et financières, enfin de tractations politiques qui d’ailleurs n’ont pas toujours à voir directement avec. Ainsi, ce qui était imprévisible il y a quelques mois, c’est qu’Ayrault cafouille lamentablement dans son poste de premier ministre, et pourrait bien se voir éjecté. Ce qui peut-être changerait la donne, lié au fait que la grogne monte contre le projet.

C’est comme ça, ç’a été comme ça pour Plogoff ou le Larzac, et pour des luttes plus récentes, des suites de circonstances et de négociations aussi qui ont fait que ; ne pas oublier non plus qu’il fallait tout de même nourrir la grosse bébête, et que Chooz s’est construit dans la même dynamique.

Mais à l’autre bout de la cuisine, j’aimerais autant qu’il n’y ait pas des morceaux de camarades dans la mayo. La souffrance ne rend pas lucide. Elle obscurcit et nous enferme dans des logiques où il vaut mieux pas entrer, et qui sont rien moins qu’émancipatoires.

 

Anticapitaliste et anti-indus, je serai très contente qu’on parvienne à ce que ce projet coule. Mais pas à n’importe quel prix. Parce qu’après c’est le prix – la valeur - qui prend toute la place, dicte la pensée et le ressenti ; encore une fois comme il est de règle dans le capitalisme.

Je ne crois pas un instant que nous pouvons nous soustraire totalement en claquant des doigts à ces logiques qui nous sont imposées, mais si nous pouvons retirer la patte, glisser un peu de côté, c’est déjà pas mal. Ne rien lâcher de bonne grâce, et non plus à la pensée mécanique.

 

 

 

 

(1) Complément d’enquête sur un engagement différé, 1990, que je promets encore une fois de vous mettre en ligne quand j’aurai récupéré mes affaires dispersées.

 

 

Pour avoir des news de comment ça tourne là bas : http://zad.nadir.org

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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