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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 12:29

 

 

En dehors même de tout espoir de perspective critique, décidément éteinte, j’adore tout de même les hiérarchies que font mes contemporainEs dans la réclamation. Puisqu’il ne reste paraît plus qu’à se plaindre des mauvais côtés de notre paradis citoyen, judiciaire et économique.

 

Un traité commercial, signé par les gouvernements des pays où sont détenus le plus grand nombre de brevets, et nettement dirigé contre leurs concurrents « émergents », devait être approuvé au parlement européen. Il ne l’a pas été, et je m’en réjouis, même s’il ne se faut pas faire d’illusions : ce que suppose ce traité (dénommé ACTA) sera probablement appliqué par le biais de diverses réglementations.

 

Ce qui m’épate c’est que ce traité, visant les « contrefaçons » (en gros tout ce qui s’émancipe des brevets originels et n’entend pas payer l’intégralité de droits exorbitants aux sociétés qui les détiennent), a été combattu par la "société civile" au nom du droit, si j’ai bien saisi, à télécharger des vidéos. Et rejeté sur le prétexte précis qu’on ne pouvait accepter les modes de dénonciation électronique que supposait sa partie contraignante. Les grands mots ont été même de sortie ; c’était à la fois une atteinte à la vie privée et à la créativité. La créativité, puisque nous sommes touTEs devenuEs créateurices potentielLEs et appeléEs, notamment depuis que l’informatique s’est répandue un peu partout. « Vous êtes des dieux », clamaient dans un relatif silence les évangiles depuis deux millénaires ; on ne savait pas trop bien que faire de cette redoutable affirmation, et pour cela on la laissait prudemment dans un isolement prophylactique. Le capitalisme, le marché et la technologie nous ont sortiEs de cette piteuse impasse. Nous n’arrivions pas à créer, tout juste à construire, à cultiver, à écrire, enfin bref des activités tragiquement limitées. Et pour lesquelles il fallait souvent se mettre à plusieurs, ce qui est plutôt minable pour des divinités. Grâce aux touches et au réseau, nous avons été proclaméEs créateurices. Quand nous copions-collons nous créons, yes, ne fut-ce que de la masse. Nous faisons surgir quelque chose d’un relatif néant, puisque créer c’est ça. Si en plus on y ajoute de la couleur ou un smiley, alors là, c’est l’extase.

 

Bref, c’est au nom de cette liberté de création et surtout de reproduction que des pétitions ont circulé, que des manifs ont défilé, avec le masque de V© largement exhibé. Scandale urbain, aurais-je envie de dire. Enfin bon, tout est bien qui finit bien – pour quelques mois ; et je m’en réjouis.

 

Je m’en réjouis, de mon côté, pour une raison que je n’ai guère vue mise en avant, en france en tous cas, que par les camarades d’actup. Cette sympathique disposition sur la contrefaçon et la vermine nommée propriété intellectuelle allait probablement, et notamment, de manière tout à fait terre à terre par rapport au ciel de la création, faciliter grandement la saisie et la destruction douanière de tous les médocs produits, comme évoqué plus haut, dans les pays émergents, Inde en particulier ; médocs qui ont cette particularité, ne payant pas leur historique, d’être disponibles à des prix beaucoup plus abordables que ceux estampillés des « grands » laboratoires. Ce qui, dans le splendide état de valorisation où nous sommes, et où il faut donc que tout soit traduit en équivalence, nommément en argent, permet à un grand nombre de gentes qui n’auraient évidemment pas les moyens de payer ce que paient notre sécu et nos mutuelles de se procurer lesdits médocs, qui sont quelquefois vitaux.

 

Ça me semblait une raison infiniment plus urgente et importante pour que ce genre de disposition commerciale fût au moins retardée. Mais il faut avouer que ça n’a ni pesé lourd ni fait recette par rapport à l’angoisse créatrice. Se pose même la question de savoir si, au cas où le seul objet de ce traité eût été la diffusion des médicaments dits génériques, il y aurait eu la moindre protestation au-delà d’une frange radicale des assoces de santé.

 

Ce que ça dit, de mon point de vue, c’est que nous avons résolument pris la grosse tête. Nous, sans exception. Arriver à bloquer ainsi sur notre petit trafic artisteux, culturel et créateur, et en devenir bigleuXses au point de ne pas même percevoir les implications réelles et importantes, pour ne pas dire désastreuses, de l’affaire que nous regardons par son petit angle, me fait singulièrement penser à ce que décrit un célèbre passage de La Bruyère, dans lequel un intendant, un super-préfet donc de la monarchie d’ancien régime, « signe », par un mélange de mégarde et d’inintérêt absolu, « au sortir d’un excellent repas », « un ordre qui, si l’on n’y remédiait, ôterait le pain à toute une province. ». Démocratie et enrichissement oblige, nous sommes devenuEs collectivement une partie au moins de cet intendant ; et nous nous comportons exactement comme lui. Le principal devient moins encore qu'accessoire , il disparaît ; l'accessoire à l'inverse nous hypnotise, imprègne la terminaison nerveuse du désir. Et nous devenons, faussement inocemment, par une espèce de négligence résolue, prêtEs à nous prêter aux plus catastrophiques boulettes. 

 

Après, nous allons nous interpeller les unEs les autres pour faire la charité aux malheureuXses que notre inconséquence a encore réduit à moins. Inconséquence qui, pour revenir tout en haut de la page, a sans doute quelque chose à voir avec notre réticence à critiquer la totalité du monde actuel.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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