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25 juillet 2012 3 25 /07 /juillet /2012 08:07

 

 

 

Et ainsi de suite, si nous n’y mettons fin

 

« Rien sauf des coups »

A.Pizarnik

 

« Tu ne demanderas rien à personne, tu ne croiras personne, tu ne craindras personne. »

Précepte des camps.

 

 

« J'ai le sentiment qu'il a fait le travail comme il faisait son travail de maçon. Et maintenant que le travail est fait, elles sont à lui pour l'éternité. »

 

Extrait de la plaidoirie d’un avocat dans l’assez banal cas d’un type qui a exterminé femme et môme. Je ne reviens même pas sur cette tradition masculine d’assassiner, en cas de bobo mental ou social, ou tout simplement de perte de pouvoir, ou de diarrhée morale, que sais je ? sa famille, soi y compris ou pas, aboutissement de la logique viriliste et sédiment ultime de la pratique de la patria potestas, que quelques nanas tentent bien timidement de se réapproprier quelquefois (je ne cause évidemment pas ici de la suppression tardive et bénéfique des aliens, mais de la tuerie familiale taille L et au dessus, voire du petit massacre autogestionnaire de galerie marchande).

 

Ce qui m’intéresse, c’est l’usage du terme et de la notion de travail pour désigner le meurtre, pour caractériser sa mise en œuvre. Je l’ai déjà signalé après bien d’autres dans le cas des meurtres de masse et génocides. La forme travail, par ailleurs éminemment assignée au versant masculin du social, permet de se charger comme de se décharger des plus épouvantables exterminations en les rationnalisant intellectuellement dans leur mise en œuvre, qui devient à elle seule tentative de justification ou de déresponsabilisation.

 

Mais je n’avais jamais trop trouvé mentionné ce même travail dans le cadre de l’amour conjugal, que je suppose depuis bien longtemps être effectivement une forme de boulot, « je t’aime » équivalant à « je travaille, moi », et dans l’échange transactionnel et valorisateur, tout d’abord, et dans sa mise au carré de nos existences, et dans la reproduction des formes, et dans sa capacité à tout justifier, notamment le pire. Travail comme amour, indissolublement liés, chapeautent admirablement la violence instituée. Par leur seule existence et leur statut de « nécessité » : tout et surtout toutes doivent se plier devant eux ; il faut qu’ils passent. Point.

 

Ça ne suffit évidemment pas comme analyse. Mais on peut partir des résultats et des caractères les plus « avancés » de ces formes qui kidnappent à peu près tout rapport humain pour remonter dans leur genèse. Les formes qui deviennent sujets, qu’on peut mettre au début de la phrase, devant le verbe, à notre place, sont éminemment dangereuses.

 

Le couple, hétéro principalement, ne serait-ce que par sa prédominance, mais pas que, comme la famille, est décidément un endroit bien glauque, bien oppressif et bien dangereux. Un endroit et un système (politique disent à raison des camarades). Le couple, le trouple, le nôme, l’amour, la relation, la dépendance affective, l’angoisse de reconnaissance par l’injonction à se mettre ensemble, à le montrer, à cohabiter, à faire du sexe, sources de calcium et de bonheur. Tu parles. Je commence pour ma part à en avoir marre qu’on s’y esquinte et s’y réesquinte, tout ça parce qu’on trouve que c’est une anomalie que ça merde. Je commence à en avoir ras la t’ des amies qui pleurent au téléphone et me disent « mais je peux pourtant pas arrêter ». Mais si ! Première chose à faire, arrêter, et apprendre aux autres à ne pas commencer. Á nous d’arrêter, pas d’implorer que les autres soient gentils. Sortons de leurs pattes. Et n’essayons pas de calquer ni de dupliquer cette misère entre nous.

 

Les niches prétendument échappant à la logique massive de ce monde sont des pièges particulièrement meurtriers, parce qu’on s’y décuirasse d’autant. Et couiner que « c’est pas de jeu » quand on s’y retrouve amochées est aussi fondé que réclamer parce que le travail est exploitation. Ce qui se passe dans la relation est même pire, plus brut, plus cynique. La demande est parfaitement naturalisée. Ses motifs sont incontournables : c’est qu’il faut être, encore un peu, gagner et rabioter chaque jour sa reconnaissance existentielle. Pas de pitié. Il paraît que c’est ça ou la mort, et ils le font comme ils le disent.

Authentique, la relation, plaident jusques à des comme OLF. Ah ouiche, comme si on ne savait pas ce qu’implique l’authenticité, « à l’ancienne à la bio » comme disait une amie. L’authentique est le repaire de la contrainte intériorisée.

 

Tant que nous croirons, aveuglement sur lequel insista la mère Solanas, que nous avons irrépressiblement besoin d’amour, de lien, de cohabitation, de baise et de tout cette glu, eh bien nous nous y refoutrons la tête et le reste avec entrain, et nous prendrons des coups. La dépendance entraîne la violence. Elle la facilite et lui offre son cadre. Elle l’abrite, la domicilie littéralement.

 

Il n’y a aucune amélioration fatale à attendre, non plus que princes ou de princesses charmantes ou pas ; nous n’avons rien à attendre de personne ; rien ne s’arrêtera si nous n’arrêtons pas de relationner obsessionnellement, de nous noyer comme des lemmings les unEs dans les autres, en masse. Relationner ne brise pas la solitude, mais l’organise, la verrouille ; relationner nous isole, nous colle à une ou quelques personnes dont nous dépendons maladivement, selon des règles que nulLE ne maîtrise et auxquelles tout le monde se plie, consent d’autant plus que nous nous sommes dresséEs à percevoir cela comme désir, ce petit dieu domestique de la contemporanité, inlassablement commun et que pourtant nous voulons croire intime. Qu’un groupe social dominant, ici les mecs, en profite, comme pour tout rapport social institué et autonome, n’implique pas que la rapport lui-même est neutre et qu’il suffirait d’égaliser pour entrer au paradis. Il n’y aura qu’une autre autogestion de la peur et de la dépendance.

 

La relation comme idéal est une transaction sociale généralisée et impérative. Elle n’a rien de naturel et encore moins de gratuit. Elle est là pour nous valoriser – et valoriser signifie exproprier, essorer, extraire tout ce qu’on peut des personnes pour nourrir la baudruche sociale insatiable. Transaction obligée, elle est aussi par conséquent une contribution. Le relationnisme, c’est l’hétéropatriarcat, et réciproquement. Il a vocation à l’hégémonie, et a depuis longtemps appété, hameçonné lgbtlande et même tpglande. Il se trouve chaque semaine un assemblage plus subversif à exhiber – je songe à une récente expo de Jouvet. L’objet étant de produire de la valeur existentielle, réutilisable socialement, de faire de nous des centrales énergétiques relationnelles toujours plus perfectionnées. Il est revendiqué, reproduit comme évident. Toute cette contribution, sous forme de dépendance angoissée, frénétique, est le durcisseur d’un social particulièrement meurtrier. Quand à la transaction, elle n’est même pas tant de personne à personne, où nous ne sommes pas plus que fonctions et vecteurs dans le procès de la valorisation en général (d’où sans doute le goût caricatural pour les rôles et les apparences) ; elle est le marché de dupe habituel entre les individus mutilés (pléonasme ?) et la totalité : en échange du don à peu près total de nous-mêmes, nous obtenons, toujours provisoirement, un peu de reconnaissance. Le système relationnel marche sur la croyance, comme le système économique, que nous sommes ses décidantEs, et que ce sont nos petites complexions qui comptent. Alors que cela crève les yeux que nous reproduisons toujours les mêmes schémas, au détail près, quelles que soient nos « identités ». La vaste blague. ActeurEs, marionnettes, voilà tout, et provende de ce fonctionnement sans tête.

 

Refusons le choix entre peste, choléra et tuberculose. Arrêtons de relationner, d’enfanter, de pouponner et de soutenir, déjà ; peut-être demain de travailler. De servir à, et de ne pouvoir nous sentir exister que si nous servons à – s’il y a une « subjectivité féminine » bien verrouillée c’est celle là. Occupons nous de nous. Nous en aurons peut-être alors de toutes autres approches de ce qu’on peut faire entre humaines autonomes. Mais pour cela il nous faudra dégorger, comme les escargots, notre propension à la servitude volontaire - laquelle peut ne pas être étrangère, en nos temps de bondage moral et physique, de réappropriations tous azimuts de toutes les chaînes historiques, à l’extension de notre fascination pour les soumissions ; passer par la solitude pour nous retrouver. Il se peut que ce soit indispensable pour quitter un système qui s’est identifié à tout ce qui peut se faire entre humainEs, et qui est devenu de ce fait une obligation terrorisante. Il nous faut faire crever la valorisation relationnelle par l’affamement. Pour commencer. Et sortir de l’auberge aux supplices. C’est comme d’aller aux toilettes, de s’évader de prison, et autres activités profitables, personne ne le peut faire à notre place. Sans ça, nous crèverons à petit feu en nous lamentant dans notre misère, en nous interpellant vainement, en nous reprochant un « manque de soutien » mais en refusant toujours avec rage le refus quand on se le conseille ; nous porterons pour finir répétitivement notre deuil et celui des autres ; tout ça est exaspérant.

 

Ce n’est pas une nouveauté, on le notait déjà il y a bien deux millénaires et demi. Une condition à l’émancipation est de savoir dire non, voire fuck off, consécutivement et même préalablement ; et aussi de savoir vivre seule (1). Cette seuleté nous est précisément une issue hors de l’isolement engendré par la mise en boîte relationnelle, affective, familiale ; une issue vers des possibilités de nous trouver entre personnes, et non plus entre fonctions contributives d’une dépendance intimidante. Il ne s’agit ni d’un but ni d’un programme en soi ; il s’agit de nous retirer d’une glu générale et instituée.

 

 

 

(1) J’aurais même envie d’ajouter, à tout hasard, savoir s’ennuyer. Et ne le pas craindre.

 

 


 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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