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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 13:01

 

 

à la mémoire de Cléo ; et de bien des autres

 

 

« Puisque nous parlons des vaches sacrées, finissons-en. Qu’est-ce l’amour sinon la rançon du consentement à l’oppression ? Qu’est-ce que l’amour sinon du besoin ? Qu’est-ce que l’amour sinon de la peur ?

Dans une société juste, aurions-nous besoin d’amour ?

Dans une société libre il ne peut y avoir ni famille, ni mariage, ni sexe, ni amour. »

Ti-Grace Atkinson

 

« Effectivement, pour sortir de ce vivarium de cauchemar,

il nous faudrait du temps et de l’audace, deux choses dont nous manquons cruellement. »

Bibiche à une vieille connaissance

 

 

 

 

Je ne sais pas si ça vous fait la même chose, ce mélange émulsif de honte et d’exaltation, quand vous découvrez, à un âge déjà replet, ce dont vous aviez toujours entendu parler mais dont vous aviez toujours négligé de prendre connaissance. C’est mon cas en découvrant, à quarante sept ans accomplis, l’Odyssée d’une amazone, de Ti Grace Atkinson. La honte, parce que je connais l’existence de ce livre depuis mon adolescence, qui a eu lieu dans les toutes early eighties, où tout simplement on le trouvait, fréquemment, dans toute bonne librairie. Et je fréquentais assidûment les bonnes librairies, celles où il y avait de la critique, du féminisme, etc. Il faut dire qu’à l’époque, les étalages, au reste loin d’être aussi ordonnés que de nos jours, n’étaient pas encore obstrués par la soupe citoyenne. Et que ces bonnes librairies n’étaient pas encore les églises bis actuelles où se prêche la bonne parole, mais où on confrontait les approches et où se fritait de manière pas forcément prévisible, enrôlée. C’étaient des foutoirs sans nom. Á présent c’est bien dégagé sur les oneilles.

 

Combien de fois ai-je alors du prendre ce bouquin, le feuilleter vaguement, le reposer ?

 

Aujourd’hui, en le recevant par la poste, je me suis avisée avec stupéfaction que l’exemplaire envoyé est toujours issu du premier tirage en français, celui Des Femmes, de 75. Près de quarante ans n’ont pas suffit à épuiser ce tirage que je devine unique. Près de quarante ans, il est vrai, n’ont pas non plus, et de loin, réussi à épuiser les questions qu’elle pose. On a même plutôt remblayé par-dessus pour les oublier !

 

Combien avons-nous donc été, autour de 80, 82, à feuilleter ce bouquin et à le reposer, puisqu’à cette heure l’édition en est toujours disponible ?

Il est vrai, ironie plus douce, que je fis en ces années pareil vis-à-vis d’un autre livre, considéré comme l’œuvre maîtresse d’une nana qui devint par la suite et est restée une de mes rares et grandes amies. Comme quoi…

 

Ah j’ai même pas pu le lire d’un trait. Trop bien c’était. Imaginez un peu comme un gros gâteau plein de crème et de framboises fraîches, vous voudriez l’avaler, à la fois qu’y dure, vous y arrivez pas, vous risqueriez d’étouffer, il faut se raisonner, mettre de l’air entre les bouchées. C’est pas très souvent qu’un livre me fait pareil effet – et cependant j’en lis de bons !

 

Les trois sont américaines. C’est singulier. Je ne crois en fait pas un seul instant qu’il n’y ait pas eu en maints endroits, à l’époque, des féministes radicales audacieuses et critiques. Je crois plutôt qu’elles sont restées isolées, fréquemment vilipendées par leurs camarades mêmes – et je songe particulièrement là à notre foutu pays où l’on n’est reconnue et diffusée qu’à condition, d’une part, d’être intégrée et fidèle à une ligne politique raisonnable, quand ce n’est pas carrément à un parti, d’autre part d’avoir ses grades universitaires. Le dernier point est hélas répandu sur toute la planète.

Une autre raison, en france particulièrement, est que la critique sociale radicale, comme bien d’autres activités, est restée un domaine de mecs. Et qu’ils ont même réussi, tous lucides qu’ils puissent être sur des tas de sujets, à la rendre misogyne. Actuellement qu’elle bat de l’aile, et que nous n’y sommes plus qu’assez peu, ça continue. Dans le même temps, le féminisme s’alignant sur le léninisme, avant d’aller se pacser au libéralisme, avait déclaré bourgeoise, masculine et haram toute velléité de critique systémique. On était mal. On l’est toujours. Il est aujourd’hui encore impossible de se référer aux deux, sans encourir une double excommunication et se retrouver seule, ce qui est le cas de votre humble servante ici scribouilleuse.

C’est une des raisons, mais pas la seule, pour lesquelles le féminisme radical et la critique sociale n’ont jamais pu faire jonction ici, et à peu près nulle part d’ailleurs. Il y avait eu une fenêtre d’ouverte entre elles autrefois, mais elle a été promptement refermée, et même murée pour plus de sûreté, de safety même, par les deux. Ce que je tiens pour un désastre historique.

 

Or, autant chez Solanas que chez Atkinson (peut-être dans une moindre mesure chez Firestone) et donc sans doute chez bien d’autres que j’ignore, c’est l’inverse : les questions se posent d’emblée comme ne laissant rien indemne, et ce en même temps avec ce que j’appellerai de la rigueur logique. Si – alors !

 

Elles avaient l’audace, l’impertinence, l’impitoyabilité de désigner et d’analyser comme formes sociales de domination des « évidences » auxquelles à présent nous nous sommes rattachées, et devant les portes desquelles nous faisons la queue, quelquefois au sens propre du terme, pour y être intégrées !

 

De l’audace. Il s’agit là de volonté, de disposition à, d’approche et d’audace. Nous avons été habituées, notamment celles qui n’ont pas connu cette époque, à penser que les conditions sont finalement indépassables, que l’esprit critique est une bonne capacité à calculer, enfin qu’en fin de compte, nous ne décidons ni ne pouvons décider fondamentalement de comment nous vivons, mais juste consentir ou pas à ce qui se présente, au mieux y proposer des amendements.

Dans les années qui précédèrent le triste toboggan des années 80, puis la faillite des 90’s, ce qui était décisif dans la pensée n’était pas le calcul des conditions préétablies, mais la tentative de savoir ce qu’on voulait et ce qu’on ne voulait pas. Ce n’est pas de cette volonté qu’est venu l’échec, mais bien plutôt de sa soumission progressive aux évidences, ainsi sans doute que de l’élasticité piégeuse des panneaux naturels dans lesquels nous donnâmes et redonnons encore d’ailleurs.

Audace aussi et sagesse en même temps dans ce qui était visé : s’occuper de nous-mêmes, nous-mêmes réelles et maintenant ; pas traire les abstractions civiques ou essentielles pour après se mettre le seau sur la tête. Il s’agissait de nous, pas de la femme, que celle-ci soit l’ancienne, comme le rêvent les complémentaristes, ou la nouvelle, à la Zetkin ou à la NVB (les deux ayant d’ailleurs un idéal sanitaire et social fort proche, à la libre concurrence près, et encore).

 

L’audace nous effraie nous-mêmes. Dès que nous sommes sorties du corral c’est souvent la panique : comment va-t’on faire pour ? Et ce pour, c’est souvent comment recommencer les mêmes rengaines, alors même que nous bvenons de les fracasser par provision et d’ouvrir le sépulcre du social. J’ai passé ma vie à revenir sur mes pas et à réenfiler les plus usées capotes idéologiques, qui puaient pourtant bien, ce pour sacrifier à un « réalisme » qui se révélait pourtant à chaque fois plus halluciné, aberrant et tyrannophile. Je me rappelle de Weil, Simone, laquelle n’était pas féministe mais en tenait, côté critique, plus que bien d’autres, qui une fois traités rasibus l’état et l’économie, est prise de scrupules et se met à ratiociner en rond, sur comment qu’on va... Là, j’avoue, je ne comprends pas pourquoi Atkinson, après avoir magistralement défini ce à quoi sert l’échange relationnel contraint, se croit obligée à des tortillements sans fin sur les restes du frotti frotta, comme si on n’avait justement pas bien autre chose à faire.

De même, son embarras vis-à-vis des lesbiennes (alors qu’elle-même est sur le point de déclarer la séparation) du fait de ne nous voir que comme ce que nous sommes effectivement majoritairement devenues depuis – une orientation sexuelle comme les autres dans l’ordre sexuel et relationnel d’un monde structuré par des formes m – et pas comme la réalisation immédiate, même si partielle, d’un monde de nanas structuré par des formes f. Ce qui existe toujours et que nous pourrions redevenir massivement si seulement nous le voulions, et nous arrachions à l’hypnose « réalisante » des hochets qu’agite devant nos nez la société patriarcale.

Ce qui importe ce ne sont pas tant ses remplissages inquiets ou stratégiques, mais ce qu’elle déclare, nettement, tranchément, à bien des endroits, et qui est la vraie structure de son œuvre. Ce dont nous pourrions nous débarrasser sans souci !

 

Solanas, sur ce point, était plus sûre d’elle. Elle disait carrément que si nous envoyions bouler ce monde, son orga et ses fétiches, nous n’avions pas à nous préoccuper de ce qu’il adviendrait de ses loques ! Que nous devions nous émanciper de ce que nous nous étions imposées comme des nécessités –et là, je rappelle Mémé Arendt ! Nécessités – paix sociale sur notre dos, lardons, famille, production industrielle et j’en passe – qui ne sont là que pour nous entraver, et aux noms desquelles toutes les révolutions se sont sabordées elle-mêmes (1).

 

Il est vrai que désormais, nous avons aussi bien souvent réussi à donner un sens plus acceptable, moins décisif, à des livres comme scum, par exemple. Où il semble que bien des passages, encore que tout à fait lisibles, aient été caviardés mentalement par consensus. On préfère ne plus y lire ce qui y est écrit, et se reporter sur d’autres, plus confortables et plus adaptables à l’intégrationnisme paritaire, comme à l’essentialisme de statut, enfin au productivisme matériel et existentiel.

 

 

Nous avons préféré, pasque je ne nous prends pas un instant pour des imbéciles sans cervelle ni volonté, un conservatisme intégrationniste à l’audace de remettre en cause les formes imposées. Nous en récolterons immanquablement les conséquences. La némésis historique et sociale est assez précise. Et nous les récolterons bien sûr dans l’ordre et l’inégalité habituelles au laisser-faire acritique et aux rapports de force invisibilisés : à l’une la m… à l’autre l’orange. L’intégration à des formes valorisées se fait toujours par sélection, au profit des unes et au détriment des autres. L’égalité formelle même n’existe que par rapport aux « autres », indispensables à sa constitution.

 

L’audace, c’est de refuser de porter, d’élever, de materner des petits futurs scrupuleux qui ne sont en fait que les renaissances du passé et du présent. C’est refuser de remplacer les véroles hétéra, familiariste, nataliste et j’en passe, par des « aménagements » tous plus pitoyables et appelants au contrôle social les uns que les autres.

 

Un féminisme critique qui ne se justifie pas pleutrement en se déclarant lui-même provisoire, mal nécessaire, « tant qu’il le faudra ». Parce qu’un jour il ne le faudrait plus, un triste Yalta de plus ayant été trouvé sur la fatalité de la binarité hiérarchique des activités et des valeurs ?! Ben m… ! Pas question, féministes toujours, pour une transformation réelle du monde, et un monde de nanas, de formes sociales ou antisociales qui ne nous bouffent pas, pour une émancipation joyeuse, pour la disparition du monde des mecs.

 

Nous manquons l’audace de développer, d’asseoir nos intuitions. Elles nous paraissent exorbitantes et elles le sont. Elles nous arracheraient à l’orbite de la pesanteur qui nous réattire sans cesse vers le sol et nous mène à nous crasher les unes après les autres dans l’enchevêtrement des évidences et des nécessités.

 

 

 

 

(1) Je signale, comme défense et illustration très documentée de ce point de vue, l’excellent article de critique politique et historique d’une camarade dans Sortir de l’économie n°4, intitulé « De la lutte pour Barcelone à l’éloge du travail », où elle montre très bien comment les anarchistes se sont tirées elleux-même un coup de canon dans le ventre en 36-37, en faisant des « nécessités économiques et politiques » une priorité indépassable.

http://sortirdeleconomie.ouvaton.org/sde-n4-p25.pdf

 

De même, il sera sans doute indispensable, à moins de pétitionner notre propre crevaison, de relancer une voie critique sur comment la transformation des formes du patriarcat au sens étroit du terme – famille, (hétéro)sexualité, natalisme, intégration, etc. – en « nécessités sociales à se réapproprier » a conduit la plus grande partie de notre mouvement à une impasse peu glorieuse. Et sur comment s’en sortir.

 

 


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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