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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 14:25

 

http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/02/25/debat-sur-les-restrictions-de-liberte-en-maisons-de-retraite_1838392_3224.html

 

On est toujours étonnées quand les institutionnelles elleux-mêmes crachent des morceaux encore plus gros que ceux qu’on a pris l’habitude de mettre sur la table. Ainsi il y a quelques temps de notre ministre NVB qui admettait paisiblement que, oui, il y aurait toujours des perverses, des qu’ont choisi et des qu’ont pas choisi (comment se choisit le monde de l’échange obligatoire, bénévolat inclus, que ces instit’s veulent justement préserver ?) à tapiner, qu’elles seraient complètement clandestines et que ce serait comme ça, na.

 

C’est la bonne vieille blague, enfin pas si bonne que ça : l’égalité n’arrive à se manifester que tant qu’il y a des inégales, d’une manière ou d’une autre. De même, la fameuse inclusion suppose nécessairement son opposé dialectique, l’exclusion. Des gentes suspectes, autrefois, ont proposé de sortir de ce jeu de cages logiques. On les appelait des révolutionnaires. Heureusement, il n’y en a plus depuis bien longtemps. On s’est rendues à la raison, et à l’acceptation des nécessités de ce monde, lesquelles ne sont jamais de notre ressort. Ce qui permet de continuer à progresser dans la réalisation de l’identique, et de s’indigner convenablement de ses conséquences fâcheuses.

 

Jusques à, bien souvent désormais, considérer avec une approche qui confine (et peut-être plus) à la schizophrénie qu’à la fois les conditions que nous nous imposons sont nécessaires, et qu’elles sont pourtant intolérables, que donc un secteur entier de l’activité humaine va être dédié à la gestion au mieux de l’intolérable. On avait autrefois inventé les religions face à la mort, le pouvoir face au mal résiduel, désormais on y a ajouté la bureaucratie face aux dégâts de la valeur et de la sursocialisation.

 

Rien de perdu !

 

Ainsi ces derniers jours du « contrôleur général des prisons » (quel titre !), qui a très sérieusement demandé qu’on adjoigne aux lieux de rétention et d’enfermement les maisons dites de retraite. On savait très bien que ces endroits sont depuis toujours des dépôts, au sens carcéral, de vieilles gentes, et depuis la médicalisation massive de la société qui plus est un secteur indispensable de la consommation médicamenteuse ; on savait tout autant que « voi ch’entrate, lasciate ogni speranza » ; non seulement vous n’en ressortirez que les pieds devant, mais vous y serez enfermées, surveillées, forcées, brutalisées. Il faut bien dire que le métier de matonne et celui d’assistante en ehpad, comme on dit en novlangue, ont des accointances. Et aussi qu’il faut bien se consoler de devoir manipuler chaque jour ce qu’on va indubitablement devenir, d’où peut-être la méchanceté : je ne veux pas penser que je vais y passer aussi. Ou bien je me venge d’avance de ce que je vais subir. C’était autrefois aussi le cas, dans les campagnes surpeuplées du dix neuvième siècle où les anciens étaient systématiquement maltraités et brimés pour qu’ils débarrassent le plancher au plus vite – et où leurs descendants qui se livraient à ça savaient pertinemment que ce serait après leur tour. La famille n’est pas une structure sociale plus bienveillante et sympathique que l’incarcération de groupe – elle a d’ailleurs fourni quelques tuyaux à cette dernière.

 

On le savait donc depuis belle lurette, on avait écrit dessus, il y avait eu les Panthères grises, les livres de Chessex, que sais-je encore. Eh bien on n’en est pas moins estomaquée, moi en tout cas, par l’espèce d’audace cynique mais réaliste de ce culbuto qu’on a mis en une place où il peut officiellement constater que l’enfermement c’est horrible, de se réclamer le secteur de l’enfermement de la vieillesse.

 

Évidemment il traite de la chose en termes de droits. Étrange monde, où on en est à se réclamer, bien vainement car le principe souverain lui échappe, du droit à ne pas être systématiquement exploitée, maltraitée et finalement conduite à la mort. Mais légalement et selon des procédures strictes. Exigence qui, comme toutes les exigences, qui reconnaissent par elles-mêmes que la décision vient d’au-dessus, de ces fameuses nécessités incontestables, exigence qui donc se réduit très vite à ne l’être que raisonnablement, et ce dans la mesure du possible.

Les droits, c’est comme l’argent : tant qu’il y en aura, tant qu’on ne pourra vivre qu’à travers eux, mystère, miracle négatif, il n’y en aura jamais assez pour tout le monde, loin de là et au contraire.

 

Pour en revenir à nos maisons, il me paraît fondamental de constater que la plupart des gentes qui s’y trouvent, internées comme personnel, sont des nanas. D’une part parce que les vieilles femmes vivent plus longtemps et surtout sont plus abandonnées que les vieux hommes, une fois qu’on en a tiré tout ce qu’on pouvait ; d’autre part parce que le soin à la personne, comme on dit là encore en novlangue, emploie très majoritairement des nanas.

Il s’agit donc d’un monde majoritairement féminin – où on pourrait d’ailleurs dire que les hommes sont amenés à une condition féminine, au sens de l’assujettissement, de la fin de la maîtrise sur soi-même – monde cependant géré, comme il se doit, de manière toute masculine : dépossession, violence, internement et rentabilité, ne l’oublions pas celle là ! Les établissements sont à la fois une source de revenus pour les actionnaires, et une source d’emplois pour les cantons ruraux.

 

C’est fou comme, où qu’on regarde, la totalité présente est toujours identique à elle-même, ne se distinguant que dans l’intensité de la brutalité et de la déshumanisation : il y a, comme on dit, des secteurs de pointe, qui peuvent même servir de laboratoires pour un auto-asservissement encore plus total. Le rapport du dit contrôleur, traitant de « l’admission en institution » - formule gracieuse qui recouvre tout bonnement l’internement sous contrainte de la famille et du pouvoir médical – ne parle-t’il pas de mieux s’assurer du consentement des concernées ? – vous savez, ce fameux consentement aux nécessités, qu’il faut absolument que vous donniez tout au long de votre vie, et que vous ne pouvez pas de toute façon pas donner, pasque ce ne serait pas raisonnable et que les conditions rendent impossible de ne pas consentir. Et, mieux encore, de calquer la prononciation de ce consentement – dirait-on pas des vœux ? – sur celui exigé pour des essais médicaux ?! Quand on sait l’atmosphère d’angoisse, de terreur médicale et de tentation (survivre encore un peu, peut-être) qui est bien souvent le cadre de ce dernier, on reste songeuse.

 

Comme bien d’autres dispositifs massifs contemporains, nous en sommes arrivées, coincées, à en espérer jusques au maintien comme d’un moindre mal, un de ces nombreux moindres maux dont nous sommes assaisonnées tout au long de la survie. De même que l’institution médicale en général, dont nous n’ignorons guère ce qu’elle fait de nous – mais comme nous même n’avons plus rien d’autre, ni plus personne, pour nous soucier les unes des autres hors du système économique, technique, et n’oublions pas aussi légal, qui confisque notre rapport à nous-mêmes – eh bien il nous faut y passer. Ou admettre qu’on « y passe » en espérant toujours qu’on ce n’est pas soi - perdu !

Étrange situation où on est à la fois amenées à le vouloir comme une bien épouvantable planche de survie – et où on aura passé toute sa vie, comme pour la prison, comme pour le cancer, à espérer y couper, à se dire « toutes, mais moi pas ». Eh ben si, pupuce. Le mensonge de ce monde, c’est de nous faire croire qu’on peut lui échapper sans le remettre en cause. Si nous ne le détruisons pas, il nous détruira, lentement et sadiquement.

 

Enfin ‘oilà. J’avoue, je suis restée soufflée de ce nouveau progrès dans le mélange de résignation et de revendication que constitue la sauce dans laquelle nous cuisons à feu grandissant. Nous n’avons pas su refuser l’horreur, mais il faut absolument qu’elle soit aménagée dignement. Ah tiens, la dignité, la voilà aussi qui rentre toute armée. C’est effrayant comme les derniers siècles nous auront appris et même ordonné de rester dignes en toutes circonstances, dans toutes les postures, auxquelles nous ne saurions vouloir échapper. Étonnant comme la honte se sera infiltrée partout avec elle. Et l’impuissance aussi, ne serait-ce qu’à fuir. On n’aura écrit l’éloge de la fuite qu’à une époque où celle-ci est devenue impossible, et de toute façon interdite. Ou bien l’inverse. Interdite et de toute façon impossible. On ne sait plus trop.


 

Je dédie ces quelques réflexions à la va comme je te pousse à toutes mes petites camarades qui se sentent (encore) loin, loin de toutes ces vicissitudes.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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