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18 janvier 2013 5 18 /01 /janvier /2013 11:08

 

 

On parle beaucoup ces temps ci de la famille, la patrie reprend des couleurs au son des canons, et qu’en est-il du travail, la troisième personne de la sainte trinité politique et économique ? Á part pour rappeler qu’y n’en faut, toujours encore et plus, comme des deux autres. Puisque paraît-il ça doit nous rendre, dans on ne sait quel avenir radieux, émancipées et autonomes. Mais on ne cause guère des joies actuelles de ces formes, qui nous rendent plutôt misérables et terrorisées. On vient encore de découvrir par exemple une famille troglodyte, séquestrée par papa. Une de plus. C’est trop cool la famille, pourtant. Et le vote, je vous en parle pas, la représentation, trop cool aussi, on peut y vomir son ressentiment et son impuissance en votant « protestataire » pour l’élimination des étrangers, ou des traders, ou des deux. 

 

Mais le travail, ça c’est du sérieux, dans la mesure où c’est de l’inévitable, du pas facultatif, du on en a ou on crève. Finalement le vrai papa dans la trinité, avec ses biceps et sa violence, c’est le travail. On peut même dire que les deux autres personnes n’existent que pour qu’il se juche dessus, et pour le rendre vaguement supportable. Je me souviens de plusieurs occurences où des camarades univ', causant des conditions dans lesquelles elles avaient réalisé des études, soulignaient qu’une partie notable de la force nécessaire à ce travail leur avait été insufflée, assurée par la famille non-agnatique que nous constituons, à féministlande. Je pensais in petto – tiens, exactement le même schéma que le repos du guerrier : une notable partie de ce qu’on appelle la reproduction de la force de travail se fait dans le cadre familial ou communautaire, et permet de soutenir l’économie à moindre prix (on ne facture pas les heures de soutien moral, non plus que celles de vaisselle et de lessive). Mais je pensais tout aussi vite que faire le parallèle chez nous serait une fois de plus attribué à mon mauvais esprit, et je me la bouclais.

N’empêche, une fois de plus je n'ai pu m'exonérer de me dire que les formes sociales ont la peau dure, et que même sans les mecs, d’une part, et sans patron, d’autre part, on reproduit avec un mélange d’enthousiasme, de docilité et je dirais de manque d’imagination les structures et du patriarcat, et du système-travail, les deux étant je crois des frères siamois. C’est le double effet fuck cool de ce que nous appelons la réappropriation, puisque nous avons semble-t’il décidé que le féminisme ne devait pas changer ce monde mais l’endosser, comme un vieux chéque en granit. Bonjour nos reins !

 

Ce qui m’amène par le côté à ce dont je voulais vous causer an’hui : j’apprends, par un article, qu’il existe cinquante deux millions de domestiques dans le monde. J’avoue, je n’ai pas l’habitude de bloquer sur les chiffres, parce que cette approche me semble trop conjointe aux analyses qui ne remettent pas en cause fondamentalement le système d’exploitation, mais visent seulement à le redistribuer, en comptant les billes. Mais là je suis restée épatée. Je n’ai pas eu le courage d’entrer dans un calcul sur ce qu’on appelle la « population active » (active… cette malédiction… quand nous serons, non pas des insurgées comme dans la chanson, mais des feignasses sans honte ni pardon, on pourra en reparler !), d’autant que l’article m’avertissait que pour des raisons politiques et morales, on n’avait tout simplement pas comptabilisé des millions encore de domestiques pasque, pour des raisons d’âges, elles ne font pas partie de la « population active », elles font partie de celle qui devrait être comme on dit astreinte à l’obligation scolaire, histoire de devenir des productrices plus rentables. Je ne sais enfin pas si on a considéré que les vieillardes faisaient partie statutairement d’activlande. Mais si ce n’est pas le cas je pense qu’il doit aussi y avoir du monde concerné de ce côté-là.

 

Et je n’ai pas non plus compté combien cela faisait pour les nanas en proportion, mais ça atteint quelque chose comme le double, puisque l’écrasante majorité des domestiques sont des nanas. Et que nous faisons je crois moins de la moitié de la population humaine actuellement. Ce qui en fait proportionnellement beaucoup à se trouver dans ce qu’on appelle désormais en novlangue le « soin à la personne ».

 

Le travail a cette capacité huileuse à tout imbiber, à tout imprégner, à rendre tout travail ou à tout lier à son exercice (à commencer par le loisir qui représente le travail de beaucoup, personne ne sachant guère plus s’occuper seule et sans branchement). Bref de n’avoir plus de frontière. Comme tout ce qui est absolu. Un autre de ses aspects est d’envahir la vie entière, et de ce point de vue la domesticité, comme dans un cadre fort distinct l’associatif, sont comme on dit pionniers. En effet, la domestique vit souvent chez ses patrons et est corvéable 24/24. Et si ce n’est pas le cas, il y a tout de même, toutes les assistantes de nos pays riches le savent, l’élément « purement humain », qui dans cette situation est un élément certes mais de chantage muet ou explicite, qui force à la disponibilité – et, plus encore que de le rendre élastique, fait entrer le travail et sa logique dans un part toujours croissante de la vie et aussi du vécu.

 

Et que c’est bien entendu prioritairement aux nanas qu’on pense pouvoir demander ça. On est censées avoir l’habitude, quand ce n’est pas carrément le gène de la disponibilité et de l’empathie. Mais surtout de la gratuité. Partielle ou totale. Et mensongère, puisque tout ça compte et produit, juste c’est tout bénef’ pour le fonctionnement social. Du bénévolat, de la bonne volonté – antiphrase qui recouvre en fait la négation pure et simple de la volonté personnelle et délibérée – au contraire, c’est ce que veulent les patients qui pèse, qui est reconnu et intériorisé par nous ; le pouvoir, c’est entre autres la faculté de faire en sorte que l’autre, sur lequel on a pouvoir, veuille la même chose que soi, fut-ce à son détriment. Ce sont donc les autres qui comptent, ou bien les formes sociales et morales à réaliser. L’asservissement total de la vie à la production et au soin, comme échanges sociaux contraints et inégaux, se développe tout particulièrement dans la domesticité. Un autre aspect, plus bénin et plus riche, est celui de l’associatif, où « on ne compte pas ses heures ». Ce serait mal. Pas moral. Les tâches subalternes de l’associatif ressortissent ainsi d’une logique qui rend des points à celle de la domesticité. Subalternes bien sûr – la plupart y restent, certaines s’en élèvent, à force de révérences à ce qui compte et de sagacité, et deviennent, domestiques enrichies, des dominas à leur tour. Mais là n’est pas le sujet.

 

La domesticité, au sens large du terme, donc encore une fois le soin à la personne, le fait de faire pour autrui, fréquemment ce qu’il pourrait très bien faire, des fois ce qu’il ne pourrait plus, participe selon des théories autant féministes que critiques de ce côté sombre de la valeur qui ne doit pas être pris en compte pour que la totalité parvienne à tourner. D’aucunes estiment qu’il devrait justement être comptabilisé. C’est une option, qui d’ailleurs n’est pas reprise parce qu’on sait très bien que ça ne pourrait pas tenir dans une logique économique, à moins de dévaloriser encore ces activités. L’autre option est d’envoyer promener ces nécessités et ces gentes, de les oublier aussi, comme une nana qui l’autre jour a oublié son alien et sa poussette dans un bus, ce qui me semble révélateur de la profonde joie qu’on a à élever en masse des bouts de viande beuglards. Mais pour atteindre ce seuil désirables, eh bien il faudrait probablement envoyer aussi promener tout le cadre, qui est celui du travail, de la famille (et de la patrie, travestie en citoyenneté pour encore quelques temps, mais qui ne va sans doute pas tarder à réapparaître in puris naturalibus avec sa grande trique – « la » patrie est un mec, un de plus).

 

Je ne développerai pas ici ce qui vient juste de me sauter en yeux, en lisant un article sur la création d’un camp de rétention supplémentaire, mais de manière générale, l’encadrement (encore un euphémisme) des gentes par d’autres gentes est devenu une des sources les plus profusives de travail. Dans des cantons comme celui où je vis, par exemple, les « établissements pour personnes âgées » (et reuphémisme !) sont les principaux employeurs – des gentes qui elles-mêmes, dans le meilleur des cas (celui où elles auront accumulé assez d’argent) y seront enfermées à leur tour le moment venu ! Tout ça pour dire que je vois effectivement une sorte de logique générale dans ce qui va de la médicalisation à l’incarcération, en passant par la domesticité, laquelle aura peut-être été sa matrice prémoderne : créer désespérément de la valeur par la mise en dépendance (celle-ci profondément distincte de la réciprocité humaine). Mais c’est à se demander si la mise en dépendance elle-même n’est pas également un but général ; surtout si on revient à une critique féministe, jusques en deçà de la modernité : les nanas doivent être contrôlées, rapporter et disponibles. Finalement, on peut se poser la question si l’idéologie du travail ne plonge pas une de ses racines dans l’assujettissement patriarcal, au-delà même d’avoir adapté celui-ci. Je pense qu’on aurait pu en discuter avec Valérie Solanas, si celle-ci avait pu fêter parmi nous son soixante-seizième annif.

 

Le travail en général devenant à lui seul un bien, au sens de ce que le distributisme en déroute nous octroie, il va de soi que nous devons mériter ce bien, tout comme les nanas en général doivent mériter l’affection, la reconnaissance, le droit de vivre et les coups dans la gueule. Il faut mériter pour simplement survivre, plus question de simplement suivre. Il faut précéder, se marcher dessus, s’éliminer réciproquement – de même que dans le totalitarisme politique la simple neutralité ne suffit pas, il faut mettre la main à la pâte (et la pâte ce sont des gentes en général). La domesticité n’a pas de limites, parce que le bien (en ses deux sens) n’en a pas – manquerait plus que ça. Nous sommes un monde de progrès, un monde sans mal, ou bien tout du moins un monde où on le pourchasse. Et dans le mal il y a l’indolence, l’inutilité, le ne pas se faire bouffer, le ne pas bouffer autrui. Bref, depuis que l’étoile économie se contracte, même dans nos riches pays, il faut être motivée, ouvrir sa « vie privée » à sa vie publique, professionnelle au premier chef. Ce fut d’abord le cas des cadres. Mais maintenant on en arrive, pour sélectionner, à demander disponibilité, vigilance et initiative même aux techniciennes de surface. Bref, il faut payer de soi, payer aussi souvent d’argent, et ramper pour travailler. En d’autres termes, tout le travail glisse petit à petit vers une domesticité générique, contrebalancée par chez nous par les droits civiques qu’on accorde aux bien nées et aux méritantes (là encore…). Aboutissement de la méritonomie chère aux pouvoirs les plus divers depuis les Lumières.

 

On va donc me rétorquer, bis repetita, que la solution à tout ça est de revaloriser encore le travail, d’améliorer ses conditions, enfin de ne rien oublier dans le calcul général des frais et horaires. D’une certaine manière je ne suis pas contre cette idée, si on se dit qu’on persiste. Le seul souci est qu’après quelques siècles de mise de la planète au travail, d’une part, et de soumission de toute chose à la valorisation et au monnayage, d’autre part, eh ben ça marche pas. Ou plutôt ça ne marche que sur le rabiotage, le passage en non-valeur de plein de choses (dont le repos des warriors), lesquels ont l’abominable effet d’avoir finalement versé tout ce qui restait d’humain au sein des rapports sociaux dans l’extorsion et la brutalité – codifiées souvent -, exactement comme le relationnisme finit par ne vivre que sur la contrainte intériorisée, le viol, l’enfermement réciproque et inégalitaire, et autres saloperies.

Et que, conséquemment, en fait, on pourrait bêtement se poser la question à rebrousse poil : un monde de travail est il un monde vivable, ou bien implique-t’il au carré exploitation, domination, ségrégation et oppressions, pour pouvoir juste survivre et pour tout dire durer ? En une autre manière, et comme on a pu déjà le voir souvent dans l’histoire humaine, les prétendus faux-frais et dégâts collatéraux ne sont ils pas la condition sine qua non de maintien du tout, et non pas des anomalies qu’on résorbera bien un jour ?

 

Je tiens donc que l’émancipation des nanas de la domesticité générale passe probablement par noyer les formes masculines du monde, et parmi elles le travail, la disponibilité, la gratuité, la famille, la patrie… Et glou et glou !

 

 

http://www.lemonde.fr/emploi/article/2013/01/09/plus-de-52-millions-de-domestiques-dans-le-monde-souvent-sans-aucun-droit_1814481_1698637.html

 


 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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