Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 mai 2011 7 22 /05 /mai /2011 12:06

 

 

L’élection présidentielle d’un pays quelque peu monarchique républicain, qui fantasme sur les prérogatives et le pouvoir vaguement sacralisé du ou de la titulaire, est un des plus beaux moments de dévoilement pour les initiatives les plus cocasses. Parce que, légalement, n’importe quelLE citoyenNE jouissant de ses droits civiques et âgéE de plus de 23 ans (je crois), peut faire acte de candidature. Évidemment, la vraie candidature passe après par une série de filtres, dont celui des fameuses « cinq cent signatures » d’éluEs répartiEs sur le territoire. Exeunt dès lors à peu près touTEs les candidatEs sans appui institutionnel substantiel (encore qu’on ait vu de véritables farfeluEs y parvenir, comme celui du Parti de la loi naturelle, je ne sais plus quand – mais j’étais beaucoup plus jeune).

 

En fait, la fascination pour la notoriété qu’est censéE entraîner la participation à cette compétition, en une époque où la visibilité médiatique est l’objet d’un désir inextinguible et du regain de pas mal d’illusions sur ce qu’on peut en attendre dans le réel, cette fascination donc entraîne des tas de pré-candidatures issues de tous les secteurs possibles et imaginables, de toutes les identités et de tous les groupes d’intérêts malcontents.

 

Je me souviens ainsi d’avoir dîné, à Lille, en 94, en joyeuse compagnie, à droite ou à gauche, je sais plus, de la candidate autoproclamée des « lgbt » (est-ce qu’on disait déjà ainsi ? je ne me le rappelle plus…). Personne bien sympathique au demeurant. Dont l’aventure présidentielle n’alla pas plus loin, restant à peu près invisible et tombant très vite dans un puits d’oubli.

 

Depuis cette époque, ce que j’appelle la féodalité trans s’est beaucoup étoffée. Y faudrait que j’en cause plus avant, mais je n’ai pas trop le courage en l’état. Je parle de féodalité parce que ça se présente désormais de plus en plus comme un système localisé et hiérarchisé, avec une forme d’allégeance personnelle aux chefFes locaLEs d’assoces qui rappelle un petit peu le système féodal, et, dans les meilleurs cas, un rendu de services et de relative reconnaissance intra-communautaire en échange. Ce fonctionnement n’est d’ailleurs pas toujours dénué d’efficacité en lui-même. Et qui cherche le pouvoir peut l’y trouver.  

Au local. Je trouve tout à fait proportionnées les ambitions politiques locales de d’aucunEs de ces chefFEs. Ce n’est pas que je juge que c’est génial ni moral en soi d’essayer de se faire élire, si les conseils régionaux survivent à la réforme annoncée, sur un strapontin de ce genre et à la proportionnelle (à peu près seul moyen pour des monstres comme nous d’accéder à un scrutin). Mais c’est d’une ambition réaliste. Il y en a quelques unEs dont c’est un des buts possibles, et je dis pourquoi pas. Après, ça ne servira à rien d’autre qu’à nimber d’une auréole l’éluE en question, mais, quoi, l’ambition et la vanité sont des passions. 

 

Mais bon, quand on est éminemment exotisée, et qu'on suscite généralement une espèce de comisération amusée, glacée ici et là de la retenue du politiquement correct, je ne vous dit pas les trésors de dignité qu'il faut dilapider pour siéger ainsi.

 

Enfin, surtout, je ne crois pas un instant par contre que ces varappes d’ascension sociale et politique changeront quoi que ce soit, ni que nous, les t, dans mon cas les f-t, serons moins méprisées, haïes, calomniées et le cas échéant assassinées, comme cela vient encore de se passer, à en lire les nouvelles… Il y faudrait un véritable charivari des consciences, et ce n’est pas le genre de chose qui pousse dans les urnes ou qu’on trouve empaquetée d’arc en ciel sur les strapontins électoraux.

 

Pour ma part je ne suis pas démocrate et je ne vote plus depuis que je me suis exilée de Champagnac le Vieux. Je n’y participais, comme électrice, qu’aux scrutins locaux, parce que ce sont les seuls qui sont marrants ; une soirée de dépouillement de municipales ou de cantonales à la mairie, c’est un des spectacles les plus classes auxquels il m’ait été donné d’assister. Mais il faut être chez soi, au sens fort, pour vraiment apprécier. Là j’ai les boules, pasque j’aurais tellement aimé voter aux dernières cantonales pour une adorable butch, conseillère générale PS de mon ancien canton que j’ai, nonobstant son parti, en haute estime. Rien que pour le plaisir (elle a été largement reconduite).

 

Mais bon, il y a aussi, surtout chez nous les mtfs, la compétition à qui sera la reine des trans. Enfin une des reines parce que féodalité oblige, il y a plusieurs royaumes sur le territoire. On se croirait un peu au haut moyen-âge, ça a quelque chose de sympathique et d’amusant, quand on regarde ça de loin.

Et, bien sûr, il fallait bien qu’on finisse par en avoir au moins une qui se déclare candidate à la candidature des présidentielles. Voilà qui est fait. Je ne vais même pas dire qui c’est, n’avez qu’à chercher sur les médias lgbt. Elle n’ira évidemment pas plus loin dans le processus électif que la candidate des « VioletTEs » de 95. L’important est, comme on dit, de se ménager une tribune. C’est là que mène la passion pour les médias, dans un monde où on a fini par leur attribuer une espèce de pouvoir magique. Qui est touchéE par la baguette médiatique se met à briller dans les ténèbres, comme une statue de la Vierge phosphorescente (j’avais ça, enfant, sur ma table de nuit, et elle me faisait pour tout dire un peu peur…)

 

Mais voilà, les médias, que ce soient d'ailleurs les mass-médias ou bien la toile vaguement "autorégulée" par ses engouements, qui au reste recoupent bien souvent ceux des premiers, eh bien les médias peuvent "dire" un peu ce que disait ce Tsar (Paul 1er ? je sais plus...) : "En Russie, est illustre celui à qui je parle, et uniquement tant que je lui parle". Pas de meilleure manière de nous faire comprendre que nous ne serons visibles que tant que nous ferons d'agréables cabrioles, ou bien qu'il nous arrivera d'horribles malheurs qui font pleurer. Bref, tant qu'on paiera de nos personnes, encore un fois, exactement comme pour les élections. Les médias sont une espèce d'image inquiétante de que donnerait peut-être aujourd'hui une "démocratie participative", telle que d'aucunEs l'idéalisent : la libération non pas des personnes mais de leur image, qui les a expropriées. Ca serait du beau.

 

C’est bien difficile de dire ce que ça vaut, ce genre d’affaire. Je me rappelle du diagnostic que nous faisions déjà, à quelques unEs, il y a plus de vingt ans, sur une grosse lutte environnementale, du caractère stupéfiant de ces médias auxquels les têtes de l’affaire étaient littéralement accro, au point d’en négliger tout le reste. Je n’ai hélas plus sous la main le seul exemplaire qui me reste de l’introuvable brochure où ce constat était analysé, et ne puis vous le citer in extenso (1). Et la copie informatique que j’en avais faite pour une réédition a elle aussi disparu.

Mais ça posait, plus ou moins clairement d’ailleurs, la question de la transposition virtuelle de l’existence, et si j’ose dire de sa démultiplication, via des moyens que nous ne contrôlons pas ou peu, alors même que nous les croyons des outils ; cette incontournable illusion de l’outil, qui en réalité nous dirige, nous bouffe et conditionne nos paroles, attitudes, etc. Depuis cette époque il y a eu en outre internet, qui diffuse le copié-collé et les débats les plus faux à des millions d’exemplaires en un temps presque nul. Je vous dis ça, les blogs sont une expression tout à fait croquignole de cette fascination. J’ai d’ailleurs du mal à faire le rapport, je veux dire à comprendre très bien ce qui a été changé, entre cette époque pas si ancienne où nous tapions des brochures, des fanzines, à la machine, où nous les diffusions par les poste, dans des librairies, où ça se lisait et se discutait – et celle où ce que j’écris là, au milieu de millions d’autres, va se balader dans des câbles et apparaît sur des écrans, devant des yeux rougis. Je crois qu’il y a quelque chose de fondamental de changé, mais je ne saurais pas dire quoi.

 

La seule chose que je perçois bien, c’est le bluff possible. Hier, avant-hier même, on ne faisait pas illusion, avec nos éditions DIY. Ce qui faisait illusion, donc, c’était de passer à la télé. C’était ce après quoi couraient touTEs les petitEs chefFEs politico-associatiFves. C’est toujours le cas, mais il y a en plus cette présence internet quelquefois impossible à décrypter, à quantifier réellement. On crée des associations bidons d’une personne, un site, on lance des pétitions, on spame tant qu’on peut. On n’arrive plus à bien savoir qui ou quoi.

 

Bon, laissons le web. Revenons à ces médias, la télé en premier lieu. La télé qui fait exister. Selon ses désirs, c'est-à-dire ceux de son public de masse, ou supposés tels (je ne sais pas si mes contemporainEs sont aussi mauvaisEs qu’ellils le paraissent ou si ça relève de la bravade). Ce qui donne un perpétuel marché de dupes, notamment en cas d’exotisation. La récente émission de Moati et les réflexion d’Hélène Azérah (pour une fois je suis d’accord avec toi, Hélène !) donnent un peu le niveau du mieux (!) auquel on peut s’attendre. Fuyons.

Mais c’est surtout cette sensation de n’exister que si on est, comme on dit, visibles, c'est-à-dire actuellement pas simplement dans la vie réelle mais dans l’immense déluge de fantasmes et d’informations qui s’abat de toutes part et nous traverse. Je me demande d’ailleurs qui, à proprement parler, existe ainsi, sinon peut-être un fantasme et une information de nous-mêmes, substituéEs à nous-mêmes.

 

Le problème en second est que, trans, nous relevons clairement, dans le domaine exotique, du sous-domaine de la ménagerie ridicule et caricaturale. Et, caricaturaLes, nous le sommes bien souvent effectivement, courant après une image acceptable, et pour nous-mêmes et, dans ce cadre, pour les autres. Même si nous ne le sommes pas, nous le devenons par la participation même, comme sous-êtres (allez, hein, inutile de faire comme si on le savait plus…) à une compétition d’être – médias et politique. Nous sommes caricaturaLes à double titre, pasque trans, ça c'est nous, pasque nous courons après la réprésentation, ça c'est comme tout le monde. 

 

Je suis tout aussi caricaturale que la moyenne, mais plutôt, désormais, antipolitique. Au sens précis où je crois que les structures mêmes, d’un jeu totalitaire, entraînent les conséquences que nous en voyons, et qu’il est inutile d’aboyer à un dévoiement, ni à des « complots ». Ce que nous appelons la politique, comme domaine à la fois séparé et dominant, s’est formée au cours des trois derniers siècles et a accompagné la mise en place d’un monde que, bon, ma foi, on peut vouloir perpétuer… ou dont on peut vouloir essayer de sortir. Et si nous en sortons, il nous faudra sortie aussi de ce qui le façonne et régénère, ces grandes formes qui englobent et isolent dans le même avalement incessant : économie, culture, citoyenneté – et politique. De toute manière, ce monde vit en expulsant, en condamnant un nombre gigantesque de gentes à des existences misérables ou à l’inexistence tout court. Si on a déjà un pied dehors…

Je suis pour ma part assez proche de la critique qu’en font les gentes et groupes de la contestation de l’économie et de la valeur. (2) J’ai un peu du mal à synthétiser tout cela en mots. Disons que pour moi, ce sont des abstractions qui dévorent la réalité. Et qu’il est vain, voire néfaste, de vouloir les réutiliser ou les contrôler : elles sont précisément ces dynamiques à la fois humaines et inhumaines dans lesquelles on ne peut qu’être absorbées ou/et périr. Et qu’à moins d’y échapper radicalement, si toutefois cela est possible, il est assez vain de couiner qu’elles nous font du mal… Selon la bonne vieille logique shadok, que nous appliquons massivement « Si ça fait mal c’est que ça fait du bien ». Fuyons !

Le politique est intrinsèquement l’exhalaison du même fétichisme que l’économie, le capital, le droit et toutes ces admirables cages qui ne nous enserrent même pas, dont les barreaux passent à travers nous. Il n’y a rien à en attendre que ce qu’ellils nous ont déjà donné, que ce que nous nous sommes déjà donnéEs par ces formes de contrainte idéalisée ; sinon aller toujours plus loin dans la dépendance, l’impuissance et la dépersonnalisation. Du, moins, encore, est-ce ce que je crois.

Je ne parle d’ailleurs même pas d’une politique « libérée », « collective » (oui, j’ai été anarchiste et j’y ai cru) – non, je parle d’autres choses, désormais, au pluriel si possible.

On n’a rien à retrouver, sinon une fidélité à nous-mêmes et quelque dignité. Cesser d’essayer de participer à ce qui nous bouffe à peu près touTEs, et déserter, autant que possible.

 

Bref, si y en a qui veulent absolument continuer la course de handicap, j’irai pas leur faire la misère, comme gentes quoi. Mais je suis résolument désormais du côté de celleux qui préfèreraient que cette course s’arrête. Et qui en sortent. Et qui ne réclament plus leurs jetons de présence (quoi que, soyons honnêtes, un tit peu, si, pasqu’il faut encore de certains de ces jetons pour survivre).

 

Plume

 

 

(1)Complément d’enquête sur un engagement différé, par le « Comité d’action de Serre de la Fare ». Si jamais vous le trouvez dans une vieille malle… Si je survis, cependant, j’essaierai d’en refaire, une fois de plus, une réédition.

(2) http://palim-psao.over-blog.fr/article-la-fin-de-la-politique-49170531.html

 

 

PS : je ne résiste pas à l’envie de vous agrafer un petit copié-collé, extrait d’un texte sur la question du politique de mon ancien commensal Jappe, et que je trouve parfaitement congru pour aider à remettre en question quelques opinions décennalistes (beh oui, les millénaires sont devenus fort courts…). C’est humain, universel, peut-être même raisonnable (!), tous les trucs qui ont mauvaise presse par chez nous, dont d’autres abusent éhontément, mais que je retrouve finalement avec joie :

 

« S’il faut rompre avec les « politiques » qui se proposent seulement de défendre les intérêts en forme marchande des catégories sociales constituées par la logique fétichiste elle-même, du genre « pouvoir d’achat », il reste néanmoins nécessaire d’empêcher le développement capitaliste de ravager les bases de survie de grandes couches de la population, notamment en générant des nouvelles formes de misère qui sont souvent dues plutôt à l’exclusion qu’à l’exploitation - en effet, être exploité devient presque un privilège par rapport à la masse de ceux qui ont été déclarés « superflus », parce que « non rentables » (c’est-à-dire non utilisables d’une manière rentable dans la production marchande). Mais les réactions des « superflus » sont très diversifiées et peuvent tendre elles-mêmes à la barbarie. Être victime ne donne aucune garantie d’intégrité morale. Une vérité s’impose donc plus que jamais : le comportement des individus devant les vicissitudes de la vie capitaliste n’est pas le résultat mécanique de leur « situation sociale », de leurs « intérêts » ou de leur provenance géographique, ethnique ou religieuse, ni de leur genre ou de leurs orientations sexuelles. Face à la chute du capitalisme dans la barbarie, on ne peut prédire de personne comment elle réagira. Cela n’est pas le fait de la prétendue « individualisation » généralisée dont les sociologues ne cessent de chanter les merveilles pour ne pas devoir parler de la standardisation accrue qu’elle recouvre. Mais les lignes de partage ne sont plus celles créées par le développement capitaliste. De même que la barbarie peut surgir partout, dans les lycées finlandais et dans les bidonvilles africains, chez les bobos et chez les banlieusards, chez les soldats high-tech et chez les insurgés à mains nues, même la résistance à la barbarie et la poussée vers l’émancipation sociale peuvent naître partout (mais avec combien plus de difficulté !), même là où l’on ne l’attendait pas. Si aucune catégorie sociale n’a correspondu aux projections de ceux qui cherchaient le porteur de l’émancipation sociale, en revanche, des oppositions aux conditions inhumaines de la vie sous le capitalisme surgissent toujours à nouveau. »

 

Anselm Jappe, « Politique sans politique ».

 

Bon, je vous l’accorde, il est optimiste, pupuce. Pour ma part j’ai plutôt l’impression que tout ça est en train de mal finir, à l’instant même. Précisément parce que nous avons jeté par-dessus bord toutes les vieilles formes étiquetées « névrosées » mais bien utiles contre les déchaînements de l’illimité ; morale, personne, intégrité, liberté, et bien d’autres. Mais qui sait ? Peut-être en reste-t’il des boutures dans notre cerveau reptilien, comme dit une consœur…

 

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines