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15 août 2010 7 15 /08 /août /2010 11:09

 

Je ne sais pas écrire sur les autres écrivantes. Je ne suis, grâce à la déesse, pas critique littéraire pour un sou. Je ne connais que des personnes. Diablement difficiles à dénicher dans le secteur et l’époque où je me suis foutue. Tellement elles se cachent, ces bougres de personnes essentielles et donc réactionnaires, pas politiques ; ces bougres de personnes que je devine pourtant un peu partout aux entournures de celles qui furent mes camarades, là où la plastique présentable se froisse et se fendille. J’enrage.

 

Donc je ne parlerai évidemment pas de ce qu’a écrit durant sa vie Alejandra Pizarnik, cette sœur en émigration. En émigration impossible de ce monde qui nous avale et réavale comme une langue de vache, pour bien nous ravaler à la honte et à la haine. Je laisse ça aux gentes qui scribouillent dans les périodiques.

 

Je me souviens juste aujourd’hui de ma découverte de cette autre, très autre disgrâce, il y a vingt ans, dans une maison de courants d’air et au cours d’un hiver glacial, sur un exemplaire prêté. Découverte des écrits d’une personne qui sans doute n’avait jamais pu satisfaire à ces exigences dont nous n’avons pas le choix. Et qui nous sont substituées dans l’abominable eucharistie permanente de la Valeur, du monde du daisir, du plaisir, de l’intensité et de tous ces cribles meurtriers. De cette personne qui n’était vraisemblablement qu’une personne, ou d’abord une personne, condamnation sans appel et par soi-même dans de telles conditions.

 

Aujourd’hui, Assomption, je suis presque à la rue, moralement comme matériellement ; le tonnerre roule pas très loin. Je songe à ces vingt ans où nous ne nous sommes évidemment pas souvent quittées, non plus qu’avec quelques autres émigrées. Pas quittées mais jamais rassemblées. La mort serait-elle le seul refuge où les émigrées puissent elles trinquer ensemble ? Quel lieu commun dégueulasse !

 

Émigrées. Cela me dépasse d’expliquer tout ce que veut dire ce terme. Nous sommes sorties et la porte a claqué derrière nous, ou bien nous avons été jetées dehors, ou encore expulsées petit à petit, ou enfin carrément violées ; hors de notre peau. Et il n’y a pas d’autre endroit. Il n’y a même plus d’espace. Émigrées donc mais jamais immigrées ; nous n’avons trouvé ni Angleterre, ni Russie, ni Nouveau-Monde. Et encore moins de Suisse. Queudch ! Pas même le réconfort des regards torves de citoyens soupçonneux ; le désert, d’emblée.

 

Il y avait tellement de bonnes raisons à mettre à notre place. Et pas une minute à perdre. Ni surtout la moindre satisfaction, là où nous ne pouvions qu’embarrasser de notre gaucherie scrupuleuse ou incapable. 

 

Émigrées parce que nous ne pouvions pas accepter, et encore moins tolérer. Ah ça c’est ce qui nous sera reproché in aeternum ; peint comme malédiction sur les épaules de nos effigies, dans les belles fresques des églises du progrès, par celles qui « font d’elles ce qu’elles veulent ». Nous ne pouvions pas. Haro ! Ni non plus ne voulions, évidemment. Et surtout pas émigrer. 

 

Où sommes nous, alors, les émigrées, sinon étouffant dans des tubes d’aspirine, enfermées comme des esprits malfaisants ? Des tubes d’aspirine roulés derrière des frigidaires, écrasés sous des matelas, disposés artistiquement dans les choux et les roses de quelques jardins, pour en faire des photos ?

 

Voilà où je nous vois, évidemment incapables de nous reconnaître.

 

 

LPM

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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