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11 juillet 2011 1 11 /07 /juillet /2011 23:04

 

 

 

 


Je n’oublie jamais de mentionner, lorsque je cite comme source Rue89, que ce site d’information me paraît constituer un des raviers de crème épaisse de la bien-pensance contemporaine.

Mais il me reste, par ci par là, au fond de moi-même, quelques graviers de justice. Et je suis donc bien reconnaissante, sans blague, au dit site, d’avoir publié un article sur la première biographie en français d'une nana qui m’était jusqu’alors parfaitement inconnue, Anna Barkova. Une des ces "femmes dans de sombres temps", titre d'un autre livre que je recommande aussi (sur Edith Stein, Simone Weil, Annah Arendt). Ces sombres temps du vingtième siècle, où on n'épargna rien ni personne pour le bien de la race ou de la classe, auxquels succèdent les temps transparents du vingt et unième, où bien sûr tout ça va être réglé radicalement, au nom de l'économie et du droit.

Cette découverte arrive un peu tard dans ce qui me sert de vie, mais c’est pas de leur faute, c’est de la mienne.

 

Je n’ai pas encore pu lire le bouquin en question. Les éditions de l’Harmattan, auxquelles il est paru, sont depuis longtemps une fable au sujet de leur incapacité à faire diffuser leurs livres. J’ai noté par ailleurs qu’un recueil de ses textes était paru chez Verdier, qui a succédé à l’Âge d’Homme dans le travail de faire connaître les auteurEs slaves en français.

 

« En chier comme unE russe ». Je ne connaissais pas cette expression jusqu’à l’an dernier, où elle me fut fournie par une amie au langage très fleuri. Pour autant je n’en ai pas été étonnée. La destinée des peuples de Russie revêt un niveau de tragique permanent, répétitif, meurtrier, qui fut combattu par l’obstination à vivre et une sorte d’optimisme du désespoir tout à fait singulier. Je me rappelle la stupéfaction exprimée dans les témoignages des militantEs étrangèrEs du Komintern, enfin de celleux qui en sont revenuEs pour en parler, car ellils étaient elleux-mêmes déportéEs, devant la résistance et l’espèce de triste optimisme des Russes, ainsi que des membres d’autres peuples pris dans la même histoire, qu’ellils rencontraient sur les périples de leur relégation. Il y a de très belles pages d’Ante Ciliga, par exemple, dans Dix ans au pays du mensonge déconcertant.

 

Ça me fait songer aussi à ce Russe, ou assimilé (mon père connaissait-il les subtilités des « nationalités » de l’Union ?), lequel Russe donc, dans le camp « à régime renforcé » de Sandbostel, força mon dit père qui entendait se laisser mourir, deux évasions ratées, à manger sa maigre gamelle, les jours où il y en avait une. Un autre se la serait appropriée. Mon père survécut, malheureusement pour moi (d’avoir été engendrée, je précise, mon père n’a jamais été méchant envers moi). Que devint le Russe ?

 

« En chier comme une Russe ». On a déjà souvent parlé du fardeau immense qui a pesé, au cours de cette histoire de tyrannies et d’absurdités, toujours plus meurtrières à chaque "progrès", sur les nanas. J’avais lu Guinzbourg, Ariadna Efron… Et voilà Barkova, qui fit encore plus de goulag que les plus tannéEs. Presque trente ans. En effet, elle fit partie de celleux qui furent à nouveau arrêtéEs, à peine revenuEs de la Kolyma, en plein dégel, et réexpédiéEs dans l’extrême-nord. Elle n’en fut, c’est atrocement ironique, libérée qu’en 1964, au moment même où s’amorçait la réaction néo-stalinienne… Y en a qui ont pas de chance, et d’autres qui en ont encore moins !

 

Comme bien des ancienNEs des camps du Nord, elle était devenue selon ses biographes un semi-fantôme obstiné, qui ne vivait, comme Chalamov, que parce qu’il fallait garder le plus longtemps possible la mémoire de ce qui avait été commis, et de touTEs celleux qui étaient mortEs en masse. Un point me touche : elle dépensait sa maigre pension, le jour même où elle la touchait, en bouquins, qu’elle amassait dans un vieux frigo. Cela me fait tristement penser à ma bibliomanie actuelle, seule bouée bien crevée, consommatrice, au milieu du naufrage de ma vie. Je ne prétends pas me comparer à Barkova, vous pensez bien – mais ce petit trait me fait profondément songer à dans quoi nous essayons d’investir nos détresses, lorsqu’elles sont irréparables, et que la vie elle-même est brisée.

 

Elle était très respectée, dans sa misère, durant la dernière partie de sa vie, par bien des gentes qui formaient cette immense famille trauma des rescapéEs, de celleux qui avaient survécu, qui avaient connu l’effrayant après-demain du dicton des camps : « Toi, crève aujourd’hui ; moi c’est pour demain ». Ellils savaient très bien que, selon la terrible logique cannibale du travail, du capitalisme et de la valeur, qu’ellils soient rainbow ou rougeâtres, libéraux ou d’état, vivre signifiait que plusieurs autres étaient mortEs très littéralement à leur place. Nous ne réfléchissons je crois jamais assez, dans notre passion pour accumuler et vivre toujours plus intensément, que le monde est fini, étroit, et que cela ôte, coûte autant et plus à autrui. Matériellement bien sûr, mais encore socialement, et moralement.

Respectée, mais ruinée, désabusée et méfiante à jamais ; on le serait à bien moins. Ne le sommes nous pas, dans une société qui a repris à toutes ses sauces diverses et multiples le vieux vocable stalinien de vigilance, que ce soit sur les affiches du métro ou dans les ladyfest ?

 

Ses biographies mentionnent une étonnante et apparemment longue histoire d’amour qu’elle vécut avec une autre femme, une autre zek, dans un des camps (Elguen ?). J’attends de pouvoir lire son histoire. Vous savez à quel point je suis contre la valorisation de cette fonction dans notre société. Mais là bas, c’était tout autre chose. Et une des règles du camp était se séparer immédiatement toutes les personnes dont on voyait ou pensait qu’elles entretenaient des relations proches, amitié comprise.

 

Voilà. La biographie dont je parle est de Catherine Brémeau. Je ne puis rien en dire de précis encore.

Il y a peu, j’ai pu lire une autre biographie, écrite par une francophone russisante, Maud Mabillard, d’une nana qui fut un symbole vivant en son temps pour beaucoup de gentes, et tomba dans un relatif oubli dont essayèrent de la sortir entre autres Chalamov et sa fille Stolarovia. C’était la socialiste-révolutionnaire Natacha Klimova, condamnée à mort pour l’attaque contre la datcha de Stolypine, peine commuée au dernier moment en détention à vie. Elle s’évada avec d’autres d’une prison de Pétersbourg, grâce à une gardienne dépressive que les détenues avaient pris sous leur aile (!!!) et qui s’enfuit avec elles, fonda une sorte de communauté de femmes politiques en Europe, qui fut vite disloquée par l’hétérosocialité (les SR étaient très, très mixtes, en fait, avec les bons et les mauvais côtés de la chose). Elle mourut de la grippe de 18, alors même qu’elle allait revenir se battre en Russie, où elle aurait sans doute été massacrée par le nouveau pouvoir bolchevik, comme le furent presque touTEs ses camarades SR.

 

J’ai été frappée par le mélange de passion humaine et de rigidité idéologique qui caractérisait cette intelligentsia de combat (et je vous prie de croire que ce mot est pour moi positif, dans un monde qui hait si facilement l’intelligence). Des fois, je me dis que ça me fait penser un peu à des caractères de notre milieu alterno, que j’ai souvent qualifié de stalinien, mais je pense par négligence de certains de ses aspects. Comme me le faisait remarquer récemment une amie, il y a bien sûr la confiance exagérée dans les idées qui nous possèdent, mais il y a aussi une espèce de passion; une passion dure qui conserve des caractères humains. Je ne sais pas si la copine en question voulait me laisser un peu d'espoir, ou au contraire me le ratiboiser tout à fait, en faisant cette remarque. L'humain est propice aux pires comme aux bonnes choses...

 

Anecdote : dans la biographie de Klimova, comme dans d'autres témoignages, apparaît une étrange personne, prénommée Maroussia, dont l’auteure affirme, sur je ne sais quels documents, qu’il s’agit « d’un homme qui vit en femme ». Et qui est embastillée à la même prison. Il semble que cette personne, qui put être trans, ou intersexe, ne s’évada pas avec le groupe, les bio se méfiant d’elle. C’est d’ailleurs un préjugé aujourd’hui un peu oublié, mais qui structura les mouvements révolos pendant plus d’un siècle, que les « membres de minorités sexuelles ou de genre » étaient considéréEs comme de probables indicateurices de la police. De nos jours, la dimension de l’affaire à changé : nous sommes devenuEs réellement avec enthousiasme les clientes de la société du contrôle, concurremment avec à peu près tout le monde. On ne nous distingue plus qu’à nos brassards.

Mais voilà qu'on retrouve, mentionnée par d’autres auteures, une cheffe de partisanEs plutôt rouges et noirEs de même nom, et surtout avec la même renommée de « n’être pas une vraie femme », durant la guerre civile, donc guère plus de dix ans après. Elle fut prise et fusillée par les Blancs. Vous pensez bien que cette personne m’intrigue fort. Il se peut bien que ç’ait été la même, et une trans anarchiste de première bourre.

 

En tous cas, toutes en ont chié comme des Russes, dans des vies où l’espoir d’une aube était toujours déçue par la survenue de ténèbres toujours plus épaisses. Je dois avouer que ce que nous promet notre aveuglement, comme la dynamique du monde actuel, laisse assez peu d’espoir aussi. Mais nous aimons à nous décevoir, il se peut.

 

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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