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2 novembre 2012 5 02 /11 /novembre /2012 08:38

 

 

« Pro-vie, pro-famille, pro-gosses ; parce que vous croyez que nous on est contre ? » Question posée par une militante lgtb à des réaques en goguette.

 

Je suis pas tombée sur le cul, j'étais déjà assise ; et de toute façon je connais la réponse lourdement majoritaire depuis vingt ans : oui, on est pour ça. Comme on est pour le travail, la république, les rtt, les gentils flics qui nous protègent des méchants malfaiteurs… C’est Mickeyville partout ! La réconciliation nationale ! La fin de l'histoire ! Alleluïa ! .

 

On est pour tout, dans tout ce qui est, et on a juré méfiance et hostilité envers tout ce qui n’est pas et pourrait être, bouh. On est d’une bonne volonté à faire peur. On a résolu de tout avaler et d’ailleurs on l’a fait.

 

Bizarre qu’ellils ne soient encore pas contentEs ; pourtant on a intégré toutes leurs croyances, tous leurs modes de vie. Un peu plus on va se déguiser en m et en f pour faire encore plus vrai. On s'y entraîne déjà. 

 

En d’autres termes, être lesbienne ne voudrait surtout, mais alors surtout plus dire vouloir que les choses changent. Ce serait au contraire vouloir s’y intégrer, à fond. Vouloir se réapproprier, réaliser une bonne fois pour toutes ce bon vieux patriarcat dont les coutumes et les formes sont tellement attrayantes. Que c’est une honte qu’on en ait été privées si longtemps. Mais maintenant on est sages, on y a droit, on va tout bien faire comme vous, fonder des familles, élever des lardons, cotiser à la mutuelle, tondre le dimanche entre 3 et 5 le gazon du lotissement…

 

L’identité, marchandise parmi les autres, l’a emporté sur la volonté de changer l’ordre des choses – et des gentes. Et ça risque de nous mener « loin ». C’est que ça nous a déjà rendues fort conservatrices, la convoitise envers ces bonnes vieilles structures sociales qui se ficellent à la mairie, chez les notaires, dans les assurances-vie, devant les tribunaux quand ça chavire. Et il va falloir les protéger, en plus, ces formes si fragiles. Voilà que les bouleversements possibles ne nous apparaissent plus du tout sous le même jour. On a des intérêts maintenant dans l’ordre présent, et pas qu’un peu. On va apprendre, quand ce n’était déjà le cas, à aimer l’état, le contrôle social, la répression, la défense contre les vilains non-rentables ou les aléas politiques qui pourraient faire chuter le niveau de vie de nos petites familles, remettre en cause nos propriétés laborieusement acquises, nos annuités retraite, notre marasme républicain. Plus touche ! On est déjà conservatrices, on va apprendre assez vite à être réactionnaires. Chez les versaillais, pour être tout à fait in.

 

La substitution de la revendication à la critique mène systématiquement par assimilation et ralliement aux formes majoritaires vers une droitisation. Les mouvements d’intégration identitaire qui ont évincé ceux de contestation en sont en ce moment un exemple type, de même que les divers populismes simplificateurs. Il faut dire que c’est une tendance profonde en ce moment, et peut-être le début d’une régression massive, qui entraînerait tout le monde dans l’effondrement ; pour n’avoir pas voulu sortir de ce monde, et au contraire nous y entasser, nous périrons avec lui. Et le défendrons avec la brutalité requise, aux côtés de tous ses autres tenants, contre toute tentative d’échappatoire. Ça sera classe autour des barricades, si barricades il y a : robocops et militaires lgteubés défendant la propriété et la sécurité républicaines-rainbow© contre gouines antipatriarcat, antinatalistes et anticapitalistes. Au moins ça aura le mérite de montrer que les sexualités et autres identités ne sont pas un mode pertinent de départagement politique.

 

On commençait à commémorer ces derniers temps le dixième annif de la mort de Wittig. Je me suis demandée ce qu’elle aurait pensé de tout ça, mais tout simplement aussi ce qu’elle pensait de son vivant, que ça avait déjà bien commencé à glissouiller. Ce n’était pas très clair. Wittig avait du mal à se débarrasser de la gangue léniniste, et de l’envie de rattraper ce monde. Et cependant on sent bien qu’elle n’était pas non plus à l’aise avec la revendication-acceptation. Pour ça je pense elle prenait du champ.

 

Je suis incontestablement plus proche de Solanas que de Wittig.

 

En tout cas, s’il y en a qui sont paumées, ce sont bien les réaques. Autrefois, c’était clair, nous avions des projets de société ou d’autre chose exclusifs, opposés, qui se rentraient dedans direct. Elles voulaient ce monde en bien concentré, nous voulions démolir les formes qu’elles défendaient.

 

Á présent, nous voilà toutes les unes sur les autres, à réclamer la même vie, les mêmes formes sociales et relationnelles, à en rajouter sur comment nous allons super bien les remplir et réaliser. Il y a de quoi en perdre la tête. Apparemment, de notre côté ça suscite fort peu de perplexité. M’alors en face, la panique. Y z’en sont à se couper l’herbe sous le pied pour pas qu’on y vienne ; ainsi d’un fort ahurissant communiqué d’un syndicat de notaires, qui s’oppose à hétérolande partout ; alors même qu’y z’ont tout à y gagner, comme les autres professions juridiques d’ailleurs. Contrats et procès (qui ont déjà commencé, il y a déjà des empoignades entre parentes), lesquels vont de pair avec l’extension des formes du capitalisme et de la citoyenneté propriétaire (laquelle est au départ le but principal de la conjugalité, on l’oublie trop aisément), vont fleurir. Pour parler vulgairement, y vont se faire des c…. en or. Mais nan, moralement ça bloque.

 

Ces gentes là doivent se poser la question « qu’est-ce qu’on a merdé pour que ces dépravées libérales viennent picorer dans notre triste gamelle ? ». Ben, rien je pense. Si il y en a qui ont étrangement déraillé, c’est plutôt nous. Enfin, déraillé, non, on s’est ralliées, voilà tout.

 

Au fond et en toute logique intégratoire et accaparante, il n’y a effectivement pas de quoi en ch… une pendule. Nous avons massivement fait un choix (ce fameux choix qui fait si peur à sos-homophobie). Et comme sos-homophobie nous faisons tout pour oublier que ç’a été un choix, non non, on a toujours été super bien avec ce monde, avec la famille, avec les aliens, avec hétérolande ; on veut y prendre part, s’en gaver, le servir comme des vestales. Les gouines rouges, comment dire, n’avaient pas saisi le sens ou plutôt la fin de l’histoire, voilà tout, sans quoi elles feraient comme nous aujourd’hui. There is no alternative, un monde unique et heureux.

 

Beh oui, ça n’a pas grand’sens, je le vois bien, de s’étrangler et de s’offusquer. Maintenant c’est comme ça, nous sommes comme ça. Au fond nous avons même peut-être toujours été comme ça. C’est le réel indépassable et voilà tout. Comment avons-nous – non, comment aurions nous pu commettre cette dangereuse erreur, probablement antidémocratique (Caro !), de vouloir changer les rapports humains ? Ce doit être un faux souvenir, un vieux cauchemar mal digéré.

 

Ou alors ? L’autre jour, je répondais à un envoi d’une très ancienne camarade, qui faisait suivre un texte sur une supposée – et espérée - opposition irréductible homo/hétéro, que je craignais que nous en soyons tout au rebours, et la tête dans la photocopieuse. J’ajoutais, un rien grandiloquente, que je pensais que nous étions dans un désastre historique aussi pour les tpg, c'est-à-dire le naufrage de ce que nous avions voulu porter en d’autres temps, et, je le répète, l’assimilation à hétérolande – donc la victoire de celle-ci.

Mais peut-être tout le monde n’est pas d’accord justement pour se passer à la photocopieuse, malgré l’apparence d’unanimité et les clameurs d’adhésion ?

Bref je jette la bouteille au marais, peut-être pour des temps prochains où, l’enthousiasme retombé, d’aucunes commenceront à percevoir la misère et l’autoarnaque dans la reconnaissance et l’intégration.

(Peut-être serons nous fières de vivre la même misère que les hétér@, l’égalité avant tout ? Difficile de dire jusqu’où la peur et la honte de se singulariser peuvent nous conduire.)

 

N’empêche, nous sommes encore un certain nombre à être contre la famille, l’enfantement, l’intégration au patriarcat élargi, la demande de certificats de bonne vie et mœurs au pouvoir, la résignation à ce monde laborieux, et cette survie idéalisée qu’on appelle la vie, en cadence alternée avec les anti-avortements - à qui l’acclamera le plus fort !

Nous sommes encore plusieurs à ne pas vouloir de cette existence en tube digestif, à ne pas bien voir à quoi servent les droits dans un monde d’impuissance, sinon à nous encager encore plus, à dire que nous nous passons allègrement des baptêmes républicains.

Nous sommes encore quelques unes à nous souvenir que féminisme et lesbianisme furent des mouvements révolutionnaires ; des refus de la résignation et des volontés de sortir de la saumure ; pas des boutiques du marché existentiel. Qu'elles peuvent redevenir refus et perspective ; changement de génération aidant, ou esprits se trouvant. Vrai qu’à voir où on en est tombées, c’est à n’y pas croire. Mais nous sommes d’indécrottables optimistes. Et l’histoire a ses surprises, bonnes et mauvaises – selon où on se trouve sur l’échiquier, les choix qu’on a faits. Reste en effet le choix, ce fameux choix qui effraye tellement qu’on préfère souvent nier jusques à sa possibilité. Comme tous les spectres historiques, on a beau l’enterrer, il remonte, rentre par les écoutilles mal fermées, fait sauter les canalisations. Le spectre du choix évacué viendra chatouiller les pieds des gentils couples endormis, avant de devenir sans doute moins friendly. Les unes et les autres ne pourront pas nier très longtemps qu’elles ont choisi, et ce qu’elles ont choisi.

 

Nous sommes dans de très sales temps, dans des années gluantes, mais nous parions que les mauvais jours finiront.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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