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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 10:34

 

 

Misogynie, m-valorisation : rien de spécifique, non plus que de fatal

 

 

 

Ce n’est pas une fois, mais quelques, que je l’ai entendue, celle là, à tpglande, dans la bouche de nanas t’ ; fagotée plus ou moins crûment, mais au sens toujours identique et très clair : je me fais chier avec les femmes trans, je ne vois pas ce que je pourrais partager avec, je me sens bien qu’avec les garçons trans, les nanas ou les garçons cis, dark vador, tank girl, enfin bref tout ce qui n'est pas une transse. 

 

(Nanas, garçons… chez nous ne dit pas trop homme et femme, ce sont – et j’en conviens avec allégresse – des très gros mots. Sauf qu’en convenir ne suffit pas, il faudrait les défaire réellement – et là, ça biche. Nous n’en avons rien défait, au mieux repeint les bordures, et glissé vers la normalisation. Je crois que nous sommes à ce jour, finalement, arrivées à 99 pour cent à nous trouver être des femmes et des hommes t’s, même si honteusement et torvement – je parle, évidemment, de la famille f-tpg. Tant pis. Encore ratée !)

 

Je n’y vois pas même tant une profession de foi hétéra (une part notable de celles qui m’ont dit ça se définissent d’ailleurs comme lesb’ – ce qui est facilité par la réduction de ces catégories à des orientations sexuelles, la socialité et le choix d’un monde en étant exclues) que la conséquence de la profonde misogynie qui imprègne tout le social, tout l’identiste. Nous ne pouvons pas nous trouver, pas même rester avec nous-mêmes, sinon forcées, parce que l’affirmativité de fond nous traîne, nous tire, nous fait glisser avec obstination vers les formes masculines et ce qui les porte. Et que la négativité, la profonde remise en cause que nous pourrions porter nous fait horreur, nous dégoûte et nous effraie. Rien de très neuf là non plus - je renvoie à ce que remarquait Bindseil il y a trente ans ("La fabrication sociale...", dans le buisson d'épines conjoint).

 

C’est la même soif d’authentique, sans doute, et de valorisation, qui nous pousse en général vers les cis, même si nous passons notre temps à nous plaindre de leur mépris, quand ce n’est pas de leur haine. La vérité est ailleurs. Précisément là, à bio-m-lande.

 

Comme d'habitude, je ne cause pas là des personnes, en tant que pack identistes à juger politico-moralement, à approuver ou à condamner ; et encore moins de "ce qu'on devrait être/pas être" ; je parle des formes sociales que nous incarnons et (re)produisons.

 

Vous aurez remarqué que je ne cause pas de « transmisogynie », comme le font plusieurs de mes camarades. Tout simplement parce que la misogynie et le masculinisme dans lesquels nous baignons et que nous reproduisons ne sont pas plus spécifiques que ne l’est, finalement, la transitude, ou la f-transitude. Une fois de plus, je crois qu’il nous faut, à regret j’en conviens, abandonner l’idée que nous avons, à ce jour, amené quoi que ce soit de neuf au guignol social-genré, ni que nous introduisions des éléments autres. Au mieux, si j’ose user ici de cette appréciation, nous en avons tiré les caractères un peu plus loin. Mais nous faisons tout notre possible pour éviter de manifester les remises en cause possibles. Pour oublier ce possible. Pour trouver place. Exister dans les catégories imposées. Intention tout à fait conséquente en elle-même, d'un point de vue utilitaire et de survie, sauf que ça ne marche pas pour nous, les éléphantes du genre. Et que ça marche d'ailleurs de moins en moins et pour de moins en moins de gentes au gré du rétrécissement de la portion rentable de ce monde.

 

Le concept de transmisogynie, avec son à-côté, comme l’ont tous les concepts de ce type, de regrettable erreur qui ne devrait pas avoir lieu dans le meilleur des mondes des genres, ou de l’économie d’échange, ou de la citoyenneté, etc. – nous laisse dans la rade où nous nous sommes un peu sabordées, et est tout à fait insuffisant à nous sortir de quoi que ce soit où nous sommes. Parce qu’il n’arrive pas à rejoindre une critique de fond, et par ailleurs ne parvient pas à se défaire de l’idée vague d’un nécessaire paradis des identités, où elles seraient toutes égales, toutes part d’un grand gâteau gourmand winner-winner qui grandirait sans cesse par quelque magie. Bref parce qu’il ne parvient pas à se dire franchement que la hiérarchie m/f, valorisé dévalorisée, n’est peut-être pas dépassable en l’état, se maintient dans les utopies redistributives. Et qu’il faudrait alors nous débarrasser du m. Bref que le principe même d’un monde de valeur, c’est que tout ne se vaut pas, tout en étant emprisonné dans la même cage d’évaluation. L’exigence d’équivalence, indexée sur une tierce faussement neutre, entraîne l’inégalisation.

 

Dans les faits, cela crée entre autres notre aversion réciproque les unes pour les autres, avec les plus miteux prétextes, style que telle ne pense ou ne dit ou ne fait précisément pareil que ce qu’il est attendu (et par qui, quoi ?) qu’elle doive – mais les cis et les m-t’s après lesquelles nous courons, singulièrement, peuvent se permettre les plus grandes fantaisies, sans parler évidemment du pouvoir discrétionnaire de reconnaissance dont elles usent à notre égard, nous n’y trouvons rien à redire. Au contraire, nous nous transformons, incluons des éléments misogynes, rigolons grassement – oh oh oh – de nos propres caractères (il paraît que quand c’est nous qui nous humilions c’est subversif…), nous alignons bref autant que possible, en externe ou en interne, sur ce qui est un des aspects du sujet social contemporain (qui est de se placer aussi près que possible d’un idéal aujourd’hui masculin, blanc, producteur de valeur, consommateur de plaisir - ou l'inverse - intégré, complémentaire, souverain, efficace, etc…), afin de leur plaire – et à notre propre fantôme social, lequel chuchote dans notre dos ! Alors tu parles, z’auraient bien tort de se gêner. Ce en quoi nous nous comportons totalement, identiquement, il importe de le resouligner, comme la plus grande partie des nanas bio – soumission self-hate ou compétition pour l’incarnation des formes m, l’une n’étant pas exclusive de l’autre. Hétérolande, meclande et biolande sont partout, de même que la valeur et de l’identité, et toutes les réalisons avec émulation ; et nous nous mettons très profondément le doigt dans l’œil lorsque nous nous imaginons, essentialisme de statut aidant, que nos contorsions trans changent quoi que ce soit au schéma, dans la mesure où tout, et toutes, sommes tournées vers un impératif unique, débité en portions diversement colorées et fourbies.

 

Je dirais au contraire que si il apparaissait, bien malgré nous, quelque chose de spécifiquement trans, ou transse, nous serions bien embêtées avec, et ne saurions qu’en faire. Á ce jour, rien n’est apparu dans notre sillage qui tranche avec les caractéristiques majeures du présent ; ni le jeu d’un genre toujours binaire et hiérarchisé, même au détail, ni l’intégrationnisme aux formes « neutres » de la féroce nécessité (et l’ahurissement toujours aussi naïf que oh zut, ça marche pas et ça tue !), ni même la dépendance au médical. Ou si c’est apparu, hé bien aucune d’entre nous, moi y compris, ne l’a perçu.

 

Mais voilà. Ici, je ne peux que reconnaître que j’entre dans le parti pris, et que je le prends sans vergogne aucune. Non, je ne crois pas que le sujet social soit pluriel, qu’il y en ait autant que de statuts dans l’échelle du pouvoir et de l’appropriation. Et non, je ne crois pas, en conséquence, que ces statuts sociaux changent quoi que ce soit à l’usage des formes sociales ni à leur ordre. Ce sont elles, par jeu de retour fétiche, qui s’autonomisent à travers notre enthousiasme ou notre résignation, et gagnent à chaque fois quand nous pensons les utiliser, si subversivement soit-ce. Elles tendent vers la réalisation d’un seul idéal, appropriateur, valorisateur, productif, masculin. La concurrence pour s’en approprier les éléments, les revenus et les manettes n’est pas de l’opposition, ni de la désertion. Et je crains que les conséquences n’en aillent toujours, là encore à notre stupéfaction indignée à chaque tentative, dans le même sens, et nous retombent sur la gueule avec constance.

 

Le cynisme appropriateur, faussement fataliste, qui caractérise in fine tout l’ordre cannibale de la gestion, est une puissante forme motrice de cette répétition. Nous sommes hypnotisées par la (peut-être prétendue) nécessité de distribution et d’attribution de tout ce qui est identifiable, consommable, finalement échangeable. Cette forme structure, meut, crée peut-être même économie, justice, identité, relation, bref tous nos gimmicks favoris, nos royaumes de dieu que nous espérons voir descendre un jour sur terre, alors qu’il est vraisemblable que nous pataugeons dedans depuis des temps immémoriaux. Pataugeons même est souvent de trop : nous sommes les créatures, indéfiniment ajournées et désespérées, de cet humus social. Il faut toujours pouvoir dire qui est quoi, quoi est à qui, qui a fait quoi, non pas tant même pour le savoir que pour débiter-créditer nos comptes-fantômes, imputer nos souffrances, monnayer nos joies. Là encore, il est probable que les conséquences sont plus celles de le perfection que de l’imperfection de ces immenses moyens. Et du rêve « gagnant-gagnant », toujours plus, qui a fini par en issir comme revendication ouverte. Mais ce darwinisme social aboutit de fait à notre extermination autogérée, notamment celle des plus faibles – catégorie toujours abondée par cette logique qui fait choir de nouvelles personnes et de nouveaux groupes en deça de la valorisation. Enfin, que ces tropes « accompagnent », immémorialement aussi et toujours se renouvelant, l’hégémonie de la valorisation des formes assignées masculines que l’on peut nommer aussi patriarcat, ou viriarcat, n’a probablement rien de fortuit, et présente au contraire les caractères d’une totalité systémique.

 

Cela fait longtemps aussi que j’ai pu voir, ou apprendre d’autres, les limites du séparatisme. Celui-ci ne participerait d’un déraillement que si, au-delà des retrouvailles, il incluait une volonté critique radicale de ces fondamentaux que toutes les citoyennes ou candidates à se disputent, lesquels forment à mon avis un cercle qui se mord la queue, depuis le naturalisme rampant jusques à la modernité cyberphile. Tout seul, il ne nous empêche pas de reproduire et de décalquer fidèlement les impératifs que nous suspendons au dessus de nous. Je ne crois pas du tout à la vertu de l’oppression, de quelque côté qu’on la prenne, pour créer par quelque magie socio-mécanique de l’émancipation ou de la lucidité. Non plus que la minorisation entraîne par elle-même une opposition au logiques qui l’imposent. Notre espèce de fascination pour les capacités des pires ne nous a menées à ce jour nulle part qu’au fond de la tranchée que l’ordre discriminatoire et brutal continue à tracer. La surenchère dans la dureté, sous prétexte de nous empowerer et de nous blinder, nous conduit en fait à prendre en charge nous-mêmes notre sélection et notre destruction, en fonction d’un prétendu réel « naturellement » ou « inévitablement » punitif qui recouvre en fait l’intériorisation des règles d’évaluation de plus en plus étroites de l’ordre économique et politique. Séparations, pourquoi pas ? mais à condition de reconsidérer d’emblée à la racine comment nous entendons la, les vivre, que je crois bien plus décisif que les pourquoi dont on ne manque jamais pour couvrir ce comment monolithique. Et conséquemment : séparations de quoi et de qui ?

 

Je crois plutôt que l’affaire serait de nous faire vivre un peu – ce qui n’a rien de si simple -  et de cesser de courir, de concourir après la réalisation d’une ou de plusieurs formes unificatrices qui nous rendraient enfin humaines et heureuses. Tu parles ! Cette course même semble plutôt produire en masse brutalité, inégalité, rapports de pouvoir et de privation. Et la cohue dans le décrochez moi ça des buts et des objectivations empêche peut-être de voir que ce sont les moyens dont nous croyons user, et qui usent de nous, qui sont déterminants de notre malheur. Il se peut que nous n’obtenions, de nous-mêmes à commencer, que l’identique, si nous ne tentons pas un examen de ce qui nous semble aller de soi. De même que peut-être une sorte de déflation ou de perçage de la masse de l’identique revendiquée. Enfin d’une défiance envers attirances et désirs, qui peuvent constituer la nourriture d’un dispositif de renaturalisation permanente des structures de l’ordre par lequel nous nous esquintons.

Ce pourrait en venir à une analyse critique et active de fond, pas d’aménagement ou de rattrapage, de la partition attributive misogyne/masculine de tout ce qui constitue ce monde. Et pas d’un point de vue de rattrapage, cela voudrait dire ne pas céder à l’hypothèse complémentariste, nécessitaire, intersectionnelle, qui croit à la possibilité de s’en sortir en gardant toute la drouille redistribuée, mais prendre parti résolument pour les formes dévalorisées, les formes f, afin de tenter un basculement qui ne nous envoie pas une fois de plus dans la reproduction, conséquemment œuvrer à un dépérissement de ce qui fait consensus sans discussion, qui évide, qui se pose en "neutre", en "réel", en invariant et en nécessité, bref des formes m, et de la fascination que nous entretenons envers elles. Cesser de les suivre, de les coller, de se les récup’, de les désirer. Rompre par le même mouvement avec toute adhésion/valorisation, afin de ne pas refermer la cage – il ne s’agit pas de mettre autre chose à la place, mais de détruire cette place que nous remblayons sans cesse, et depuis laquelle la domination nous tombe dessus en pluie de plomb fondu.

 

En somme, nous lâcher un peu les nageoires, nous faire des vies un peu plus vivables, et nous farfouiller un tantinet le citron. Et créer les opportunités pour ça. Marre de s’émuler à jouer les gagnantes, en partant, en fait, toujours vaincues par les raisons de l’ordre des choses ! Nous n’avons pas les moyens de ce genre de résignation. Et il vaudrait mieux partir dans d’autres directions, que de s’échiner à se les imposer quand même. J’essaie d’en imaginer une, mais plus qu’y en aura, mieux ça sera. Au lieu de converger dans le ressentiment, la concurrence pénurique et les coups de surin, on pourrait diverger joyeusement en s’appréciant les unes les autres et en éclatant les injonctions intériorisées. « Que cent fleurs… », hein, bon, m’avez comprise… Á entendeuses, échappées !

 

 


 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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