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9 octobre 2011 7 09 /10 /octobre /2011 10:01


 

 

 

« L’escorte ! Prends en charge ! »

Récits de la Kolyma

 

 

 

« Dès 2013 c’est un accompagnement des personnes trans qui sera mis en place, débouchant sur une loi concernant leur état civil. »

Aurélie Filipetti, députée et porte-parole d’un quelconque culbuto présidentiable, dans la presse.

 

 

Eh ben voilà. Mes déjà anciennes appréhensions envers l’évolution de la prise en charge semblent devoir se réaliser. S’il y a bien quelque chose en lequel tout le monde communie, c’est la tutelle, l’indispensable tutelle sans laquelle trans, putes, nanas bio qui avortent, nanas bio qui avortent pas mais n’entendent pas se laisser pister, etc. ne sauraient se voir autoriséEs, reconnuEs et encitoyennéEs, prend sa forme d’avenir, encore plus englobante ; que nulLE n’y échappe. On va être accompagnéEs, dites-donc. EscortéEs, quoi. FlanquéEs de garde-folLEs (c’est vrai, hein, ça, si jamais y avait des folLEs parmi nous, l’angoisse…). Ah on en avait fichtrement besoin, envie. « Prendre unE transgenre par la main » va devenir le tube des médico-socialEs. Des associatiFves. Des philanthropes qui sait. Peut-être même on aura droit à des parrainages et à des marrainages !

 

En plus, on va déboucher. C’est vrai qu’on croupissait dans la bouteille. Il importait que les autorités de tutelle jouent du tire-bouchon. On va même déboucher sur une loi, encore une loi, toujours une loi. Sans loi pas de reconnaissance, sans loi pas d’existence. On voulait du droit (et pas que les pro-patho, mais touTEs les institutionnalistes et réclamateurices, voir les pancartes de l’Existrans), eh ben on en aura. GavéEs. On finira comme dans la Ricotta de Pasolini, étoufféEs de reconnaissance juridico-sanitaire, et bien entendu de tous ses « à-côtés »… Surtout des à-côtés d’ailleurs. Ce sont toujours les faux-frais qui finissent par faire le principal.

 

On « débouchera », la déesse sait sur quoi, une fois qu’on sera bien misEs au carré, quoi. Il faut croire qu’on n’est pas encore suffisamment apprivoiséEs (ce qui me fait bien rigoler quand je vois comme nous défilons cérémonieusement, comme nous demandons d’être registréEs, normaliséEs ; mais enfin…). On débouchera, si on a été sages et compréhensibles, sur une belle carte d’identité. Toute neuve. Bien française en plus. Le pied tout de même. Le pack. Mais il faudra avoir été correctEs, sans quoi… PuniEs. AjournéEs.

Tant qu’à rester piteusement coincéEs au douteux paradis des papiers, de l’identité vérifiable, irremplaçable, obstinée, évaluée, on aurait bien pu imaginer qu’on nous fiche simplement la paix sur comment on vit et transitionne ou pas, et change tout bonnement les détails de l’état civil. Oh ben non alors. Ce n’est pas anodin, comme on dit encore de l’avortement pour tout de même parvenir à le stigmatiser – je vais d’ailleurs en causer plus loin. Faut prendre en charge. Toujours plus, toujours mieux, toujours plus à la racine.

 

Vous me direz, on l’était déjà. Je regrette de ne pouvoir vous contredire. C’est indéniable. EscortéEs, surveilléEs on est, très majoritairement. Mais tout de même, il y avait ces fameuses failles. Plus ou moins confortables. Je vous accorde qu’on est mal couchéEs dans une crevasse. N’empêche, tout le monde n’était pas également accompagnéE, n’avait pas à rendre de comptes de sa nécessaire progression, ne devait pas conférer égalitairement (mon cul !) mais néanmoins régulièrement avec de gentilLEs animateurices. On pouvait même mariner dans son coin, incomplète, imparfaite et imperfectible, rétive, abîmée, blessée, sans trop de perspectives, entre deux eaux. Fini tout ça. La seule possibilité du mal doit disparaître. Nettoyage et désinfection. Place au mouvement et à l’allégresse, dans les limites du prudent et du sécurisé, bien entendu.

Pasque là, grâce au care, ce fameux care qui va octroyer, du bout de sa pipette, de la valeur à tout le monde, la distribuer, la mesurer aussi, hein, que personne en lampe plus que son dû, pasque la valeur, la reconnaissance, c’est comme le fric ou la (bonne) nationalité, y en a jamais assez, c’est rare et précieux, c’est de nature pénurique comme toutes les richesses, grâce donc à ce fameux care, plus de failles, plus de crevasses. On va touTEs y passer. Enfin c’est ce qui est souhaité, préconisé. On va être mieux qu’encadréEs, mieux qu’encastréEs : on va être accompagnéEs. Qui donc refuserait d’être accompagnéE ? Sinon unE inconscientE, ou une méchantE qui aurait quelque chose à cacher, à soustraire au bienveillant regard de ses congénères, ou juste qui voudrait s’occuper de ses fesses !

 

Je me fiche finalement parfaitement de savoir si ce seront en fin de compte les Bonierbale et la Sofect, ou notre féodalité d’assoces communautaires à délégation sanitaire, avec maman et papa trans, qui gèreront la prise en charge, la mise au carré, l’accompagnement règlementaire et recommandé, si ce n’est obligatoire, les « centres de référence » (!!!), les critères et tout le reste. Comme je ne l’ai pas encore dit dans un texte à peut-être venir, la logique profonde m’en semble la même : produire et identifier. Mais, plus immédiatement, l’injonction et la privation seront les deux mamelles de l’accompagnement, dont on sait ce qu’il veut dire dans une société de fliques et d’assurances, de « protection » et « d’évaluation des risques » ! Et ce, quels que soient les partis de gouvernement. Un peu plus tôt, un peu plus tard…

 

Législation et réglementarisme sont invariablement une vérole inguérissable. Je n’en veux pour preuve que l’immense arnaque de la légalisation de l’avortement. Je ressasse pour la dixième fois. Au début des années soixante-dix, panique à bord. Un peu partout, des nanas de plus en plus nombreuses commencent à se passer de toubibs comme de faiseuses d’anges pour s’occuper de leurs ventres et des aliens qu’ils contiennent. La méthode Karman se répand. On ne peut pas laisser faire ça tout de même. Ça fait désordre et ça ne rapporte presque plus rien. Allez, hop, une loi, pour sauver non seulement l’honneur mais le contrôle des bides. Une loi de tolérance et de dérogation qui commence toujours aujourd’hui par un préambule pro-vie. Une loi qui interdit de se passer de l’institution médicale. Une loi qui limite drastiquement le moment où on a le droit (ah, ce fichu droit !).

Une loi pénalisante, que nous en sommes à devoir même défendre depuis des années, parce que non seulement elle est merdique, mais en plus on essaie par tous les moyens de la rogner. Qui demande, par exemple, même, aujourd’hui, ne serait-ce qu’un allongement des délais ? Personne. Tout le monde est tétanisée autour d’une peau de chagrin qu’on ne contrôle pas !

S’il n’y avait pas eu de loi, si tout simplement l’affaire avait été sortie du cadre législatif, on n’en serait pas là, à courir pour rester dans les délais, à subir les remarques quelquefois ignobles des toubibs et infirmières, à continuer à aller payer des milliers d’euro en Hollande, à… L’avortement (comme sans doute l’accouchement) pourrait se faire chez soi ou bien où on voudrait, avec les personnes qu’on aurait envie… (oui, je sais, je rêve d’un autre état des choses, que le légal comme le social rendent absolument impossible, quoi qu’en couinent les publicitaires d’un « vivre ensemble » qui ne passe que par la conso et la médiation institutionnelle).

 

Bravo les bienfaits de la légalisation. Le principe même de la loi, c’est qu’il y a toujours quelqu’unE qui va rester en dehors. Être reconnuEs, enrôléE, dans une société de dépossession (est-ce un pléonasme ?), eh bien, c’est se voir dépossédéE, hein, pas compliqué…

Mais avec son consentement, puisque c’est désormais là le faux nez omniprésent de l’inéluctable. Si vous arrivez à faire dire oui à quiconque, jackpot. Nécessaire et suffisant. Le consentement est indissociable d’un monde de contrainte policée. La rationalité judicaire a autrefois systématisé la torture pour faire signer les aveux, sans lesquels les procédures n’étaient pas valables… Á présent, c’est l’impossibilité de sortir qui joue le rôle de chemin vers l’acquiescement. C’est bougrement efficace. Quand il n’y aura plus moyen de s’entendre, de trouver des médocs ici et là (c’est pas safe !), bref de survivre dans les failles de l’arbitraire, c’est sûr qu’y aura encore plus la queue devant les institutions. Et qu’on aura consenti. Parce qu’en plus il faut consentir, signer, abdiquer, sans quoi crève dans les ténèbres extérieures !

Consentir c’est céder. Il faudra bien un jour qu’on arrive à regarder ça en face. Si on avait réellement un choix et une liberté on ne serait pas amenéEs à consentir. On voudrait, des fois, des choses, et d’autres fois pas. Et il y en a beaucoup dont on pourrait se contrefoutre, par-dessus le marché.

 

Je ne veux ni être accompagnée, ni être débouchée, ni être légalisée. Et je parie qu’une notable part de celleux qui s’en félicitent, une fois qu’ellils auront été encontractéEs, s’apercevront qu’en ce qui les concerne y aura des clous dans le rata. Mais il sera, comme toujours, trop tard – à moins de toute envoyer promener, mais là on change d’échelle…

Je suis persuadée que cette « sortie de l’arbitraire » va laisser encore plus de monde sur le cul, à moins d’entrer par contrainte dans les images dont rêveront les unEs ou les autres, les Bonierbale ou les mamanpapa, frèrezetsœurs trans. C’est déjà ce qui s’est passé en Espagne. Disphorique, pas disphorique ? Oui papa, non ma sœur. Hop, tampon ! Ah, ces tampons… Il faudrait faire une histoire du tampon. Ce langage des signes qu’on ne maîtrise plus, qui ne permet plus de mentir, qui peut tout faire de vous, vous accepter, vous refuser, vous parquer, vous envoyer à la mort quelquefois, cela s’est vu, et massivement…

 

Et nous en sommes à toujours nous en réjouir, de ces tampons. C’est vrai que nous n’avons guère le choix. Sans tampon pas de ration. Pas moyen de sortir. Ce qui montre bien, une fois de plus, que sans critique générale, allez, mon gros mot favori, universelle, et sans désertion des évidences imposées, eh ben on continuera tout bêtement à se monter les unEs sur les autres pendant que notre masse entière s’enfoncera dans le désastre et la mort. Toute la « lutte sociale » consistera, persistera à en enfoncer unE autre, à ce convenablement diaboliséE et fétichiséE, pour survivre un moment, une génération peut-être, de plus.

 

Avec nos rations T sur le grouillis planétaire de cadavres. Pas même le cercueil ni le baril de rhum… N’y a plus de pirates, et encore moins de robinsons, ou de charbonnièrEs. Les charbonnièrEs sont mortEs. Les robinsonNes sont suspectEs. Les « pirates du genre » veulent aussi être reconnuEs, pouvoir métamorphoser, valoriser la singularité (pardon, l’oppression). Ce qui ne rapporte point n’a pas d’intérêt, c’est tautologique. Pirates sans escorte, fut-elle d’idées, ne valent que pouic. Mais je vois que comme d’habitude cela me mène « trop loin », comme m’ont dit beaucoup au cours des années. Quand une murène exagère… eh ben elle exagère, si vous voyez ce que je veux dire…

 

 

La petite murène

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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