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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 10:27

 

 

 

« N’avons-nous pas encore compris que la sagesse et la sainteté fournissent le cadenas des menottes, la bonté et la justice la clavette de la cangue ? Se peut-il en un mot que nous ignorions que les parangons de vertu sont les plus sûrs fourriers des tyrans ? »

Tchouang-tseu

 

 

 

http://www.lemonde.fr/sante/article/2012/06/18/nourrir-les-terriens-depend-de-leur-nombre-mais-aussi-de-leur-poids_1720794_1651302.html

 

J’avais il y a quelques temps une vague discute avec une vieille amie, une carne comme moi quoi, je ne sais plus pourquoi, sur ce sujet bateau qu’est la population humaine et ses estimations. Je répondais à son expression de l’avis d’une surpopulation qu’aborder la question ainsi, c’était une fois de plus tomber dans le piège habituel qu’est se placer d’un point de vue prétendument extérieur pour juger de notre pertinence. Et comme d’hab’ mettre une abstraction en place de sujet. Enfin que ce genre de méthode aboutissait facilement à la justification de l’extermination de telle ou telle catégorie humaine.

 

Le coup de la bouffe, c’est un classique du genre. Y en aura pas pour tout le monde. Prélude à un cannibalisme systémique et massif, comme l’avait bien prévu le père Swift. Le bon cannibalisme commence d’ailleurs par (presque) soi-même. C’est ce que me rappelait il y a quelques mois la une de l’inénarrable revue que touTes les cafardEs de France, de Navarre et des colonies reçoivent dans leur boîte, avec les avis de réduction de leurs allocs ou de ces fameux « trop-versés » dont on parlera encore quand nous serons en enfer. « Vie de famille », rien que le titre donne envie de s’enfouir très profond pour y échapper. Et, au moins je pense une fois par an, de manière de plus en plus injonctive à mesure que l’économie se vautre, les assistantEs en économie familiale nous serinent comment vivre avec toujours moins, avec une proportion toujours plus grande d’ersatz ; mais d’ersatz surtout qui ne doivent pas faire plaisir (sans quoi on en consomme plus et ça fait grimper le budget). Qu’on soit non pas pauvres, ce qui était un véritable établissement autrefois, mais bien misérables, loquedues, et cela durablement. Des fois qu’on puisse encore servir avant de crever.

 

Et bref, donc, voilà de nouvelLEs affreuXses à tuer. Les grosSEs. PromuEs accapareureuses pour les besoins de la cause, cette fichue cause qui est bien ce dont on devrait se débarrasser en premier. Il paraît que les grosSEs mangent trop. Déjà on mangeait mal (on se demande d’ailleurs ce qu’est bien manger pour ces gentes). Mais carrément là on mange trop. Et donc on rentre dans cette fameuse catégorie mouvante, avec les non-rentables en tout genre, qui, d’un point de vue objectif, ne devrait plus exister. Finalement, on est toujours dans la bonne vieille logique libérale malthusienne du dix huitième siècle, que même le léninisme le plus pur et dur a reconduite avec enthousiasme en concurrence avec la haine mesquine et droitière des « assistéEs » : les méchantEs dominantEs, les obstacles humains au progrès sacré, à la productivité et à la valorisation, ce sont tous les non-rentables, tous les oisifs, tous ceux qui mangent trop, enfin bref les mêmes que depuis le moyen âge quoi. C’est nous qui suçons le sang de la bonne humanité, la seule, la vraie, celle qui produit ferme et consomme responsable, va au bureau et chez WW.

 

Bof, une de ces fameuses « raisons rationnelles » de plus. C’est dans leur logique même, de nous estimer à l’aune des abstractions, des devoirs, des nécessités que nous avons-nous même suspendues en l’air à des fils qui cassent, et qui nous tombent comme des lustres sur la margoulette. Á nos grands applaudissements quelquefois. Prétendues nécessités objectives, économiques ou idéologiques, pourvoyeuses de ce bonheur dont la quête est une cause inépuisable de désastres et d’exactions.

 

Au fond, ce désir obessionnel d’un point de vue tiers, et que sa tiercité ferait tout puissant parce que tout rationnel (autre de nos fétiches), celui aussi d’un levier extérieur pour agir, puisque nous sommes désespérées lorsque nous ne pouvons pas, ce désir imprégné d’affirmation de principe est il pas la simple modernisation de notre angoisse d’être seules ? Pas possible qu’il n’y ait personne, là, qui regarde et par laquelle on puisse revenir sur nous, boomerang, du ciel des idées. Personne par qui nous puissions nous évaluer, nous juger. Cette froide troisième personne de l’idéologie, qui permet toutes les horreurs pourvu qu’on sache en user, c’est dieu, tout bêtement, revenu sous ses oripeaux de la raison absolue, inhumaine.

 

Et quand ce n’est pas dieu, qui fait tout de même un sacré retour en ce moment, c’est un crumble extravagant du pire et du plus absurde, sous les couleurs économiques et scientifiques. Économiques : y en aura pas pour tout l’monde, les non rentables vont crever ; scientifiques, des préoccupations aussi pertinentes que le boson de Higgs ou les exoplanètes. Bah, avant-hier c’étaient les soucoupes volantes. Ce qui rassemble en logique ces redoutables berlues, c’est le pouvoir que nous leur concédons sur nos vies, ou même simplement la place que nous leur concédons dans notre temps et notre cervelle.

 

Ou encore ces « opportunités », censées nous sortir de notre paresse, de nos délinquances, de toutes nos imperfections et insuffisances, qui se multiplient, toutes plus ridicules et clownesques les unes que les autres, mais dont l’unique principe actif est de se tenir « au dehors », dans le monde sacré du développement, de la valorisation, quand ce n’est pas de l’estime de soi (!) et des lendemains qui gazouillent, de nous engager à sortir de nous, à nous aliéner avec confiance, à nous livrer à l’objectivation. Justice définitive, confort moderne, sens de l’histoire, humanité vigilante, sans parler de l'intérête supérieur du peuple, qu’est-ce que nous ne nous sommes pas inventé à ces fins ?

 

Singulier en tous cas de voir comment, petit à petit, le sanitaire et l'idéologique se sont rejoints, au point d'être devenus inextricables. Il faut é-li-mi-ner.

 

Le recherche obstinée, désespérante, de solutions, est comme celle de remèdes ; nous ne rêvons que maintien, rafistolage durables du cadre, à un prix certes fort mais que nous escomptons bien pouvoir faire payer à l'indispensable autre - le seul rique étant de se retrouver brutalement cet autre.

 

« Le ciel est vide et le maître ne parle plus », écrit un critique de la subjectivité, mais qui rêve quand même qu’il y ait recours dans un « vrai » sujet. On y est depuis longtemps au vrai sujet. Il a tout envahi, le ciel en est plein. Nous nous sommes intégralement déléguées. Et avec diversité, comme il est de règle pour la marchandise, notamment les métamarchandises par lesquelles passe notre commandement à disparaître, notre déclaration de superfluité. Y en pour tous les goûts, pour toutes les identités.

 

Toutes ces magnifiques boules de noël accrochées au champignon du désastre ont pour commun dénominateur d’être au final impersonnelles, au-delà, « objectives ». Exigeantes de nos peaux, pour le mieux disant. Elles sont suspendues au ciel des idées, et nous picorent le cerveau. Leur principe est de nous répéter : tu n’es pas assez bien, tu n’es pas assez construite/déconstruite, tu es née et vouée du mauvais côté, dans le mauvais statut, tu es trop ci ou trop ça, tu es de trop. Le de qui tue.

 

Et c’est tout de même ahurissant que dans le même temps, nous entendons soustraire à tout examen, à toute réflexion critique, nos identités, nos « vies privées » essentiellement réduites à notre valeur d’échange marchande et relationnelle, nos restes de subjectivité elles mêmes suspendues dans la pièce de derrière comme des sauciflards, que nous couinions au méchant « universalisme » alors que nous avons depuis longtemps avalé et intégré toutes les machineries de dépossession et d’aliénation qui se reproduisent hégémon,iquement sous toutes les couleurs de la concurrence interne à la domination. Elles sont sacrées, la vérité en exsude, il n’y a d’ailleurs pas d’autre réalité que ce patchwork négociable.

 

Enfin bah, cela n’entravera en rien la croissance : on continue en effet à mettre sur le marché d’incroyables mixtures « anti-obésités » qui tuent à coup à peu près sûr. Les affreuXses mourront en remblayant l’industrie pharmaceutique. Pendant que les grosses sociétés agricoles préemptent les dernières terres vivrières d’Afrique, ouste les pauvres, pour qu’on puisse produire des produits bio à pas trop cher afin de démarcher les survivantEs qui ont encore quelques sous dans leurs escarcelles. Quand on vous dit que nous sommes, résolument et jusques à la mort, dans le meilleur des mondes possibles !

 

Á moins que nous passions à l’euthanasie des formes avec lesquelles nous nous grignotons : économie, démocratie, santé, amour… Euthanasie, là j’use de ce terme. Á escient. Je pense qu’il nous faudra les étouffer et les affamer le plus doucement qu’il nous sera possible, afin de pouvoir passer outre, et non pas retomber en arrière ou plonger dans le meurtre pur. Et surtout éviter de le faire au nom de quoi que ce soit, sans quoi le fantôme nous étrangle et c’est reparti pour un tour.

 

 

 

PS : à propos de ces nécessités incontournables dont nous couvrons volontiers nos intentions exterminatoires et à travers lesquelles nous excusons notre soif de pouvoir, on pourra lire avec je pense quelque profit Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, de Riesel et Semprun, écrit il y a déjà quelques années.

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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