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8 août 2012 3 08 /08 /août /2012 05:44


 

« Surtout qu’à ce qu’on dit vous aimez faire durer »

Thiéfaine, Alligator 427

 

 

 

Je crois que ça n’a pas été fun depuis des millénaires de vivre au Groënland, malgré la paradoxale dénomination de cette terre qui fut, il y a très très longtemps peut-être, verdoyante. Mais le monde moderne puis contemporain a trouvé une collection inédite de moyens de rendre encore plus sinistre la survie, quand ce n’est pas de la supprimer tout court. On savait déjà que ce pays inhospitalier, devenu base militaire géante durant la seconde fiesta mondiale puis la guerre froide, encerclé par les flottes pourvoyeuses de poisson à bas prix qui nourrissent les moins rentables des pays riches, vivotait dans l’infortune et la prédation. On devinait qu’une fonte des banquises allait en faire un relais de la nouvelle route du nord, censée véhiculer à moindre frais pétrole, voitures, panneaux solaires et autres friandises de la survie économique. Mais voilà bien une autre affaire : ce pays serait riche de ce qui rend éminemment pauvre, voire misérable, en notre époque, et sujet à dévoration : les matières premières, et pas n’importe lesquelles, nous affirme un article du Monde :

 

« La province autonome du Danemark possède enfin certains des plus importants gisements du monde en terres rares, métaux stratégiques indispensables à la production de la plupart des produits de haute technologie, dont la Chine dispose d'un quasi-monopole. »

 

(Faute de syntaxe incluse, les journaux étant un des grands lieux de l’affaissement de la langue, reconnu pourtant depuis un moment conjoint à celui de la pensée.)

 

Top classe. Justement la glace fond. Les pelleteuses sont sans doute déjà en construction quelque part. Si les habitantEs de cette île immense avaient encore quelqu’espoir de la récupérer, eh ben c’est râpé. Il nous faut de toute urgence renouveler notre parc de produits électroniques. Et soutenir l’emploi. Ça va creuser sec, remblayer massivement, exproprier allègrement, empoisonner tout, comme c’est déjà le cas en Chine et en Australie (et je crois bientôt au Canada).

 

Et le plus terrible c’est qu’aux conditions d’existence que nous nous sommes attribuées, lesquelles passent exclusivement par l’échange, la production et la reconnaissance, eh bien la possibilité même de continuer repose sur cette exploitation. Dans le triste couloir de perspective de la vendre au mieux. Le monde de l’économie et de la politique n’a ni issue ni alternative, contrairement à dont essaient de se persuader les « alter ». Comme disaient des collègues il y a quelques années, un autre monde était effectivement, par malheur, possible : nous y sommes. Glups.

 

Et l'indépendance étatique même n'y changera rien : on est toujours obligé de se mettre à l'étalage et de se vendre, au prix le plus compétitif, que ce soit sous l'emballage de sa marque ou de celle d'autrui.

 

Le même article nous apprend la joyeuse nouvelle que l’Union Européenne, dont je le rappelle nous sommes, nolens volens, ressortissantes et citoyennes, même avec la nausée de ces catégories, s’est « positionnée très vite sur ce marché ». Classe là encore, les pelleteuses seront bleu ciel et durables. Durables surtout. N’en ont pas fini d’en baver. Parce que la durabilité, économique, sociale, relationnelle, que sais-je encore, c’est ça : c’est que nous n’en avons pas fini avec le cauchemar et l’épouvante, l’abondance des gadgets et la pénurie du vivable, la guerre de touTEs contre touTEs et la survie sous contrôle, l’injonction à la colle et la « santé sexuelle ». Ou, inversement, ce sont ces sympathiques formes sociales et leur aimables conséquences qui n’en ont pas fini avec nous. Pas question même : il faut faire durer, comme le clamait Thiéfaine il y a déjà bien trente ans. Toujours se traîner plus loin à faire de même. Rien perdre. Rien laisser à la fin. Quelle fin d’ailleurs ? Rien, nous ne sommes rien ; l’économie, l’emploi, l’amour, la planète, la nature, les cultures sont concurremment tout, ont droit de cité exclusif, préemption sur nozigues ; nous nous exténuons et exterminons en leurs noms, lesquels ne sont contradictoires qu’en apparence : ce sont toutes nécessités totalitaires, abstractions réelles impitoyables. Métamarchandises d’une concurrence olympienne.

 

Rien laisser à la fin. C’est le principe qui ferme tout espoir. Si jamais cette folie collective vient à épuisement il n’y aura plus rien, et d’une certaine manière plus personne. Bernique pour les optimistes qui attendent une sortie. On ne sort pas de la mort.

 

Et, sans même prendre en compte cela, ce qui interloque, c’est que tout simplement nous voulons perpétuer ce dans quoi nous baignons. Nous en sommes contentEs. AffrioléEs. Toujours mieux, plus, plus loin, le même. Je crois que c’est encore plus ahurissant que le suicide planétaire que cela entraîne. Après tout, on peut imaginer vouloir en finir. Mais en finir comme ça ! Ou même n’en pas finir : rien que continuer indéfiniment à vivre comme ça ! Puisque c’est, que ce soit réalisable ou pas, ce que nous nous proposons. Ce dont nous nous félicitons quand nous le croyons possible. On ne sait jamais ; c’est peut-être possible, des choses étonnantes sont, hélas, possibles. Et nous ne ratons jamais à nous jeter sur le possible pour le réaliser. Eh bien même dans ce cas, peut-être surtout dans ce cas, j’ai les cheveux qui blanchissent un peu plus sous mon henné. L’unique alternative serait donc la mort ou la misère.

 

En attendant, nous avons tout de même réussi à empoisonner la totalité des instants de nos vies avec un dégradé pitoyable de la vieille question sans réponse de l’existence. Ce dégradé est d’ailleurs un accumulis des solutions que nous y avons donné, de nos divertissements au sens pascalien. I fallait pas. I fallait jamais. I eût jamais fallu. Nous nous sommes déclaréEs de trop, fondamentalement, avec rachat toujours à recommencer. Le capitalisme a finalement quelque chose d’une pénitence répétitive et infinie. I fallait pas être Inuit au Groënland. I vaut mieux éviter d’être nana un peu partout. Et finalement il ne fait pas bon tenter d’être humainE.

 

On n’a pas fini de payer notre existence ; c’est le sens fondamental de la durabilité.

 

 

 

PS 1 : Dans le même temps que cette floraison d’optimisme sur l’avenir économique du Groënland et sur celui des i-pads de demain, on apprend d’un peu partout que l’état du climat fait que les sécheresses sont devenues endémiques à des tas d’endroits de la planète, au point qu’il n’est même plus la peine de semer, comme le constate un paysan hindou cité par la presse. Le climat, certes, mais aussi et peut-être surtout le dimensionnement industriel de l’agriculture, qui va rendre finalement la survie bien plus fragile, dépendante, qu’elle a pu l’être. Bref, outre l’eau buvable, c’est carrément la bouffe organique qui va manquer, petit à petit. Le coton a déjà disparu de bien des magasins, je sais pas si vous avez remarqué. Même cause. Mais on aura internet pour réenchanter la situation dickienne qui se profile.

 

PS 2 : sur un autre aspect du même sujet, et suite à ce que j’écrivais dans Verdun DIY, je signale un article d’un vieux de la vieille, lequel arrive, j’ai la faiblesse de le relever, à des conclusions sensiblement proches des miennes : http://www.non-fides.fr/?Breves-notes-sur-le-Chefresne

 

On ne s’en sortira pas en participant à aucun des jeux de société dans lesquels nous nous entraînons obstinément.

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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