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24 mai 2012 4 24 /05 /mai /2012 13:41

 

 

Dans l’espèce de libéralisme libertaire qui a pris la succession, peu disputée il est vrai, de la critique sociale, il y a un truc qui me blesse depuis des années, c’est la rhétorique sur la folie. Que la folie serait une échappée de ce monde, une des « libérations » tant courues et valorisées (mais on ne se pose jamais la question de ce qu’on libère, et auquel on s’identifie, voire se mimétise). Et aussi une fatalité, comme les autres « fatalités sociales », qui se travestissent de plus en plus en maladies : on n’y pourrait, serait pour rien.

Maladie, libération, ou les deux en même temps, puisque nous ne craignons plus, bien au contraire, de positiver le désastre (il est vrai qu’il ne nous reste souvent plus que ça comme matière à traiter).

 

Aujourd’hui je lisais, sur un site qui ne propose pourtant pas que des poncifs, l’énième déclamation « contre-normalitaire » sur les « troubles de la personnalité » et autres suractivité juvéniles. Ou plus juvéniles du tout.

 

Pour ma part, je n’ai jamais vu dans la folie que l’écrasement sous notre propre poids d’injonctions, l’abandon et aussi l’abdication de toute capacité réflexive, et surtout un excès systématique de normalité. La folie a partie liée avec la bêtise morale et la pratique des formes de domination. Nous nous laissons si facilement aller à ce qui nous appelle avec insistance. Á nos rôles écarquillés. Rien de plus triste, attendu, répétitif que la folie. Adhésion passionnée à ce que le présent présente de plus caricatural. Trop plein qui déborde.

 

Il n’y a rien de plus normal, dans un monde de principes inhumains et brutaux, que de s’y surconformer et de devenir dingue. Ça fait même partie des devenirs contemporains majeurs.

Les folies sont devenues les normalités potentielles du no limit. La rationalité instrumentale déchaînée en lutte contre ce qui nous reste de raison raisonnable. L’antipode de la révolte et de l’émancipation, la tête et le reste toujours plus profond dans le chewing gum. Cessons de l’idéaliser.

Si elle a jamais été autre chose, ce dont je doute, la folie n’est en tous cas plus qu’une surenchère parmi un taf d’autres.

 

On a quelquefois dit bien légèrement que la folie consistait en « être soi » avec acuité. Déjà, ce que j’en connaît correspond plutôt à un kidnapping et à une dépersonnalisation accrues. Et par ailleurs, à nous voir, à nous entendre et à nous subir, je me dis qu’il est préférable de n’être soi que jusques à un certain point. Je m’entends : qu’il vaut mieux conserver une grande part de ce qui n’est pas soi tout seul, mais au contraire commun et communicable. Ce qui amène aussi à s’interroger sur la passion née peut-être vers l’époque du romantisme envers l’irréductibilité, ce qui en nous est irréductible, au détriment de ce que nous partageons. De nos jours, cet irréductible passionnel se dit identités.

 

Il n’y a nul espoir dans les troubles comportementaux dont effectivement nous sommes à peu près touTEs atteintEs et même constituéEs désormais, lesquels nous mènent, quand ils sont expansifs, sur le chemin de la violence, depuis les écoles jusques aux champs de bataille les plus divers. C’est la même logique acceptée, ingérée, qui fait éclater la figure de ses petitEs camarades, briser tout ce qui se présente, et, plus tard, conduit à violer et tuer tout ce qui bouge, passionnément, mécaniquement. L’extermination du trop plein comme libération, libération effectivement de ces formes qui n’ont plus besoin de nous, liberté y comprise. Que ce soit dans des « coups de sang », des meurtres de masse, ou des guerres d’autoanéantissement, dont on a même oublié les prétextes, comme en Algérie il y a peu ou au Mexique en ce moment même, avec les surenchères quotidennes de cadavres exposés. Tout ça bien sûr très viriloïde, la folie, individuelle comme collective, a aussi souvent à voir avec la masculinité « neutre » comme mode social ; et dans les faits et aussi au sens où la production, y compris de cadavres, est assignée au signe M ; enfin surtout mécanique et incomparablement, si l’on fait abstraction des moyens, spontané. Dans ces cas, la folie est devenue constitutive du social. Banco !

Á voir comment nous vivons, effectivement, nous sommes massivement cingléEs. C’est un état de fait. C’est pas étonnant. Un mode de vie à la fois agi et subi. Mais est-ce que nous ne pouvons que nous y laisser sombrer ? Est-ce que nous avons perdu toute distance à ce nous-même halluciné et en lambeaux ? Est-ce que surtout nous ne pouvons faire aucun effort pour ne pas nous mettre à courir dans la grande roue ?

Zut ! Mon œil ! Pas consentir ! Pas consentir à surenchérir, à surjouer.

 

Il serait tout de même temps, depuis des siècles que pouvoir, inconscience et brutalité systémique se boostent réciproquement, de cesser de fétichiser la violence, et les moyens en général. On a déjà un tableau de chasse suffisant pour savoir que ça ne nous aidera en rien à sortir de ce monde, mais qu’au contraire cela le renforce. Et qu’ainsi nous achevons de nous détruire. La violence est devenue endémique et systémique, un des moyens autocéphales de l’élimination des surnuméraires, de plus en plus nombreuXses, une sorte de guerre de trente ans sans fin ni fins. Et le lâchage, la libération, qui sont presque toujours lâchage et libération des formes qui nous habitent, et de rien d’autre, nous jettent dans ce mouvement, ne nous font sortir de rien du tout, ni nous opposer le moins du monde à l’ordre cannibale. Bien au contraire.

 

Il nous faudrait peut-être un peu revenir sur notre dogme de fascination pour la destruction, l’écrasement, la déréliction, le laisser-courre, qui rendraient métaconscientEs et extralucides. Ça se saurait. Cette énième version de la politique du pire ne donne que les mêmes résultats que ses prédécesseures : l’embarquement immédiat pour la barbarie.

 

Comme nous sommes acteures, coproducteures en tout de notre débine – c’est le privilège de la modernité - notre refus de penser, notre abandon et notre folie sont, je crois, en bonne partie délibérées et, dans la mesure du sens du mot, choisies. Mais il n’y a pas à en être fièrEs.

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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