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14 février 2012 2 14 /02 /février /2012 21:32

 

 

 

Ces derniers jours, je lisais avidement un livre comme je n’en avais pas lu depuis un bon moment, Nuit, de Hilsenrath. Qui relate la mort, parce qu’on ne peut pas parler décemment de vie, et que la plupart des personnages meurent effectivement, la mort donc dans une ville-mouroir de Transnistrie, en 42. Est-il utile de préciser que les gentes que l’on y fait mourir de faim, de maladie, de terreur, de tuerie et d’entretuerie sont juiFves ?

 

C’est un livre terrible, un récit dont l’auteur a subi le modèle réel ; ce n’est pas un livre glauque ; et cela même si il montre que lorsque la situation est abominable, eh bien nous nous mettons, le temps de crever, à sa hauteur.

 

Ce n’est pas une coïncidence ; la dernière fois que j’avais ressenti la même chose, c’est il y a des années déjà, en lisant Balut, d’Isroel Rabon, un magistral écrivain juif polonais, lequel mourut l’année même qui est décrite dans Nuit. Fusillé dans une fosse de la Shoah par balles. Rabon parlait du ghetto de son enfance, du shtetl dans l’empire Russe. Mais on y sent déjà l’extrême précarité qui constitue la vie de celleux qui n’ont pas droit de vivre.

 

Ces livres, au fond, sont d’une toute autre noirceur que ceux sur le goulag, dont je me repais également. Chalamov, Guinzbourg, Margolin relatent pourtant aussi une situation qui s’est emparée du destin de tout un peuple – et qui, pas plus que les ténébres de la Shoah, n’avait le moindre horizon autre que le soir, ou le lendemain au mieux. Et pourtant il y a autre chose, qui ajoute au désespoir. Et qui est sans doute lié au fait que, quand on est juiFve, on sait qu’on n’a pas le droit de vivre, dès le début, que ce n’est somme toute que sursis. Tandis que la plupart des goulaguienNEs, parmi lesquelLEs il y avait au reste maintes personnes juives, avaient autrefois non seulement vécu mais été autre chose, fondamentalement. Quelque chose et surtout quelqu’unE de fondéE à vivre et à exister. Même dans cette Russie où « on en chie comme un Russe ». Ellils avaient été ouvrièrEs, paysanNEs, cadres du Parti, militaires. Ellils étaient déchuEs.

 

Dans les témoignages de Levi, de Rabon, d’Hilsenrath, quelle qu’ait été la position sociale relative avant l’extermination, il y a la malédiction commune, la haine antisémite, ancienne et moderne. La haine structurale envers qui se voit attribuer l’inexplicable, le Mal insaisissable. Ça marche encore très bien de nos jours.

 

En tous cas je vous recommande les livres de touTEs ces auteurEs. Et de bien d’autres. Je n’aime pas, je l’ai déjà dit, la fascination de la déglingue, de la destruction, de l’abaissement, qui structure hélas une bonne part de la pensée militante, comme si la vérité et la lucidité jaillissaient du désastre et de l’écrasement. Si le cas était, cela ferait partie de la tradition humaine depuis des millénaires, tant ces situations ont été fréquentes et répétées. L’exotisation du pire. Et la politique du même. Je le disais encore à une vieille amie, laquelle, l’autre soir, me confiait sa perplexité que les misères actuelles n’entraînent pas plus de soulèvements : quand on va trop mal et qu’on est trop affaibliE, c’est là qu’on suit et qu’on ne se soulève plus ; on se contente d’essayer de dépouiller un peu plus faible que soi, pour survivre encore un peu. C’est le terrible motif des camps et des ghettos, ce pourrait être celui du naufrage du capitalisme. Cela n'a rien de fascinant, et on ne pourra en tirer aucune rédemption.

 

Mais ça enseigne, ça enseigne sur ce que nous pouvons parfaitement réaliser, sans préavis.

 

En plus, je vous parle de tout ça, parce que je viens de lire cet article dans le Monde. http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/02/14/un-lyceen-meurt-poignarde-par-un-camarade-pres-de-son-etablissement_1643405_3224.html

 

En pleine abondance, parce que quand même, et à Bourges, eh ben on se surine pour un vêtement. Tout comme dans le camp ; tout comme dans le ghetto ; tout comme dans la colonie ou le reparto. Pourtant il n’y a apparemment pas la moindre commune mesure. Ou alors, est-ce encore une confirmation par le fait que l’abondance et la misère, comme l’ont prédit quelques unEs, ont quelque chose à voir ? Sont deux faces de la même réalité, qui tendent en outre de plus en plus à se confondre ?

   

La propagande par le fait du désastre. La vie nue et l'état d'exception qui s'étendent, par nous, avec nous et en nous. Et l'extermination, forme ultime du travail, jusques à son autogestion. 

 

Ça donne le net sentiment que pendant qu’on danse et se pigne sur nos derniers acquis, le plancher part en miettes. Et qu’on va se retrouver direct dans la fosse, avec toutes nos petites histoires de préséances, notre monopoly sociétal, à se prendre à la gorge pour savoir qui coulera la première. Comme l’ont fait nos devanciérEs oubliéEs de toutes les abominations de l’histoire.

 

Peut-être même qu’on y est déjà.

 

 

 

La murène tectosage

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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