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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 12:17

 

 

sur le consensus nataliste, familiariste, propriétaire auquel nous nous livrons,

 

et les dépendances politique et médicale

 

auxquelles nous consentons pour y adhérer

 

 

« L’ADN, ami des enquêteurs, ennemi des cambrioleurs ».

 

Je crois qu’on n’a jamais mieux systématisé le rôle et l’usage, la place réelle dans le monde de la concurrence infinie quoi, de la technique et de ses redoutables jouets, que dans ce titre de l’Union, journal régional de Champagne-Ardennes. Il y a de nécessaires raccourcis que seuls des baveux de presse régionale ou locale peuvent faire. La presse nationale marche trop sur des œufs, sauf quand c’est la guerre. Tiens, au fait, justement, c’est la guerre, et la nationale ne marche plus toujours sur des coquilles vides quand il s’agit de définir le nécessaire ennemi, qui n’est qu’un concurrent malchanceux. Mais c’est pas de ça que je voulais vous causer.

 

Ah, donc, l’adn, la puce rfid, son grand frère le bracelet électronique, leur cousin le phone portable, tant de belles choses même dont j’ignore encore jusques à l’existence, mais qui sont déjà assemblées, activées, mises à profit pour que l’ordre des marchandises règne encore un tout petit peu, avant l’égorgeage qui se profile. Qu’on fasse encore un petit peu de commerce, qu’on produise un chouïa de valeur, avant que tout ça nous pète à la gueule. Et que surtout nul ne puisse échapper au contrôle permanent, qu’il ait ou non de « mauvaises intentions ». Il y a quelques décennies on évoquait encore ça dans des livres de science fiction soucieuse, où il était clairement exprimé que quand on en arriverait là ce serait la tyrannie, démocratie ou pas. On y est et on n’en parle plus du tout, sinon pour se féliciter que les petits voyous qui ont sifflé ton gazole puissent être alpagués et embastillés.

Dernière nouvelle, on va aussi peut-être utiliser de l’adn synthétique comme plate forme de stockage de données. Classe. Entre l’amoncellement de tous nos inventifs copiés-collés et les innombrables renseignements en temps réel sur toi, sur moi, de toi, de moi, etc. voilà qui va, concurremment avec le flicage, nous propulser encore plus vite dans ce monde meilleur dont je parlais l’autre jour, et qui n’est jamais rassasié.

Mais on l'a voulu, on l’a.

Le propre du monde bourgeois, au sens historique du terme, c’est qu’il y est parfaitement possible de réclamer qu’on asservisse des populations et qu’on dévaste la planète pour jouir d’un petit contentement, d’une friandise, d’une consolation à notre vie en cage. Il suffit d’avoir les moyens. De se les donner, ou de se les laisser donner, avec contrepartie bien sûr : quand c’est gratuit, c’est que vous êtes la marchandise, comme dit un adage moult fois vérifié. 

Nous sommes devenues ce monde. Á notre santé.

 

De très braves gentes soutiennent qu’il faut combattre l’usage judiciaire de l’adn parce qu’il « ne serait pas fiable ». Ah. Pasque si c’était fiable il n’y aurait aucun problème que soit détenu le pouvoir de débusquer tout et n’importe qui ? Sympa. Mais surtout, ce que je trouve le plus sinistrement drôle dans l’histoire, c’est que je crois le marquage adn parfaitement « fiable » (1), et que c’est même bien là le drame. Mais le drame est encore plus que nous sommes parfaitement désormais dressées à vouloir un monde du bien, un monde se surveillance réciproque, un monde où nulle n’échappe aux mille yeux de la puissance publique, et aussi un monde de la distributivité individuelle totale, pour la rétribution comme pour le châtiment. C’est même sans doute par ce bout qu’il faut commencer l’analyse pour remonter vers l’acceptation du flicage général ; ce souci angoissé, démesuré, que tout soit séparé en portions individuelles, et que personne n’ait au-delà, ni en deçà, de sa portion. En quelque matière que ce doit. Une termitière de la propriété privée, voilà en somme ce qui motive l’usage de l’identification par l’adn. Une termitière de justice et de pénurie. Une organisation sociale où notre rapport isolé aux choses, aux biens, matériels comme moraux, et pour finir à un nous-mêmes transfiguré et réifié, est le principe moteur. Le monde de la propriété et de son souci par-dessus tout, stipulé comme tel dès les premières constitutions démocrates, doit nécessairement finir en panoptique et en contrôle total, seule « alternative », qu’Hobbes lui-même reconnaissait d’ailleurs comme toujours provisoire, à l’extermination mutuelle et à la mort finale de chacune dans son bunker.

 

Adorno remarquait déjà que la vengeance est peut-être la forme d’origine de l’échange. Il est bien possible que l’économie entière soit, par un de ses aspects, une systématisation totalitaire du ressentiment. Nous nous y projetons dans la logique des choses, dans la logique de nous-mêmes qui devenons objets et abstractions- valeur, et par conséquent dans une obsession de (re)distribution généralisée. Laquelle ne peut être finalement prise en charge que par une instance comptable et inhumaine, que nous peuplons, certes, mais que nous investissons d’une puissance intouchable, et déclarons indépassable, impartiale. Comme la logique marchande.

Cette organisation de la distribution du mal, l’idée aussi qu’en renvoyant les coups dans la gueule, ce qui est je pense indispensable, nous rétablissons un équilibre supposé, une nature, a sans doute quelque chose à voir avec la notion de ressentiment, qui est une des plus présente et des plus insaisissables à la fois de l’habitus humain. Une systématisation de la colère, en quelque sorte – mais là je cherche mes mots – qui transforme celle-ci en justice. Justice qui est probablement parmi les passions sociales les plus violentes et les plus redoutables, en ce qu’elle mobilise sans limite et écrase de même tout ce qui se trouve sur son passage. La question pendante est : peut-on imaginer un monde de gentes en n’ayant pas trouvé une issue au ressentiment et à la justice, qui nous rendent parfaitement inhumaines en deux temps trois mouvements ? Et peut-on y trouver une issue, où sommes nous à jamais condamnées à devoir faire avec cette mégalomanie distributive – et ses conséquences ?

La question n’est pas si anecdotique, quelques camarades l’ont déjà posée avant moi dans les trente dernières années. Il se peut que l’emprise sociale du ressentiment soit une puissante entrave à une transformation profonde du monde humain, et nous maintienne même précisément dans un système comptable et malveillant. Système dont les capitalismes sont une des expressions les plus achevées.

 

On ne s’en sort pas plus quand on fait dans la contestation ; je suis ainsi restée saisie en lisant, récemment, un docte article sur la télésurveillance urbaine, dans lequel était mentionné un ingénieux citoyen qui a programmé un logiciel qui fait vibrer les téléphones portables d’une certaine façon lorsque vous vous approchez d’une caméra. Hosanna. Sauf que, sauf que… le dit portable est précisément un instrument lui-même incroyablement ingénieux, pour ne pas dire pervers, au moyen duquel vous pouvez être géolocalisée (et souvent écoutée) où que vous vous trouviez sur la planète, rien que de l’avoir sur vous, avec ses petites antennes… Bref, bien plus redoutable qu’une caméra, même une de celles « à reconnaissance de gestes suspects » comme il en apparaît. Au milieu du désert de Gobi, certains, avec de puissants moyens, peuvent vous suivre à la trace.

En somme, dans cette optique, le remède est à chaque fois pire que le mal. Ce qui est une suite mathématique constitutive du monde contemporain : pour échapper à un gremlin, humain ou mécanique, vous êtes conduite à user d’un ou plusieurs autres gremlins qui vous entourent encore plus étroitement. C’est en cela que je suis sur la même ligne que mes camarades anti-indus ; si je ne crois pas pour ma part que la technologie soit le sujet social agissant, mais plutôt la valeur, il faut bien dire que la dite techno y est historiquement indissolublement liée, au point qu’on pourrait presque réutiliser les antiques notions du Père, du Fils, et de l’engendrement nécessaire de celui-ci. En tous cas, essayer de se mettre à la hauteur de la techno pour la combattre est aussi vain et pernicieux que de tenter, pareil, de regarder la domination dans les yeux : on est toujours obligées pour cela de s’y lier toujours plus et d’en user.

C’est ainsi que pour assurer ou préserver notre liberté, sans parler de notre égalité, nous nous confions et nous soumettons à un réseau toujours plus dense de lois, de surveillance, de dispositifs d’accès et d’octroi aux critères objectifs que nul ne maîtrise, si ce ne sont les maîtres quelquefois. Et nous nous étonnons régulièrement de nous trouver toujours plus à l’étroit, de ne pouvoir faire quelques pas sans buter sur un mur, ou dans le meilleur des cas une porte close, dont le sésame est infiniment compliqué et rébarbatif à composer.

Seul rompre, si c’est encore possible, donne une échappée.

 

Et j’ai évidemment songé à mes petites camarades qui se rassemblent pour acclamer une toute autre facétie technique, médicale, la pma. Beh oui, tant qu’à faire, dans ce merveilleux monde, sécurisé par les enquêteurs, il serait fort dommage de ne pas faire éclore plus possible d’aliens. Pma, gpa aussi, unies dans la lutte pour le natalisme et l’enfilage des formes sociales familiaristes et patriarcales. Dépendance médicale ou mise à profit des utérus, unies dans l’obsession de la reconnaissance par la reproduction et la culture intensive du signe social sacré « enfant ». Exploitation de soi-même ou des autres, sans aucune velléité de critique de la forme sociale et politique à réaliser. Le prolétariat a été autrefois défini par « les gentes qui n’existent socialement que par et ne possèdent que leurs enfants ». La prolétarisation des identités serait ainsi en pleine floraison. C’est tout de même une drôle de plage d’arrivée pour l’histoire que nous avions tenté depuis les débuts du féminisme, que ce jardin des aliens.

 

Je dis aliens, d’une part parce que dans le ventre c’est un alien, et même après un moment, mais aussi en référence au pages de mémé Arendt, qui n’était pas je crois antinataliste (en tout cas ça ne transparaît nulle part même si je crois qu’elle en a évité l’inconvénient pour son compte), où elle affirme que les enfants viennent à notre monde, ce monde déjà fait, refait et vieux, comme des étrangers, presque des adversaires ; mais des adversaires sans force. Et qui devront se plier à ce à quoi nous avons-nous même du nous plier – contrainte sociales bien sûr, mais aussi sens de réalités difficiles à ignorer. Ce qui d’ailleurs, dans une certaine mesure, contredit fondamentalement les arguties de mes autres petits camarades qui affirment que l’enfance est une classe opprimée. Ce ne serait tout de même pas aussi simple que cela. D’autant que je ne comprends pas toujours leur but : une cogestion de plus de la misère en barres ? Si ce n’est que cela ce n’est peut-être pas la peine de s’éreinter.

 

Bon – je n’ai évidemment pas la moindre indulgence pour les mensonges lesbophobes et hétéro-électoralistes du gouvernement, qui relèvent tout bonnement de la misogynie basique de ce monde, additionnée de haine des lesbiennes. Comme d’hab quoi. C’est d’ailleurs une tradition politique : les lesbiennes se retrouvent toujours bananées, dans toutes les luttes, à commencer de la part de celles et ceux qu’elles ont soutenu. Et les nanas seules sont une population, comme on dit, à surveiller et à décourager – c'est-à-dire qu’on les incite par toutes les pressions possibles à se fiche avec des mecs – comme ça au moins on saura pourquoi on a mal, hein ?

D’ailleurs, l’enfantement comme prise de position personnelle et sociale est une arnaque liée à la dévalorisation des femmes en général : « on » (et on a souvent des couilles, entre les jambes, dans la tête, ou est au pouvoir, ou les deux) fait croire qu’avec des parasites accrochés on obtiendra la considération qui nous est si justement refusée tant qu’on ne s’occupe que de nous-mêmes, pouffiasses égoïstes. Quand on est une nana il faut souffrir, se dévouer, se laisser bouffer jusques au trognon pour être un tantinet légitime. En plus, évidemment, si c’est déjà en soi ignoble comme chantage, ce n’est même pas vrai : vous n’en serez pas moins dans la misère, harcelée, contrôlée par les socio, menottée à vie à vos infâmes lardons qui, de plus en plus souvent d’ailleurs, serons violents envers vous. Les fils valant les géniteurs.

Tout cela, en fait, pour faire réfléchir aussi, simplement, à l’origine de la passion pour l’enfantement : est-ce si gratuit, si inoffensif, si libre que ça ? Euh…

 

Mais voilà, le natalisme comme la médicalisation à outrance sont des évidences positives qu’il est aujourd’hui malvenu d’aller chatouiller. Et tout autant, semble-t’il, que ce que nous pouvons ou non faire de nous soit une affaire d’état, et par conséquent nous soit confisqué ; c’est papa qui continuera à dire si on a le droit ou pas, et à disposer des moyens. Nous ingérer de lui ôter le sujet – nous – des mains paraît grossier. Et nous défilons donc pour l’implorer avec insistance d’être bon et généreux. Soit. Mais c’est comme pour l’avortement, après on nous serre la vis, vis que nous avons acceptée (comme moindre mal ?), et ça le fait pas. Ça le fait jamais, somme toute, de n’avoir prise que très conditionnelle sur soi.

 

Je reviens nonobstant à mes aliens, pardon à mes lardons, enfin zut, je me comprends et vous aussi. Je suis fort antinaturaliste dans mon approche, même si également antitech. Mais là je suis tout bonnement antinataliste. Bref je ne dénonce ni l’adn, ni la pma comme de méchantes choses en elles-mêmes, par immanence. Mais je ne glisse pas une seconde vers la position irénique et nouille selon laquelle les techniques seraient neutres, c’est l’usage qu’on en fait gnagnagna… Le monde la technologie, du capital, du contrôle social et du patriarcat ne font, à mon humble avis, qu’un. Je suis effectivement pour un monde où on aura oublié ce qu’était l’adn, et où on donnera suffisamment peu d’importance à la reconnaissance par la reproduction pour qu’on ne se casse pas non plus la tête à bidouiller de ce côté-là. J’aurais même bien aimé qu’on n’en fût pas arrivé à devoir vivre avec ces choses, ces processus, ces destinées. Après, pareil – ce qui m’ennuie c’est l’évidence, la guerre des évidences, la mise en système, culturalistes hétérocrates contre progressistes familiaristes. Il va de soi que ça me va aussi plus que bien qu’on se passe des mecs pour engendrer. Qu’on se passe des mecs tout court d’ailleurs. Mais tout autant qu’on ne fasse pas de l’engendrement un des goulots d’étranglement de la vie – vu les suites aussi !

 

Je cause d’engendrement – mais je pourrais, et je ne m’en vais pas priver, aussi causer de modifications corporelles liées à l’expression de genre. C’était dans les manuels de sciences nats de quand j’étais à l’école, les « caractères sexuels primaires et secondaires ». Nous avons grandi dans ces évidences, ce cadre, et lorsque nous avons voulu nous y mouvoir, eh bien il a fallu y payer tribut. En clair et en rapide, toute l’histoire trans actuelle est une histoire liée à l’ingéniérie médicale. Nous n’avons, moi la première, jamais pu ni même imaginé nous en défaire, ni concevoir autrement notre devenir. Quelques personnes, si, ont décidé, souvent il y a longtemps, de passer à travers. Mais massivement nous sommes entrées dans les mêmes couloirs que tout le monde, avec notre demande en main, demande déjà formatée d’une part par le règne du sexe social et de ses expressions, d’autre part par l’offre technique en la matière.

Je n’entre pas directement ici dans la question de si et comment nous aurions pu prendre un autre chemin - encore que je croie cette question fondamentale et pour nous, les t’, et pour toutes les nanas. Mais reste le constat : quelles que soient nos exigences, nous avons admis dès le départ le passage par un dispositif que nous ne contrôlons pas et qui nous échappera toujours. Singer la maîtrise « politique » de ce genre de machinerie est une blague qui commence à nous coûter plus que cher. Comme à bien d’autres.

Bien sûr il y a pression sociale, comme il y a pression sociale sur les nanas bio pour qu’elles soient disponibles sexuellement et qu’elle se réalisent en enfantant.

Est-ce que céder de manière répétée et intégrer les normes de cette pression, qui a quelque chose à voir avec le maintien de tout un monde politique et économique, et céder en réclamant des aménagements pour céder dans de « meilleures conditions » est une fatalité ? Dans quelle mesure ne voulons nous pas rompre cette fatalité ?

 

Ce qui m’emmerde avec les polémiques à propos de l’usage de ou de l’accès à l’adn, la pma, les chirurgies de genre et bien d’autres babioles technologico-sociales, c’est qu’elles masquent, taisent des questions de base sur notre rapport à nous-mêmes et sur les formes sociales qui vont avec. Si l’usage, c'est-à-dire la vision comme outil, de l’adn signe le fait que nous n’avons plus aucune critique ni même aucune défense contre le monde de la propriété et de l’isolement sous la tutelle étatique, celui de la pma signe celui que nous avons renoncé aussi à toute prévention envers les formes de la famille, du natalisme, de « l’émerveillement » devant les aliens et leur symbolique sociale. Nous voilà collées à la sainte trinité : papa état qui contrôle et restreint, maman société qui élève et modèle, et l’espèce de saint-esprit sanitaire et médical qui nous amuse de ses tours de passe-passe, lesquels ne visent, comme c’est singulier, qu’à faire que les choses ne changent pas, et qu’on continue hétérolande dans toutes les positions possibles…

 

Car, un malheur n’arrivant jamais seul, se couche lourdement sur nous, à travers ces pratiques, la question de la médicalisation à outrance, qui semble d’ailleurs être, tant qu’il y aura des retraitées plein taux et un reste de classe moyenne, une des grandes pourvoyeuses de croissance dans nos pays. La question nous emmène immédiatement fort loin ; fort profond. J’en suis, comme t’, une sujette si j’ose dire privilégiée. Je pense que le système de rendre possible des tas de choses via cette organisation et ses méthodes pose un énorme problème. Et surtout nous a conduites à une situation de dépendance institutionnelle et spécifique (le médical n’a jamais été aussi hyperstasié, les toubibs jamais autant surhumaines et gardiennes jalouses de savoirs mais aussi de moyens dont l’accès est interdit au vulgus pecum). Et quand les toubibs deviennent des fliques, et qui sait un de ces jours réciproquement, qu’est-ce que nous devenons, nous autres ?

 

Pour moi, il y a arnaque dans la mesure où tout ce monde d’assistance est en fait un monde de dépendance envers un entrelacs d’organisations historiquement et logiquement liées à l’extension planétaire de l’exploitation, et de son petit copain le patriarcat, en tant que culture des formes déclarées masculines. C'est-à-dire que derrière la dépendance, en plus, il y a l’injonction. Et que je ne crois pas vraiment qu’on se débarrassera de la superstructure sans interroger l’infrastructure – que nous sommes. Je lisais l’autre jour des comptes-rendus d’un film sur une nana qui est ingénieure spatiale, et je suis restée un peu blême devant l’étrange émulsion de complexité et de naïveté qui émanait du discours. Un aspect m’a notamment frappée : la course après un « ailleurs » (géographique ou physique) où se réaliseraient enfin des buts d’ailleurs mal définis (l’habituelle égalité dans la dépossession ?). Cette course présuppose qu’on a déjà admis qu’ici, nous, maintenant, c’est fichu ; on ne pourra jamais ramener ce que nous voudrions à nous-mêmes. Donc il nous faut nous extraire (ce qui est d’ailleurs aussi un très vieux motto de la science-fiction). Tout ça correspond quand même étrangement à la quête de soi à travers les mythes, puis les religions, puis les marchandises. Nous ne pouvons, peut-être ne devons, jamais être, « ici et maintenant » comme dit la chanson. Toujours ailleurs, autrement, avec plus d’objets, et finalement plus de dépendance envers le monde même qui nous interdit toute sortie dans le présent. Bref, il y a arnaque.

 

Pour en revenir encore une fois aux aliens, pardon aux nenfants, il y a aussi comme quelque chose de cette fuite désespérée et permanente dans le surinvestissement qu’on y met. On a déjà beaucoup écrit sur l’enfant-fétiche, prescripteur de conso et de mode de vie, etc. Et je pense à juste titre. Mais fondamentalement l’enfant est depuis quelques décennies, par chez nous, une véritable hypnose. Ce qui d’ailleurs ne lui garantit en rien une vie supportable, non plus qu’à ses géniteurs ; baladez vous le samedi dans une galerie commerciale et vous serez documentée. L’enfer familial y éclate dans toute sa splendeur. On n’a même pas besoin d’être dans les logis pour deviner comment ça s’y passe. Autisme et violence. Et j’ose prétendre qu’en se coulant dans les formes d’hétérolande, les non-hétér@ ne feront pas mieux.

 

Pour tout ça, on comprendra que je ne suis pas plus avec les braves citoyennes pour la simple « suppression des test adn » (d’autant que pour cette engeance il y a toujours de terribles vilains méchants envers qui ce sera toujours bon) qu’avec les réaques, dont l’incroyablement hypocrite gouvernement soce, contre la pma. Non plus qu’avec les gendarmicoles ou lgteubélande. Je fuis comme la peste les positions tronquées et spécifistes, où on espère redresser le monde par des interdictions, des permissions ou des injonctions institutionnelles. D’ailleurs je ne veux pas redresser ce monde, surtout pas ! Je veux en changer. Et je n’ai pas la moindre idée de ce que deviendraient, maintenant qu’elles ont été mises au jour, toutes ces belles découvertes et toutes les machineries qui les mettent en œuvre dans un monde supposé plus émancipé. Réellement. En fait, c’est qu’on donnerait peut-être bien moins d’importance aux passions sociales qui ont motivé leur essor : ici la propriété et l’enfantement. Voire notre approche en changerait du tout au tout, enfin qui sait ?

 

Nous passons notre temps présent à vouloir user de tas de choses, d’une part sans nous suggérer que ce sont dans le même temps ces choses, en tant qu’organisation et conceptions actives, qui usent de nous, et d’autre part à courir après technologie et non-maîtrise effective de ce que nous faisons faire de nous, tout en nous lamentant des conséquences. Nos appareils électroniques nous localisent partout, nos identités se modèlent dans les hostos, nos informations s’échangent et se dupliquent sans limite, etc, et nous nous scandalisons de ce qu’entraîne se mettre sous cette dépendance de plus en plus tous azimuts, avec le vague espoir d’une puissance publique bienveillante qui nous protégerait, ce qu’elle fait d’ailleurs – enfin envers notre double statutaire et financier, qui représente la seule vraie existence dans cette société – sauf que cette protection également, quand elle existe, nous extorque la possibilité de n’être pas là, de ne pas être liées à, de disparaître au besoin. Et il en serait probablement de même d’une autogestion qui se plierait aux mêmes désirs et desiderata, bref aux mêmes objets et aux mêmes buts, lesquels nous ramèneraient sans cesse à un inévitable contrôle, fut-il mutualisé.

Il nous faudra toujours être là et vérifiables, légitimables, pour bénéficier des progrès et nouveautés en cours de déballage. Nous n’acquérons rien, dans cette foire bizarre, que des objets et droits pour la jouissance desquels toutes nos clés doivent être confiées au pouvoir, aux experts – et aux commissions de contrôle censées les gourmander. Nous faisons tout de même une drôle de charité sur ce bazar technologico-social du noël perpétuel : nous abondons un fond commun de systèmes, de pratiques, de mécanismes qui nous échappent parfaitement, et nous les étayons politiquement d’un revendicationnisme non critique qui s’assimile de plus en plus à un nouveau secteur du conservatisme, lequel aura et a déjà des conséquences que nous préférons ignorer, au point de vue du contrôle, de l’exclusion et de l’oppression, pasqu’on serait mal sans doute si on se les mettait toutes crues en ligne sous le museau.

 

Enfin, et last but not least, je rappelle que tout cela se passe dans un cadre de contrôle et de restriction légale et répressive. Si on avorte hors hôpital et après le délai, hop, poursuivable. Pareil pour la pma, qui semble-t’il va être réservée par la puissance publique aux couples mariés (mais non, ce n’est pas conservateur du tout). Il ne nous viendrait pas à l’idée qu’il y en a marre de l’œil de papa dans nos culottes, et de vouloir tout bonnement la dépénalisation, la non-inscription dans les codes, des actes sur soi-même. Ah mais voilà, arrivées là on s’aperçoit subitement que tous, absolument tous les « actes de la vie », comme on dit, sont prévus, annexés à nos doubles judiciaires et abstraits, répréhensibles dans telle et telle circonstance. Même s’acheter une glace, on n’imagine plus le nombre de paragraphes et d’alinéas que cela mobilise désormais, et peut aussi bien mobiliser contre nous que pour nous.

L’adn, et en fait tous les moyens de contrôle, c’est papa état qui en monopolise l’usage ou ses critères. Ça vous rassure ? Ben vous deviez pas vous intéresser beaucoup à l’histoire. L’état n’a jamais été et ne sera jamais le bon père bienveillant, fiction qui d’ailleurs n’existe à aucun niveau social, mais uniquement dans les fables des réaques. Papa est violeur et brutal, par fonction. Au mieux il arrive qu’il ne le soit pas, à tel moment, mais il a tout pour l’être quand ça lui chante.

 

Des fois je me dis que nous sommes un peu dans la situation des gentes de la fable, qui ont trois souhaits à formuler – à ceci près qu’il ne s’agit pas là de trois, mais d’une kyrielle sans fin de souhaits, qui presque tous visent effectivement à tenter de réparer ou d’éviter les conséquences du ou des souhaits précédents. Bref que nous avons au nez attachée une file interminable de saucisses, dont beaucoup sont désormais périmées, mais que nous ne faisons qu’allonger au lieu de la couper une bonne fois à la racine. C’est autant le but que le moyen et l’intention qui les sous-tend qui sont à remettre à distance, et à examiner fort scrupuleusement, si nous voulons nous donner une chance de sortir de la nasse. Bien sûr, si nous voulons y rester, il n’y a finalement pas de problème. Restons branchées. Mais n’oublions jamais : quand on ne remet pas en cause le cadre même, qu’on se laisse poser la question par autrui, qu’on renonce à choisir le pourquoi, on se retrouve à la fin toujours coincées dans un angle, contraintes. Ce n’est pas pour rien que dans le médical comme dans le sexuel, on nous amadoue avec le consentement (éclairé de surcroît, tu parles !!) ; contre l’arnaque meurtrière du consentement, il n’y a que le refus préalable et la mise à sac des lieux de pouvoir. Mais il faut pour cela commencer par ne pas désirer l’hameçon. Les désirs, comme les identités, sont des dispositifs de mise en dépendance et d’assujettissement incomparables, auxquels nous nous prenons – et il ne nous reste après, faute d’oser les critiquer, qu’à nous prendre à nous-mêmes des malheurs consécutifs.

 

 

 

 

 

 

(1) les erreurs concernent plutôt des choix d’interprétation ; ainsi de l’inénarrable affaire de la « tueuse en série allemande », qui s’est révélée être une ensacheuse de l’usine où la police s’approvisionnait en cotons-tiges pour les prélèvements…

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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