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3 août 2012 5 03 /08 /août /2012 17:11

 

« « Je ne pense pas que ce soit principalement de déraison que nous manquions aujourd’hui ; et la folie, comme réponse au malheur elle-même malheureuse, n’est jamais une émancipation. »

Jaime Semprun

 

 

Un quelconque psy, dans un quelconque article paru il y a quelques temps au sujet du traitement judiciaire et/ou psychiatrique d’un petit « meurtre multiple » parmi désormais tant d’autres survenu il y a quelques années en Belgique, s’interrogeait gravement sur ce que, selon l’analyse de ses pairs, « la psychose ordinaire est devenue la norme ».

 

Ce qui demande de s’arrêter un instant sur ce qu’est, peut être ou veut être la norme actuellement par chez nous. C’est ennuyeux parce qu’il s’agit d’un de ces mots magiques, plutôt péjoratif mais pas pour tout le monde. Et dont le sens précis s’est dilué au point de ne plus constituer qu’un sentiment d’attirance ou de répulsion.

 

Si la norme, c’est le nomos, la loi, assurément le meurtre multiple, directement et frustement assuré par un personnage sans mandat aucun, d’unités sociales revêtant une importante valeur d’échange au moins potentielle, n’est pas permis, et même scandaleux.

 

Si la norme est un moyenne vague de comportement social, alors là évidemment, vu dans l’état où nous nous trouvons, ça change tout, et la brutalité aveugle envers des un peu plus faibles ou désarméEs que soi, comme envers ses égaux, peut être considérée comme un furoncle de la guerre de tous contre tous, de la concurrence, de l’excellence et de la dépersonnalisation ; furoncle qui tend à se multiplier. Ce d’autant quand la pression externe diminue et que ce genre de meurtre, visant des non-valeurs sur pattes, est considéré comme un dégât collatéral qui, selon les circonstances, sera passible ou non des tribunaux.

 

Mais le bonhomme évoqué plus haut a effectivement, même si c’est pour le retirer tout de suite (il s’est brûlé), mis de doigt sur la question : la folie, qui de mon point de vue consiste majoritairement en un excès de normalité, est elle en train de se répandre ? Je veux dire, sommes nous dans des conditions qui rendent dingue, et surtout acceptons nous d’y glisser, par un mélange de lassitude, de cynisme et de conformisme ? Ce que nous nommons la folie se manifeste tout de même bien souvent dans une exacerbation des tropes les plus bruts de cette vie sociale : extermination, viol, obsessions complotistes, autismes divers. Ou plus généralement un espèce de tyrannie diffuse des humeurs, tempérée par une rationalité cynique qui s’inscrit elle aussi admirablement dans les exercices du pouvoir et des coercitions.

 

Et comme bien sûr rien n’est de notre faute, à part ce que nous sommes, pour ne pas dire simplement d’être, eh bien nous baissons les bras, antiphrase pour dire que nous les levons cycliquement, ou spasmodiquement. La déglingue n’est plus de notre réssort, il nous faut donc la choyer, comme un alien grandi qui s’impose, et à qui plus personne ne tordra le cou.

 

Hé ben zut. Plus envie de choyer la folie ni la déraison.

 

Marre de consentir à cette guerre de tous contre tous, à cette guerre de nous-mêmes contre nous-mêmes, contre l’humain, la raison, l’intelligence, enfin bref toutes ces petites choses qui aident quand même bien à s’offrir des vies moins insupportables. Á soi et aux autres.

 

Marre par conséquent d’aménager la déroute, d’installer et de s’installer dans des hôpitaux de campagne, pas de campagne, des lieux de survie, de jouer alternativement les malades et les sœurs de charité – charité relookée en solidarité, qui a perdu à peu près tout son contenu, ou en support. Tout cet arrière immédiat du carnage social, et dont on sent bien qu’il sera emporté dans la débâcle à la prochaine grande offensive de celui-ci. On se battra dans les chambrées.

 

Marre de faire comme si tout cela était normal, bénin, inéluctable, indiscutable, voire progressiste ou libératoire ; ne posait nulle question de fond, nulle question autre que son aménagement, de même que pour tous les désastres déjà un peu passés, présents et à venir. Comme si tout cela devait être supporté, pour ne pas dire pis, positivé.

 

Nous couinons quand on veut nous renfermer, nous réhabiliter, nous encadrer, nous assainir, et ce à grand raison ! Mais n’avons-nous pas nous même collaboré avec entrain à ce que notre vaste enclos prenne les couleurs de l’hôpital général ? Minimisé et rationalisé, normalisé chaque disgrâce, chaque misère, chaque déraison au point qu’elles se sentent parfaitement chez elles en nous ? N’avons-nous pas souvent reculé devant l’envisagement de les chasser ? De ne plus leur laisser prendre asile, en tout cas si facilement ? D’avoir préféré céder à leur insistance qui parfait la dépossession et la dépersonnalisation ?

Si nous nous résignons à nous voir comme un grand hôpital, avec une perception valétudinaire, eh bien nous l’obtiendrons assurément. Mais il ne faudra pas nous plaindre des suites.

 

La transformation même du concept de raison en celui de santé mentale a quelque chose qui m’inquiète fort. Déjà, et comme je l’avais écrit ici il y a fort longtemps, je ne crois pas que la raison soit une affaire personnelle, mais bien plutôt quelque chose de commun, qui ne nous appartient pas en propre et par là même nous permet de vivre et de faire ensemble. Le concept moderne de santé est celui d’un bien privé comme d’un autre, géré (ce verbe dit tout) en partie de manière étatisée, mais toujours finalement réduit à une propriété. La raison a pour conditions de vie le partage et la confrontation ; la santé actuelle, la protection, la fermeture. Chercher à protéger la raison par la fermeture est un moyen efficace de mener à la folie, comme le même traitement mène l’idéologie de la santé à l’hypocondrie puis à la paranoïa (où elle retrouve, précisément, la raison, tout aussi dégradée et échevelée).

Ensuite, quand on parle de santé, c’est avec la conscience malheureuse que de toute façon elle va décliner, se défera, bref c’est attribuer la mortalité à la raison. Et enfermer celle-ci, démembrée, dans nos tiroirs respectifs où elle est appelée à moisir.

 

Si nous refusons l’enfermement, nous devons conséquemment et primordialement refuser de nous laisser chasser de nous-mêmes par les imitations grossières de la folie et de la déraison. Et de consentir à l’ordre des choses qui nous pousse dans ce marécage qui devient déjà un charnier. Mais ça va pas être si simple que ça ; nous sommes déjà bien abîmées. Il ne s’agit pas de rester où nous en sommes, parce qu’où nous en sommes c’est déjà perdu. Il va falloir nous reprendre, littéralement. Cesser un peu de jouer la croix-rouge, de normaliser et d’accepter notre état pitoyable.

 

 


 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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