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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 07:46

J’ai eu la curiosité d’aller voir sur internet les pages de Google à propos de Valérie Solanas. J’y ai vite été prise d’un frisson d’horreur, à lire d’abord les imbécilités militantes et sirupeuses ; ensuite les immondices qui lui sont versés sur la tête, plus de vingt ans après sa mort. Á commencer évidemment par ceux des mecs antiféministes, que j’aimerais volontiers étriper et laisser gigoter dans leurs intestins.

Mais aussi, plus doucereusement, la négation de ce qu’elle a dit par beaucoup de nanas…

 

Valérie Solanas semble avoir été reniée par tout le monde et, chose affreuse, aussi par elle-même. Ce qui est incontestablement le summum de l’expropriation, et montre aux solitaires, aux isolées qui ont ouvert leur gueule jusqu’où le mépris et la haine de celles qui sont ensemble vont pouvoir les traîner et les disperser. Il y a ainsi des personnes, en nombre, qui ne pourront jamais être chez elles, au sens le plus profond du terme, perpétuellement pourchassées par celles (et ceux !!) qui tiennent à être chez les autres ; là aussi à tous les sens du terme…

 

Et ça fiche la gerbe qu’elle soit désormais revendiquée par ce monde de copines, lesquelles abandonnent et assassinent toutes celles qui gênent leur ronron organique. Après avoir bien joué avec. Mais ne négligent pas de récupérer post-mortem le petit piment de provoc qui manque à leur fadasse ragoût. Enfin… de provoc, pas sur n’importe quoi non plus. Il y a ce qu’on veut voir et ce qu’on ne veut pas voir. Ce qui tire ou pas à conséquences, quoi.

 

Elle a été traduite, on en a fait des explications de texte, pour la réduire aux truismes de la militance contemporaine. On en a fait « une femme en colère », par exemple. Parmi d’autres et sans aspérités. C’est bien pratique, l’encombrante fantôme se voit ainsi contrainte par l’efficace nécromancie des mort-vivantes à marcher dans le rang, derrière la banderole. Au milieu de paroles depuis longtemps aussi vides que de vieilles coquilles d’escargot.

 

Ce qui est terrible, c’est à quel point visiblement elle a été et restera inconnue et incomprise. Surtout dans un pareil monde de « désir et de plaisir ». Moi la première ai juste voulu voir pendant assez longtemps dans Scum une simple charge et décharge, géniale mais entièrement compréhensible, classable dans le féminisme radical orthodoxe où je baignais. Il m’a fallu, chose étrange mais sans doute symptomatique, près de vingt ans, et alors même que c’était là ma cible première, pour me rendre compte qu’elle y avait aussi écrit des lignes définitives à propos du sexe et des relations. Et que ces lignes démolissent la révérence que les différentes parts de la société présente ont pour ces valeurs travesties en activités ! Fichent en l’air tout le discours et toute la pratique qui sont portés aux nues à ce sujet.

On ne voit pas les choses énormes qui nous dominent et nous enserrent de partout. Ni les paroles qui parviennent à se porter à leur dimension.

 

Parce que ce qui est donc assez effrayant, c’est que toute la nuée néo-féministe en dit du bien… mais en « oubliant », en masquant tellement des pans essentiels de ce qu’elle disait et probablement vivait – qu’elle en est mutilée post-mortem. Expropriée comme on peut être virée de soi quand autrui parle, vit en votre place, sous votre image, en vous faisant taire, en vous arrachant la langue. J’ai bien connu ça avec des nanas transphiles qui se la roucoulent douce aujourd’hui sur quelques cadavres et pas mal d’exsangues.

 

Valérie Solanas était par exemple, en quelque sorte, en néo-langage, une travailleuse du sexe anti-sexe. La seule fois que j’ai sorti cet assemblage, les interlocutrices en sont restées la mâchoire inférieure pendante, prêtes à baver d’incompréhension inquiète. Les plus cultivées n’imaginaient sans doute ça que chez des anciennes découragées ou des avalées par le Mouvement du Nid. Pensez donc, refuser et déprécier le plus beau cadeau que nous ait fait le ciel : jouir sans entraves, nous identifier sur comment on s’y livre, nous renifler le cul à la chaîne ! Et bâtir la société idéale là-dessus. Blasphème.

 

Valérie Solanas fut une des très rares vraies blasphématrices contemporaines, une des rarissimes qui osèrent s’en prendre à ce qui est réellement vécu comme sacré par à peu près tout le monde aujourd’hui. Ce qui ne pouvait que lui valoir l’excommunication universelle, ou pire le travestissement quand il paraissait intéressant de se l’adjoindre en tant qu’image subversive (ce mot me fait vomir).

La question n’est d’ailleurs pas qu’elle ait été ou non blasphématrice pour la chose elle-même. Blasphémer ou croire blasphémer est un jeu de société pour personnes bien nées depuis plusieurs siècles. Valérie Solanas a blasphémé par nécessité, parce qu’elle avait quelque chose à dire, qui est terrible dans sa présence et dans ses conséquences. Elle n’a pas blasphémé pour s’amuser. Elle n’a pas fait nombre dans les centres lgbt ni les kissinges. Elle l’a payé non seulement de sa vie mais peut-être aussi de son rapport à elle-même, dont on dit qu’il fut anéanti, par la haine et le ridicule qui lui collèrent aux os et adhèrent encore à sa décomposition sans aucun doute…

 

Je ne rédige pas un hommage à Valérie Solanas. Je songe en tremblant à son destin horrible, au destin épouvantable de bien d’autres femmes qui finirent souvent leur vie internées, pendant des dizaines d’années quelquefois, sans aucun espoir. Je songe en tremblant à ce destin qui pourrait assez facilement être le mien, lequel en a en tous cas pris nettement le chemin. Détruites et trahies souvent par les gentes mêmes à qui elles avaient livré leur confiance. Et qui fréquemment, ou leurs héritièrEs, engraissent paisiblement sur ce qu’elles leur ont volé, en le dénaturant qui plus est.

Au fond, même hors de l’HP, Solanas fut internée hors de l’humanité durant à peu près toute sa vie. Nombreuses sont sans doute celles qui errent et croupissent ainsi dans le no woman’s land invisible que leur ont tricoté leurs sœurs, avec la complicité et la bénédiction du reste de la population.

 

Il n’y a aucun hommage à rendre à un destin pareil, ce serait obscène, et donner raison aux saloperies roublardes qui font encore aujourd’hui leur petite monnaie sociale et relationnelle avec ses osselets. Il n’y a hélas aucune vengeance possible à en tirer non plus. Même à coups de ceintures explosives. La défiguration ne se peut jamais rattraper. Il n’y a qu’à espérer que ça et là, dans le silence, des personnes lisent et comprennent un peu.

 

Un peu. Nous ne pourrons jamais comprendre tout à fait ce qu’elle affirmait. Mais nous pouvons quand même en saisir quelques lignes. Un refus fondamental au moment même où la fameuse « révolution du désir », vieille farce qui n’a pas fini de faire baver, s’extirpait du chenil moraliste déjà tombé en ruines, et où la glorieuse schizophrénie succédait sans grand effort à la névrose démonétisée. Elle fut une des très rares à comprendre instantanément que cette « révolution » était en fait l’accélération décisive et l’accès à l’hégémonie de ce qui couvait depuis quelques siècles. Et le chemin d’un asservissement sans précédent à l’intensité, à la concurrence et au devoir d’être.

 

Nous nous annexons les unes les autres. Nous sommes incapables de  nous reconnaître, de nous traiter autrement que comme fonctions et utilités. Moi-même vois bien qu’ici je tends à attraper moi aussi un bout de son squelette. Tout ça est à faire tourner la tête d’épouvante.

J’ai toujours détesté les discours sur la folie, notamment les discours dithyrambiques ou faussement bénins, genre à la Artaud par exemple, ou plus récemment à l’alternote antipsy. La folie est quelque chose d’abominable, le signe et la conséquence mêmes de cette expropriation, de l’impossibilité de rentrer dans soi parce que d’autres s’y sont installéEs. Je fuis moi-même la folie depuis des années, je m’accroche désespérément à tout ce que je peux de moi-même, de tout ce qui n’a pas été détruit par le mensonge, le mépris et la « bienveillance ». Il en reste souvent moins qu’on le croit soi-même.

Je crois profondément que nous devons combattre la folie et ne pas la laisser nous dévorer en la « tolérant », quoiqu’en disent les bien-pensantEs qui ne le sont pas, elles, folles, je vous en réponds. Qui dirigent même très bien leur barque. Et font leur profit de la destruction d’autrui – ne rien laisser perdre.

 

Je ne peux rien dire à une morte. Il y a de longues années, dans un texte dont tous les exemplaires ont disparu, j’avais du conclure la même chose envers une autre victime de l’axe du bien militant, que j’avais connue. Et qui elle aussi en mourut très bien, très seule et abandonnée. Sans laisser la moindre mémoire. Et il y en a eu quelques unes depuis. Quand on me sort le slogan selon lequel le féminisme n’a jamais tué personne, je ricane doucement. Il en a tué bien moins que d’autres. Encore heureux ! Mais il a tué surtout de celles qui firent confiance à sa jactance et qui étaient désarmées. Comme tous les ismes ; ce n’est pas une question d’intentions, elles sont toujours bonnes. Mais dans un monde d’acquis que nous ne voulons pas détricoter, peur de perdre (même si nous sommes très fortes sur la « déconstruction »…), ces bonnes intentions pavent l’enfer, on ne le redira jamais assez.

 

Valérie Solanas ne semble pas avoir beaucoup parlé de la confiance, si ce n’est pour rappeler le terrible abandon affectif des femmes aux hommes – mais aussi les dégâts en général de cet affectif qui finit toujours au cul et à l’angoisse d’exister par lui. Elle a laissé l’éventualité qu’une reconnaissance fût possible, si justement nous arrivions à nous débarrasser, outre des mecs, et peut-être encore plus urgemment, de la sexualité et des relations qui vont avec elle. On a envie précisément là de lui faire confiance, même si on doute. Que si on parvenait à passer par-dessus ce dantesque lacis d’entredévoration, nous pourrions enfin nous regarder sans nous blesser.

Mais ça ne craint pas de se faire entre gentes d’aujourd’hui.

 

Rêvons un peu…

 

La petite murène

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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