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20 septembre 2011 2 20 /09 /septembre /2011 12:21

 

 

« L’idiot du village fait la queue et tend sa carte d’adhérent pour prendre place dans le grand feu »

Thiéfaine


"Quand les bombardiers high-tech lâchent leur charge mortelle sur justes et injustes, ils mettent en œuvre de manière simplement active et violente la même logique qui tous les jours se déroule passivement, sans bruit et dans des dimensions beaucoup plus grandes à travers le processus économique."

Robert Kurz

 

 

 

Je crois que je mourrai, dans cette ambivalence qui m’a tuée entre participer à ce monde, y mettre des pansements d’un côté, le critiquer et déserter de l’autre, que je mourrai donc en ne sachant toujours pas si je suis étonnée ou non.

Si je reste bouche bée devant ce que je tends à identifier comme une mixture de cynisme et d’inconscience, sans d’ailleurs toujours bien en discerner les proportions ; mixture qui semble former mes contemporainEs victimaires de toutes les catégories qui continuent à se battre désespérément pour s’introduire dans la capsule chaque jour plus étroite du monde de la représentation et de la valeur, conditions actuelles très réelles de survie.

Ou bien si, me regardant du reste, je suis résignée : nous ne sommes plus que ça et ce mouvement ne nous est pas propre, il est automate, comme tout le phénomène d’écrasement qui le contient et l’entoure.

 

N’empêche, une fois de plus je lis les bandeaux de hourrahs lgteubés® qui accompagnent la libération (!) de l’expression de l’orientation sexuelle chez les militaires américainEs. Et je reste assise dans un mélange de tristesse et de blasage.

 

Rien à voir, évidemment, avec le fait que ce soit aux states. Il faudra, si je survis, que je dise un jour l’autre accablement que suscitent chez moi les feignantises paralytiques politico-morales que constituent les automatismes antiméchants par la fétichisation des groupes sociaux, ainsi que les fantasmes historiques et idéologiques qu’ils recouvrent ; antiaméricanisme, antisionisme, antispéculateurisme, anti-islamisme, antibourgeoisisme… Mes camarades de la critique de la valeur ont d’ailleurs déjà beaucoup travaillé là-dessus, et je vous y renvoie en attendant (ou en n’attendant pas, si je cane avant d’avoir retrouvé mes facultés et ma vie).

C’est, si j’ose dire, du ressort du second étage de la fusée. Je parle plutôt du premier, du fondamental.

 

C’est le fait même, brut, général, qui m’effraie. On se réjouit qu’il soit toujours plus possible, à un plus grand nombre et de manière toujours plus bigarrée, de porter et servir la raison générale d’état, d’économie, de domination (et vous aurez bien compris que je parle de la domination générale, et que je n’ai pas plus de sympathie quand elle s’incarne chez les militaires clandestinEs d’un état putatif que dans celui d’une « grande puissance ».

Cette raison sanglante dont parle Robert Kurz dans un livre malheureusement non encore traduit en français.

Hier, on se réjouissait d’un renforcement des frontières (pour les méchantEs, là encore, bien entendu).

 

Il s’agit d’être toujours du bon côté, de plus en plus réduit : celui qui n’est pas encore dévalué, celui sur qui ne pleuvent ni les jugements ni les bombes, celui qui ne croupit pas dans un mouroir.

 

Et c’est là que surgit l’ambivalence. Est-ce que réellement les contradictions insolubles que cela pose ne sont pas perçues ? Ou bien est-ce que, clairement, « on », c'est-à-dire touTes les impétrantEs à la reconnaissance, ont fait allégeance au monde tel qu’il est, ont accepté toutes ses conséquences ?

 

Je crains bien que, courte vue ou pas, la seconde réponse soit la plus appropriée.

 

Ce qui détermine aussi, toute moribonde que je sois, l’évolution de mon ambivalence.

 

Comme je le disais l’autre jour à des co-adhérantes d’une grosse orga, qui assure de fait ce qu’on appelle un service public de santé, je craque à l’idée de continuer à poser des pansements sur des blessures que, directement ou non, je vais causer par ailleurs en soutenant les formes qui modèlent le présent.

 

J’ai délibérément, ne déplaise à sos-homophobie, refusé d’être hétéro ou hétéra dès mon enfance, dans la cour de recréation où je prenais dans la gueule ce que j’identifiais comme étant un des principes de ce monde. Je croyais naïvement que ce serait une désertion effective. Près de quarante ans plus tard, j’ai du maintes fois constater que les querelles sur la réalisation et l’intégration, la perfection donc dudit monde, ne remettaient pas un instant ses bases en cause. Bien au contraire. Et que ne pas être hétéra (tout en se réappropriant et en repeignant, bien entendu, pasque faut pas gâcher, tout ce qui fait le monde hétéropatriarcal) n'avait aucune vertu qui change quoi que ce soit.

Dommage, c'était bien essayé, nan ?

 

( Il est tout à fait possible qu'un au moins de ceux qui étaient avec moi dans la cour de recré soit aujourd'hui bienveillant officier dans ces armées modernes et ouvertes. Qui sait, peut-être lui-même a-t'il fait son coming out. Youpi. Voilà qui change tout, n'est-ce pas ? )

 

Il arrive évidemment que ce soit plus grossier et caricatural dans certains cas que dans d’autres. Il y en a dont l’espoir est ainsi accroupi dans les tribunaux, avec une tête qui ressemble de plus en plus à celle de tous les  vautours. Il y en a qui l’identifie à cette bonne vieille image du, de la soldatE qui d’une main extermine les ennemiEs de la liberté, de l’autre distribue rations K et tentes aux réfugiéEs de l’économie en armes.

 

J’aurai la cruauté de rappeler cette magnifique image d’une idéologie aujourd’hui discréditée, où un soldat du Troisième Reich, puisque c’est de lui dont je parle, était photographié, un enfant (blond !) dans ses bras et dévorant une tartine avec des yeux pleins de joie. La légende en était « Populations abandonnées, faites confiance au soldat allemand ». Les destinataires du message étaient les habitantEs des pays envahis.

Il est possible que ç'ait été l'image prototype de la brutalité schizophrène et des ses prétextes humanitaires ; les naziEs ont été des précurseurEs de l'efficience publicitaire, comme le fait remarquer G. Anders (1).

De nos jours, l’enfant n’est plus nécessairement blond, exotisme et guerre planétaire obligent. Le soldat est issu d’une foultitude d’armées, demain d’encore plus, vu les néo-états qui poussent à la porte pour faire eux aussi, et leurs peuples, partie intégrantes et reconnues du crashage. Sans parler des ONG qui champignonnent. C’est vrai que ça serait nul, à quelque échelle que ce soit, de rater l’apocalypse qui a déjà commencé – et qui commence par nous et notre déni de conscience. Il doit forcément rester des places !

 

Et donc, à quelque échelle que ce soit, individuelle et citoyenne comme internationale et étatique, en passant par les milieux, les identités et les assoces, c’est la cohue pour entrer. Ou plutôt pour officialiser le fait qu’on est dedans, bien au fond. Qu’on a sa carte (à puce !).

 

PorteurEs (puisque nous sommes désormais des porteurEs de singularités et de détermination, rien de plus et rien de moins) d’orientation sexuelle et d’identités de genre, nous ne sommes pas en reste. C’est l’allégresse à chaque petit mouvement dans la foule entassée, qui nous rapproche de l’inclusion totale.

 

Merci bien. Je me suis foutue dedans, moi aussi. Et individuellement, économiquement. Et idéologiquement, collectivement, en tentant un schizophrénique grand écart entre critique et réclamation, entre désertion et pansements. Je n’ai pas su choisir.

 

Je suis l’idiote du village, en quelque sorte. Charité bien ordonnée commence par soi-même.J'y ai cru, et très au delà du raisonnable et de l'évidence.

 

N’empêche, je suis drôlement accompagnée.

 

 

 

La girafe pouic pouic

 

 

(1) Dont la seconde partie de l'Obsolescence de l'homme vient d'être enfin traduite (éd. Fario). Je n'ai pas le courage de me livrer à une critique des forces et des faiblesses de son approche. Je vous renvoie à un article de la revue Krisis : http://www.krisis.org/2009/arbeit-macht-nicht-frei-2

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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