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16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 11:41

La petite murène louche de temps en temps avec agacement sur le énième feuilleton des audacieuses françaises séquestrées par des états ou mouvements barbares et mal intentionnés, qui n’ont rien compris à leur désir de connaître. C’est pas nouveau. Quand elle était enfant il y avait déjà Françoise Claustre dans les sables du Ténéré. Plus tard il y eut la mère Aubenas qui y a gagné semble-t’il une espèce de magistère surjournalistique à parler avec autorité de tout et de rien. Et là on vient d’avoir droit à l’affaire Reiss. En attendant la prochaine qui ne tardera pas, puisqu’il s’agit de la reproduction d’une attitude sociale et de ses diverses conséquences.

Ce qui relie quand même ces mésaventures, ne vous en déplaise, c’est le principe d’exotisme. Là bas si j’y suis. Ou si s’y trouve quelque vérité dont je puisse m’arrondir. Aller se flanquer au milieu des plus excitantes émeutes, des guérillas les plus pathétiques, des civilisations et gouvernements sur lesquelles la controverse est le plus à la mode. Parce que bien sûr, ce n’est pas dans nos tristes fesses que se situe l’intérêt, la valeur et la promotion sociale chez les siennes. C’est chez le Turc ou l’Algonquin, vieille et moisie passion française et probablement un peu rousseauiste. Principale variante il est vrai : il fut un temps où on partait sans désir de retour, où on « prenait le turban » par exemple, où on s’établissait et adieu. Ça concernait peu de gentes, et fréquemment des qui s’étaient mis en position de n’avoir guère plus le choix. Ce n’est plus le cas, pas même des bobos écolos qui ont paraît-il bâti un cauchemar nommé Auroville dans les Indes orientales, pour y vivre leur fantasme purificateur au contact (ce fameux contact, ce mot dit tout…) de la civilisation indienne (mais surtout pas de la misère et de la pollution galopantes). Á gerber.

Mais l’autre version, contemporaine, c’est le tourisme militant. Lequel a, comme le militantisme en général, fusionné avec l’universitaire. On part avec quelques grades et une recommandation académique. Et en frétillant de désir de s’immerger. Et on s’immerge tellement dans la vraie vie qui bouge qu’on finit en prison, avec quelques grappes de penduEs qui se balancent aux alentours. On est quand même préservée de la pendaison, en général, quand on n’a pas eu l’idée lumineuse d’aller se ressourcer par exemple chez ceux que les médias nomment les talibans. Mais on ne sait pas quand et comment on pourra en sortir.

Bon, la petite murène n’a pas envie de faire dans la satire. Elle déteste le Canard Enchaîné et autres saloperies évidentistes du même tonneau. Ce qu’elle veut dire par là, c’est que ces affaires qui font couler bien de l’encre et du télex sont la petite corne de l’énorme iceberg de l’exotisation. De ce souci dévorant d’aller se chercher chez les autres. Si possible des autres bien autres, tellement on a appris à se détester et à se mépriser, à s’ennuyer avec soi. Et aussi appris que l’ennui c’est mal, ça participe de la frustration et là, c’est l’enfer, l’enfer de la honte. Nous sommes dans une société de la fierté, notamment dans les mouvements alterno-universitaires. Il faut pouvoir se gonfler comme des grenouilles, gonfler et resplendir de réalisation, d’expérience, de savoir. Toujours plus. Toujours plus loin. Toujours plus autre. Puisque le rêve, plus ou moins avoué selon les personnes et les idéologies, c’est de se faire autre. La petite murène en a connu qui s’affublaient de noms arabes et cherchaient à ne coucher qu’avec des « racisées », par exemple, pour faire bonne figure dans notre pays islamophobe et contenter leur masochisme envahissant. Ah c’est que ça vous change la moelle des os de vous appeler avec un K dans le nom (ah non, pas Karine, ça c’est nul !) et de vous promener au bras d’une personne bien typée, comme on dit. Mais il est vrai qu’aller serrer la paluche à des guérillères Kurdes ou faire sa thèse à Téhéran, là aussi ça vous pose en vous-même, ce vous-même qui justement ne peut prendre de valeur qu’en se remplissant de ces autres, de leur image correctement lissée, et en s’éloignant de notre triste destinée pâlote, à jamais répudiée (à part l’héritage des parents quand il y en a, évidemment). Les renégatEs du dix-septième, par exemple, acceptaient d’être des mortEs civilEs dans leur pays d’origine. RayéEs des cadres. Á l’époque des avions, d’internet et des identités multiples, on a fait fi de ces limitations. On n’a plus à choisir, dieu merci. On collectionne et accumule.

Identités multiples et multipliées, du reste. Ce que les alternotes et compagnie cherchent dans les collectifs, c’est déjà à dépasser cette triste enveloppe qui nous fait irrémédiablement unes. Uniques au mauvais sens du terme, limitées, pauvres quoi. Et du coup, une des magies de l’exotisation, c’est de brancher nos tristes personnes enfermées dans leur peau sur des peuples entiers, des destinées époustouflantes. Encore mieux que le mille-pattes collectif blanchouillon, hein ? Étrange évolution du rapport de la fameuse individualité occidentale et chrétienne (ah ah !) au fourmillement enrichissant des autres. On peut difficilement se montrer plus cynique dans la reconduction du vieux rapport raciste et colonisateur…

La petite murène vous dit ça – elle y a trempé aussi, elle a pataugé dans cet enthousiasme fétide. Elle se rappelle, ça c’est en plus le summum du tourisme militant bien-pensant, une « mission civile » en Palestine, par exemple. Et plus tard d’avoir suivi avec entrain une de ces « néo-K » chez les « indigènes ». D’y avoir battu sa coulpe en chœur et répété avec componction des aberrations essentialistes qui ne se distinguaient que pour avoir été inversées. D’avoir joué la petite Delphy quoi. Ah elle en est pas fière d’avoir participé à ces faux débats d’abruties. D’avoir fait taire le doute. Marché en cadence. Obéi. Elle en a été récompensée par les plus ignobles saloperies. Elle dirait somme toute « bien fait », bien fait pour avoir été aussi bête, si justement ce « bien fait » ne participait pas encore de tout ce cirque « là bas si j’y suis ». Et de la déresponsabilisation généralisée. Elle n’est pas là bas, elle n’est pas ailleurs. Sa pauvreté est sa pauvreté mais sa haine est aussi sa haine, on en verra peut-être les effets quelque jour.

Bref voilà. Les sentiments et réflexion qui l’agitent à lire les articles sur les péripéties de cette universitaire manifestante. Mais surtout sur la passion sociale qui anime tout ce qui dans ce pays ne se veut pas ou plus « bourge » ou « norméE ». Normée ou exotisme. Binarité de cauchemar. Est-ce que les Chartreux y échappent ? Comment échapper, oui, à cette alternative de plus en plus tyrannique, à cette confiscation du possible par des attitudes et positions de plus en plus rigides, répétitives et misérables pour ne pas paraître pauvres ? Mesquine ou envahissante, le beau menu…

On a l’impression d’une fuite éperdue devant l’éventualité de se reconnaître (et d’ainsi pouvoir reconnaître autrui autrement que comme une fonction sociale et un appât existentiel). Fuite considérablement facilitée par des moyens techniques (véhicules, télécommunications) que Jeanne Bloy, encore elle, décrivait dès 1900 comme une accumulation de possibilités de se débiner, justement. De se débiner physiquement mais aussi moralement et existentiellement !

Il va de soi que la case prison au beau milieu de cette débauche de mouvement ne peut apparaître que comme un scandale. Immobilité et réclusion ! Hé oui, l’exotisme a ses risques, puisque c’est ainsi que l’on nomme les fatalités logiques en cette époque d’assurances et de tribunaux. On passe sous un bulldozer blindé, on se prend une rafale d’arme automatique (auquel cas on passe martyre, car il ne faut rien laisser perdre) ; ou bien on stagne dans une geôle. Le traitement de l’affaire est d’ailleurs un peu compliqué, notamment dans les deux premiers cas. On ne peut, ici, trop le dénoncer comme un scandale, parce que ce serait oublier que les gentes qui vivent là bas subissent ça tous les jours, anonymement. Et que c’est pour le progrès de l’humanité. D’où la voie moyenne du « martyre », pas trop célébré non plus. La rage exotique a ses pudeurs. De toute manière il n’y a plus personne à sauver.

Dans le cas de l’emprisonnement, c’est une autre affaire. Encore une fois, la petite murène se fiche de la cuisine qui se joue en pareil cas et des divers enjeux. Ce qui lui fait souci c’est ce qui mène à ça et le monde idéologique qui va avec. D’ailleurs, il n’est pas même indispensable d’aller sous une autre latitude pour faire l’expérience : comme signalé plus haut, il y a de nombreuses opportunités dans ce pays même. Y compris de se retrouver en prison, mutilée ou morte. De se retrouver martyre ou scandale médiatique en étant sortie de soi, en ayant revêtu quelque défroque idéalisée. C’est encore arrivé il n’y a pas très longtemps. Et les comédies jouées autour ont dépassé tout ce qu’on avait vu depuis longtemps en stupidité bienveillante.

Tout pour ne pas se retrouver seule avec soi, avec son histoire, sans valeur ajoutée. On a la désagréable impression que c’est devenu (mais depuis quand ?) l’unique enjeu réel de ce qu’on pourrait appeler rébellion, sous nos latitudes…

 

Dans ses Prisons, la très grande Marguerite de Navarre pose en troisième et suprême lieu de détention, dont il se faut évader, la science, l’obsession de la transformation de soi par l’accumulation de connaissance, de certitudes et de découvertes. Je crois que c’est une des très rares qui aient eu conscience de cela dans notre histoire de plus en plus positiviste. C’est en nous et dans notre propre pauvreté que nous avons à chercher. Elle est sans fond.

 

La petite murène

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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