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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 18:16

 

 

 

En quelques jours, deux visions sur les routes de la pré-noël.

 

La première, à la sortie de la Vernède, village au fond de la vallée du Doulon, l’autre lundi. Il y avait de la neige, la route même n’avait pas bien dégelé. En grimpant prudemment au dessus du village, voilà que je croise trois chiens en goguette, dont le vieux berger allemand du café-restaurant, qui à la belle saison agonit les passantEs du haut de sa terrasse. Tout ça trotouillait allègrement, les oreilles en pointe, avec un air de liberté, de légèreté et pour tout dire de joie qui faisait envie. La maraude et l’association libre les plus complètes. Comme quand nous allons aux noix. Je songeais aussi à ce que j’écrivais l’autre jour, sur le plaisir relationnel et sexuel porté au pinacle des plaisirs ; les anciens auteurs qualifiaient les chiens de « lubriques ». Ma foi, ces trois là avaient l’air de goûter la vie, dans un des plus beaux et paisibles endroits imaginables, sans courir après la chosette ni se mettre à la colle. On voyait bien que c’était l’occasion qui les réunissait.

 

Quelques jours plus tard, sur ce causse du Quercy, triste pays de prés pelés et de chênes étiques, l’inverse : cette fois je suis à pied, bique à deux pattes, et les vraiEs humainEs qui passent sur la départementale en voiture. Une d’elle me croise donc, et je vois, comme à l’accoutumée, le mec qui conduit, mine d’abruti sûr de lui, et la nana, à côté, avec le masque infiniment fermé de consternation et de résignation qui se voit si souvent aux femmes en couple, hétéro de surcroît. Le même, mâtiné encore d’exaspération, qui est celui des jeunes nanas agrippées par leur mec, arrimées à lui, dans la rue.

Je ne jure pas d’ailleurs qu’il n’en soit pas, profondément, de même dans les couples homos. Ils ne connaissent pas la dissymétrie sexiste, mais l’enfermement relationnel, le mélange d’exaspération que ça se passe et de terreur que ça s’arrête, ça… C’est comme qui dirait tristement égalitaire. La glu reste la glu.

 

Ah ça ne fait pas envie, ça glace plutôt, ces millions de visages crispés, paralysés. On ne peut que se dire, purée, vivent le couple, la famille, l’amour et la relation. Urk ! Rien qu’à voir les têtes que les gentes en tirent, il y aurait de quoi émigrer sur une planète où on ne connaîtrait pas cela. Surtout vers noël, qui semble l’époque sommitale des horreurs liées à ce genre de choses.

 

Et pourtant. C’est aussi celle où le plus de gentes se jettent sous les trains par épouvante de la solitude. Tout de même stupéfiant, cette poursuite du bonheur qui, qu’elle fasse mine d’aboutir ou pas, se solde par l’impossibilité de vivre. N’y a quelque chose qui ne va pas, tout de même. On ne peut pas éviter de penser que ce qui biche, c’est précisément la poursuite, sans parler du bonheur ou de l’idée qu’on s’en fait, sans parler des piteuses réalisations qu’on s’en impose. Le mal à la racine, quoi.

 

Elle a une bien sale tronche, la poursuite du bonheur, dont se méfiaient déjà tant les sages de Grèce que de Chine anciennes, qui trône comme motif suprême en haut de la constitution américaine, qui rythme l'angoisse avide contemporaine (exister ! rah !) ; et qui nous mène obstinément ainsi à tous les casse-gueule, après nous êtres bien mordues la queue.

 

L’angoisse d’être seules. On supporte n’importe quoi. N’importe quelle promiscuité, n’importe quelle dépendance.

Nous sommes terrorisées, peut-être pas tant par le fait, la chose d’être seules, que par être vues comme telles, non utilisables, non assimilables au commerce relationnel, dévalorisées par ce pour nous comme pour autrui. Il nous faut notre image aux étagères de la hiérarchie : amour, amitié, socialité. C’est assez confondant tout de même qu’on soit amenées à coupler ou même à bosser, non seulement par pression matérielle, mais par auto-injonction à nous montrer sociables et consommables.

Nous nous prêtons à tout et à tous, pour échapper à ce que nous percevons comme une marque infamante.

 

Et c’est pourtant, paradoxalement, ces relations, ces engagements qui nous enferment, nous coupent des occasions et du plus grand nombre, comme de la tranquillité et de l’indépendance, qui vont avec. C’est ce fichu écheveau qui nous coince dans des maisons où on est mal (et surtout mal accompagnées), qui nous fait faire la gueule dans des voitures, qui nous rend tout le monde insupportable, à finir par nous-mêmes. Et, pour notre malheur, nous ne pouvons envisager de nous en passer. Mélancolie quand je vois des connaissances déjà bien abîmes qui se cherchent quelqu’un pour les achever. Zéro partout.

 

Ce n’est pas en libérant la relation, non plus que les échanges ou tous ces trucs autocéphales, avec des pattes partout, qui nous dévorent, qu’on va aller vers du mieux. On a au contraire toujours été vers du pire, toujours plus d’utilisation, de dépossession, de dépendance. Les libérations n’ont fait que déchaîner sur nous et sur le monde les automatismes les plus aberrants. Les libérations vont contre les émancipations. Ce n’est jamais nous qui sommes libérées.

 

Pour ma part, je crois que je pourrais vouloir une espèce de révolution où on ne se cherche ni bonheur idéal, ni ennemiEs – ou amiEs - faciles. Où on tourne le dos pour de bon à ce qui nous arrache à nous-mêmes. Une sorte de révolution agraire, où on ait chacune notre lieu, notre lopin. Une révolution anti-relation et anti-travail. Une révolution contre les identités. Une révolution contre les ergastules multicolores où nous nous enfermons avec rage. Cesser d’avoir à nous produire et à exister forcenément. Une prise de part à une émancipation humaine, quoi. Même s’il faut se montrer biques pour y parvenir.

 

Bique murène

 

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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