Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 novembre 2012 7 11 /11 /novembre /2012 10:02

 

 

La presse (Le Monde du 27 octobre) annonce que la pédégère d’un grand groupe minier vient de démissionner. Ça merdait dans le bizeness ces derniers temps. Il se trouve que ce groupe possède les mines d’Afrique du Sud où, ces derniers temps, la police a tout simplement tiré dans le tas, dans la grande tradition du bon vieux libéralisme dixneuvièmiste. Les mineurs, ces gavés qui exercent tout de même ce qui a toujours été un des pires métiers au monde, réclamaient obstinément onze cent euro par mois pour redescendre. Onze cent euro. En Afrique australe. Mais c’est la mort du petit commerce. On vous en donne quatre cent si vous êtes sages. Tiens, fume ! Allez hop, lock out, fusillades (ce qui montre bien que les gouvernements issus de révolutions politiques n’ont pas plus que d’autres l’intention ni d’ailleurs la possibilité de remettre en cause l’ordre économique ; d’où leur investissement dans les hochets culturalistes les plus réacs – voir les piteuses suites du « printemps arabe » : l’alliance des militaires et des curés, et l’auto-extermination des non-rentables).

 

Vous descendriez, vous, dans une mine d’or, même pour onze cent euro ? Pas sûr hein ?

 

Mais le plus beau de l’article, c’était sa conclusion : « Le départ de la dirigeante âgée de 55 ans risque de réduire un peu plus le nombre de femmes à la tête de grandes entreprises  cotées à Londres. » Beh oui. Ça va nous faire un trou dans la parité. Il importe que, nous, les nanas bio et demain t’, prenions une part substantielle, sinon égale, à l’exercice de la domination et à l’exercice du désastre économique, comme à la guerre généralisée qui va avec. C’est même tout ce qui reste, dans cette optique, de ce qui fut autrefois le féminisme : intégrer l’ordre qui est précisément celui du patriarcat.

 

Non, mais, là, c’est tout de même énorme. Je rognonnais déjà il y a quelques temps sur les protestations d’un groupe paritariste contre le fait qu’il n’y avait pas ou plus de femme au conseil d’admin’ d’un grand groupe européen de production d’armes, c'est-à-dire platement d’exportation de la mort au pays des non-rentables, sans parler de la répression interne ici. C’est ça qui les ennuyait, au lieu qu’il y a quarante ans les nanas combattaient contre la guerre institutionnelle du capitalisme généralisé. Mais elles ont une tête, ou un restant de capacité critique, les camarades ? ou bien est-ce qu’elles croient vraiment comme Caro de Prochoix que nous sommes dans le meilleur des mondes et qu’il faut vite s’y creuser sa petite place ?! Déjà, politiquement et moralement, ce genre de participationnite est tout simplement odieuse, vu ce à quoi nous cherchons à prendre part. Mais le plus pitoyable est que si, comme il est probable, le crash de l’économie se continue, et que nous ne cherchons pas un autre paradigme de vie, c’est tout couru que la barbarisation en cours va, dans son élan de « retour aux sources » bien viril, schniaquer d’abord les nanas – et autres a-valoriséEs. Bref que les paritaristes de l’engagement dans le désastre et la démence planétaires travaillent directement contre nous – contre elles !

 

Je dois avouer, je reste sur le cul du succès de la vitesse à laquelle les néo-conservatismes ont pris, et par diverses voies, la place de la critique féministe. Que ce soit le familiarisme nataliste rainbow, l’attrait pour de très obtus complémentarismes religieux, ou la passion de participer à la domination intégrée productrice de valeur et hich tech, de plus en plus de camarades se mettent à tranquillement défendre les différentes facettes de l’ordre en place. Sans même sembler supposer un instant que cet ordre puisse être notre mort à toutes dans ses conséquences. Il y a vraiment, depuis vingt ans, un abandon systématique de la critique et de la remise en cause au profit de l’adhésion aux évidences les plus grossières, et de la prise de place concurrentielle dans la machine de l’exploitation. Ou de tout autre secteur du capitalisme. Je me suis quelques fois épatée sur les injonctions féministes institutionnalistes à « conquérir le sport ». Le sport, sans doute une des formes sociales les plus néfastes du monde contemporain. Mais rien de l’ordre des choses ne doit nous être étranger. Nous devons devenir de parfaites sujets automates, comme les mecs se vantent d’être. L’appropriation versus la critique. Mais c’est nous à la fin qui sommes appropriées par les formes sociales du patriarcat. Et voilà qu’au lieu de détruire des aberrations comme le sport, nous nous pressons à réaliser les singeries qui y sont prescrites. Peut-être avons-nous aussi perdu le sens du ridicule. Communier dans le sport est moins grave de conséquences que de compéter dans l’exploitation et la destruction, mais fait partie du même combat.

 

C’est sûr que si nous sommes devenues une corpo identitaire comme une autre, cherchant à se placer sur le marché, et à tirer notre part de profit du système en place, il n’y a rien à dire en logique interne. Après nous aussi le déluge. Mais dans ce cas là l’essentiel du féminisme a cessé d’être un mouvement pour changer les choses. Au fond, comme pour tout ce qui fut tentative révolutionnaire et qui n’est plus au mieux que du syndicalisme, la résignation est passée par là. Mais même la croyance que l’acceptation de l’état de fait aura pour contrepartie un accès aux dividendes, matériels comme sociaux, a d’énormes « chances » se révéler un énième marché de dupes.

 

Le pire étant qu’il n’y a pas de méchants trompeurs, de complot pour nous égarer : nous nous dupons nous-mêmes, massivement, comme d’ailleurs à peu près tout le monde. Nous croyons dur comme fer que les formes sociales, économiques, politiques actuelles vont nous amener joie et prospérité. Évidemment ça manque sérieusement de réflexion sur ce que recouvrent cette joie et cette prospérité. Et ça commence bizarrement à durer, la marche vers la terre promise. Mais nous marchons. Et ça ne nous est pas propre. La misère propre à nous par contre, c’est que nos devancières ont été en état de se méfier de ces promesses et de ce qu’elle signifiaient ; pas nous. Que ce soit par avidité, par résignation, par peur ou par crédulité, nous y souscrivons les yeux fermés. Nous en réclamons toujours une louche de plus, alors même que la marmite bascule.

 

Et puis bon – autant le dire, nous avons choisi d’essayer de profiter de ce monde, là aussi peut-être plus par résignation que par machiavélisme. Sauf que ça risque de nous coûter ce que nous ne soupçonnons même pas, pour quelques gains provisoires de certaines d’entre nous. Et comme toujours dans l’histoire humaine, nous ne mesurerons l’affaire que quand il sera bien trop tard pour en sortir, parce que nous aurons tout simplement perdu les capacités d’autonomie que nous avions, à tous points de vue.

 

Le féminisme et le lesbianisme ne semblent plus être pour grand’monde d’entre nous des contestations radicales, voire même pas radicales, de l’ordre en vigueur. Il est vrai que c’est devenu le cas de la plupart des mouvements et idéologies qui ont autrefois prétendu à en sortir. Du refus et de l’invention, nous sommes passées à la revendication, puis finalement à l’acceptation et à la reproduction. Produire, voter, engendrer… Doit on en tirer acte ? Ben oui, je crois ; les féministes révolutionnaires sont à présent très minoritaires et marginales. Un choix a été fait. Les féminismes institutionnalistes et intégratifs, voire quelquefois religieux (!), rassemblent la très grande majorité d'entre nous. C'est comme ça et, ne croyant pas un instant à un "sens de l'histoire", je ne bougonne contre au nom d'aucune "nécessité" ; juste des espoirs déçus et mis dans le placard.


En tous cas, nous voilà bien mal placées désormais pour nous plaindre des conséquences de ce à quoi nous avons adhéré. Nous avons rejoint les cohortes de consommatrices insatisfaites – ce qui est un pléonasme. Nous consommons des formes sociales qui créent dépossession et violence, et nous ne manquons pas de nous plaindre. Le féminisme acritique qui se réduit à une réclamation d’égalité dans la dépossession et l’exploitation n’a d’avenir que dans un ordre des choses inchangé. Nous nous trouvons dans une situation non seulement de compromission, non seulement d’échec, mais pour tout dire, je le crains bien, de stupidité historique. Est-ce qu’on a pris du xanax, un coup sur la tête ? Je dois dire que je n’arrive guère à comprendre l’unanimité dans la résignation et le ralliement qui caractérisent nos mouvements depuis une vingtaine d’années. Est-ce que la « fin de l’histoire » nous a contaminées, que nous croyons nous aussi qu’il serait déraisonnable de chercher à aller plus loin ? En tous cas je nous trouve bien patientes.

 


Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Dans Les Orties