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21 octobre 2012 7 21 /10 /octobre /2012 09:34

 

 

Ça tatouille de plus en plus fort, tout de même, dans le match mondial de la domination. Qui incarnera à la fin, avec la brutalité adéquate à l’effondrement de ses propres bases, la légalité, le droit, la propriété, l’échange (parce que de partout, désormais, ce n’est au fond plus que de ça qu’il est question) ?

 

Le principe en est que personne ne doit échapper aux destins qui ont, par leur biceps, passé l’homologation, les éliminatoires. C’est comme partout dans le monde du consentement : vous n’êtes pas censé divaguer, on vous impose le choix ; il n’est finalement plus très large, et y faut choisir. Léger aménagement de 84’. Mais il reste prescrit d’adhérer, ou du moins d’être supportrice, aux bleus ou bien aux verts, ou à quelques autres, et d’éviter de fiche trop de pensée critique dans ces mayonnaises délicates. Sinon anathème.

 

Je dois avouer que je commence à avoir les poipoils qui se dressent à ouïr et lire ce que défendent des fois mes petites camarades, et surtout la défiance de plus en plus grande envers qui se manifeste envers des positions non affirmatives ou critiques. On se croirait revenues soixante ou quarante années en arrière. Pensée-blocs. On ne cause plus que d’ordre républicain progressiste ou d’anti-impérialisme libératoire. Néo-cons, guerre high-tech et institutionnalistes versus léninistes et existentialistes fanoniens. Justifications urbi et orbi de la brutalité et de l’évidente urgence d’é-li-mi-ner. Reste, revient la bonne vieille négation idéologique des gentes et du réel ; ne doivent exister que les statuts, les nécessités, les natures et les cultures. J’apprends ainsi avec quelque désespoir l’enthousiasme de camarades féministes pour une thèse, une de ces thèses de la pureté populaire comme on en bouffe par toute la planète depuis longtemps, selon laquelle les tpg ou lgteubés vivant dans des pays arabo-persans sont au mieux de regrettables accidents de contamination identitaire, des grumeaux dans la béchamel du peuple quoi, peut-être carrément des agentes objectives de l’impérialisme, le vilain le seul l’unique.

 

Ah, cet objectif qui permet depuis deux siècles de surmonter les vies et les personnes, de les passer au rouleau de l’économie ou de l’idée ! Et ces éléments étrangers, aaahh, ces irremplaçables éléments étrangers, à la nature au peuple à la nation etc., sans l’action perfide desquels aucune impuissance, aucune impasse n’a jamais pu être scrutée ni expliquée, tant il est certain qu’elles ne peuvent être constitutives de nos merdouilles sociales et culturelles. Classe. Donc les tuer ne pose nul problème moral, puisqu’ellils n’existent pas vraiment. Ça relève de la prophylaxie, ce qui n’est pas étonnant dans un monde où la santé, sous toutes ses coutures, est un must depuis un siècle et quelque et a accompagné toutes les totalités et autres tyrannies, y compris la démocratie et ses concurrents actuels, religieux ou nationalistes. Conséquence du lit de procuste des idéaux civilisationnels et du cauchemar partagé des cultures pures. C’est avec cette logique que presque tout le mouvement révolutionnaire a assisté tranquillement à l’extermination d’une partie notable du Cambodge il y a quelques décennies, au nom de la production massive de l’homo novus. Y fallait pas déranger les alchimistes, la pierre, pardon la chair philosophale allait sortir des camps, toute fraîche toute nue. Pareil nous du recours aux traditions ? Ou de la défense de la république ? Qu’allons-nous défendre, admettre, encourager sous peu, les unes comme les autres, pour être de nos bons côtés ? (Il y a toujours plusieurs bons côtés, il suffit de s’y amasser et de ne pas trop discuter).

 

Exemples parmi bien d’autres de l’aveuglement volontaire dans lequel nous nous entassons avec détermination dès lors que nous avons avalé l’immense limace qu’il y a vérité au dessus du ou derrière le réel, et qu’elle est hors de nous, dans les formes sociales sacrées ou « nécessaires ». Le fond des idéaux mis en ligne de bataille est le même, dans l’hégémonie de la valeur et le fétichisme du « à réaliser » ou « à conserver », une des bases de l’aliénation. Et nous, humaines diaboliquement imparfaites, sommes systématiquement de trop, un tantinet plus vite quand on a n’a pas d’argent ou qu’on a le malheur de pas entrer dans les cases de la common decency. C’est avec la même logique que l’extermination touche un peu partout les non-rentables. Ou qu’on frissonne d’inquiétude et de dégoût devant tous ces surnuméraires pas bien polis qui passent encore par les fissures de la forteresse europe. Mais on préfère croire qu’il y a plusieurs logiques à l’œuvre, et que celle de cellui qui joue l’autre autre est meilleure. Ou que l’écrasement rend lucide. Fascination de la déglingue et haine de soi. Ingrédients incontournables de l’exotisation basique. Voilà tout ce qu’on a trouvé, dans la vieille drouille politique, à « opposer » au repli civique tout aussi paranoïaque. Dans les deux cas, abandon résolu de toute velléité de sortir du désastre. Et imprégnation par des idéologies à caractère sadomasochiste, pénitentiel, panoptique qui prescrivent correction ou suppression, dans un bain de surveillance et de répression, étatique autant que communautaire. Quelle passion nourrissons-nous pour ce qui nous anéantit, nous dépossède ou nous soumet ! Il n’y a que ça de vrai, puisque nous nous considérons essentiellement comme des fautes sur pattes.

 

Pour ma part, je ne crois même pas à la fiction d’une culture occidentale versus une culture musulmane. Même chantier. Je tiens que ce que nous appelons l’occident, ce triste terme, rassemble depuis fort longtemps tout le monde abrahamique, avec les mêmes piliers, et les mêmes surenchères. L’une d’elle étant la haine, la peur, le mépris et l’a-valorisation de toute forme sociale estampillée f. Au reste, j’offre un coup à qui me montrera une société humaine où ce ne soit pas non seulement le cas, mais un fondamental. Essayer de se tortiller à charger les uns pour dédouaner les autres est assez pitoyable.

Dans le monde de la valeur et de son corollaire la domination mécanique, il n’y a meilleures ennemies que les épiceries en présence, dont nous sommes les marchandises ; et l’ultima ratio de la concurrence est toujours la guerre. Que nous rêvions à la parité ou au califat, à la réindustrialisation ou à maman planète, nous sommes les sujets automates, dévoués, de cette autodévoration. Et effectivement, par la grâce de l’idéalisme général comme de l’esprit-calculette, plus que des signes de valeurs, rayables à volonté. Nos volontés, kidnappées et mises à profit par les biens communs en vigueur.

 

Ce qui me désespère et me rend plus que pessimiste sur nos chances de sortir du cauchemar, c’est que nous ayons encore si facilement l’illusion d’un autre, d’une réelle opposition, immanente, présente, dans cette foire. Les positions, politiques comme intellectuelles, se calcifient, se transforment une fois de plus en vérités morales indiscutables. Avec la menace qui va toujours avec : si tu es en travers de la route du progrès ou bien de la libération, selon l’option retenue, gare à toi. Si tu es à l’écart gare à toi aussi – tu égares les citoyennes ou le peuple ou la communauté, là encore selon la gamme choisie. Il faut rejoindre les rangs reconnus. C’est très mal vu que de partir ailleurs. D’ailleurs, où ça ailleurs ? Tout est verrouillé, pupuce, le salut du monde, du peuple, de la classe, ect. est à ce prix. Et couic. L’esprit missionnaire, apparemment indissociable depuis fort longtemps de l’engagement politique, ne cesse de nous empoisonner : je porte la vérité menacée par les méchants. Voilà où nous nous laissons parquer et parquons nous-mêmes dans la plupart des cas.

Quand on fait la chasse aux crânes d’œuf, historiquement, ça sent toujours très mauvais. La haine du doute et de la fragilité va avec une revirilisation des idéaux, cette rébellion libérale tradi qui cherche adhésion à toutes les brutalités légales ou non, et à toutes les chefferies formelles comme informelles. Les partisanes de la domination institutionnelle ne sont pas en reste dans l’extension systémique des formes du patriarcat (état, propriété, droit positif…). De tous les côtés, c’est l’assaut du même.        

Tout ça avec son corollaire essentialiste de retour : c’est ce que les gentes sont qui compte, ni le contenu des discours ni ce qui se passe, lesquels n’existent qu’en rapport à cette essence. Qui compte ; j’insiste. Le néo-essentialisme de statut qui se répand est le miroir exact de la hiérarchisation des légitimités d’existence dans le monde de l’économie et du droit. Ni toi ni le réel n’entrent, encore une fois, en ligne de compte ; c’est la traduction en abstractions, citoyennes, populaires ou communautaires, qui reste décisive, de même que ce que tu vaux sur le marché, activement et passivement. Et ce n’est pas par hasard que le matérialisme politique a fini par s’embourber dans une mentalité de cabinet comptable, avec ses colères distributives, et le refus de plus en plus buté de critiquer les formes sociales destinataires que tout le monde cherche à s’approprier. De tous les côtés des barrières, ce qu’on appelle l’esprit critique se limite désormais à des calculs bénéfice/perte, ce qui est si j’ose dire bien naturel dans un monde basé sur la naturalisation de l’échange équivalent et du rapport d’appropriation.

Pour ma part, je tiens qu’il y a là l’habituelle auto-arnaque, et le coupage de nos propres membres à la tronçonneuse, derrière l’anti-intellectualisme activiste, la peur de la mise en question et l’accusation que la critique est un retardement de la rédemption que nous promettent toutes les hallucinations collectives, que celle-ci soit civique, économique, religieuse, culturaliste ; est-ce que nous arriverons à nous dire un jour que ce que nous vivons est le résultat, la conséquence, l’aboutissement de nos idéologies, et qu’il n’y a rien de plus à en attendre, rien d’autre que notre mort hiérarchisée ? Si quelque chose est encore possible, ce qui se discute, c’est à inventer et à dégager. Ce n’est pas déjà/toujours « quelque part », à nous attendre. Il n’y a pas de salut hétéronome.

 

Mais voilà, on ne se refait pas – vivre sans croire, au sens absolu et non de croyance raisonnable, est probablement impossible, et pour croire il se faut savoir leurrer. « Peut-on vivre sans fétichisme ? », entend traiter le camarade Anselm à Lausanne. Je lui souhaite bien du plaisir. Pour ma part j’ai des doutes. Notre aliénation multicolore est devenue telle que l’hypothèse d’une sortie possible qui ne soit pas l’anéantissement commence à ressembler à remplir une grille de loto – sans compter qu’il n’y aurait personne au cas où, nulle part, pas d’esprit de l’histoire et encore moins de recours institué pour payer les gains. Il n’y a sans doute plus de réserves humaines et matérielles d’autonomie, de même qu’il n’y a pour ainsi dire plus de distance aux concepts et aux mots magiques.

 

Bleu ou vert, circulaire, comme les couleurs des supporters de Constantinople sous Justinien – jusques à ce que ça finisse par le massacre dans l’hippodrome. Nous sommes en pleine dégringolade, fascinées par les régressions ou par les répressions. Quelquefois par les deux. Décidées à nous empêcher toute initiative de sortie de la déchetterie géante, des bâches sur la tête, persuadées que c’est au fond de la pourriture amassée que nous allons trouver les outils miracles, policiers ou culturels. Ce qui nous tue, ce qui nous fait nous tuer, c’est de nous obstiner à croire que les formes sociales usées et réusées ne le sont pas, n’ont pas été réalisées vraiment, ont été volées par des vilains, recèlent des potentialités insoupçonnées. Si elles en recèlent, ce sont des potentialités supplémentaires d’aliénation et de mise à mort. Ce « tout est possible » qu’Arendt posait à l’entrée de tous les désastres totalitaires. Tout est effectivement possible, après trois siècles de capitalisme, de folie fétichiste, de recours tronqués, de croyance en des rédemptions immanentes, pour en finir avec l’humanité et toute possibilité d’émancipation. On en a les moyens ; c’est nous-mêmes. Nous sommes au bout du rouleau.

 

 

Les natures et les cultures

Les nations et les peuples

La citoyenneté et la propriété

Les nécessités économiques et historiques

C’est la vérole !!!

 

On l’a ; et bien copieuse

 

 


 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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