Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 avril 2011 6 16 /04 /avril /2011 14:58


 

Le couloir. Dans la famille des pièces horribles de l’habitation humaine, de comment nous nous habitons ou bien de comment nous ne pouvons justement nous habiter, on a beaucoup causé, moi la première, du placard. Mais du couloir ?

 

Cela fait un an que je suis dans le couloir. Couloir matériel et moral. Le couloir n’a pas de fenêtre, le couloir est sans lumière, le couloir est hideux, on entend les autres beugler ou ricaner autour. Le couloir n’ouvre que sur la mort, s’il se peut ouvrir. Il faudrait un ouvre-boîte énorme, surnaturel pour nous (oui, nous, je suis loin d’être la seule dans un couloir) sortir de là !

Le couloir n’est pas hors du temps ; au contraire, il est en surpression de temps concentré qui vous suce et vous  broie. Combien d’années ai-je déjà « pris », donc perdu, dans le couloir ? Cinq, dix ?

 

Ce matin, j’ai craqué ; crise de larmes en plein marché de Brioude. J’y suis connue, très, à ma manière. Mais je n’ai personne à qui parler ici. Et encore moins à qui faire confiance. On me respectait du temps que j’étais et donc paraissais forte. Personne n’aurait osé regarder de travers la trans de Neyrolles, oulà. Á présent, misérable l-trans à la rue, et comme telle fameuse, je sens la commisération qui se teinte d’agressivité lâche. J’entends les griffes pousser. On me demande « si ça va » (ben non c…sse, tu vois bien que ça va pas, si je chiale recroquevillée sur un banc de la Place Lafayette – les gentes, des fois…), je réponds presque muette « voui, voui ». J’ai juste envie qu’on fasse semblant de ne me pas voir. Qui pourrait de toute façon intervenir, et pour quoi, dans ce couloir que je promène aux quatre coins de l’arrondissement ? La honte ; dans ma maison au milieu des prés je pouvais bien hurler de douleur sans enquiquiner personne.

 

Et, comme pour le placard, on a honte d’être, de rester dans le couloir. Dans ce cul de sac. Et de pas faire ce qu’on devrait faire, eh ! Alors on s’agite encore plus, on se désarticule et on se déséspère. Je passe ainsi mon temps à me haïr de n’avoir pas réalisé, d’avoir moi-même détruit ce que je promeus depuis des années, autonomie rurale, retrait de ce monde, création d’une base de vie. Responsabilité écrasante en cette époque de dépossession et de dépendance généralisée.

De me détester quand je vois toutes les copines en galère morale et matérielle que je pourrais aider, directement ou indirectement, si je ne m’étais pas moi-même foutue à la rue.

Et même, je me tanne de ne pas écrire tout ce que je m’étais promis – que dis-je, assigné d’écrire, parce que je ne le lis nulle part.

Trop nulle je vous dis.

 

Je me suis moi-même enfermée dans le couloir, aidée il est vrai par toute la pression morale et matérielle d’une époque de misère, de milieux hypocrites. Mais je les savais bien tels, cette époque, ce milieu, nom de la d…sse ! Alors, comment, pourquoi ai-je pu moi-même me mettre en danger, en ce temps où la moindre erreur de calcul vous pousse à jamais dans le fossé social ?

 

Et voilà, selon la bonne vieille culpabilité intériorisée, cultivée, c’est tout de ma faute. Il fallait être à la hauteur de ce monde, si on ne voulait pas être à sa bassesse. Entre les deux, zone de mort.

 

Le couloir est le lieu où se concentre toute la haine possible envers soi-même. Comme le placard. Mais le placard a une porte, une espèce de direction. Le couloir, aussi étonnant que cela puisse paraître, ne mène nulle part, si ce n’est encore une fois à l’anéantissement de la personne.

 

Bon dimanche

 

 

La rurale à la rue

 

 


 

Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines