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14 mai 2012 1 14 /05 /mai /2012 10:31

 

 

L’histoire contemporaine présente une suite assez fournie de pays dont le statut moral, plus ou moins passager ou au contraire durable, a succédé dans une perspective d’enthousiasme terrestre aux vieux pôles qui donnaient accès au ciel (Rome, La Mecque, etc.). Des tas de gentes (comme Taubes, Jacob) ont analysé la continuité entre religions célestes et religions terrestres. C’est une des multiples manières que nous avons mises en œuvre de ne pas sortir de l’auberge, à quelque prix humain que ce fût.

Les exemples les plus flagrants en ont été le fichu nôtre (le peuple souverain et la patrie des droits, qui ne tarda pas à trimballer tout ça avec bagages et surtout armes à travers l’Europe légèrement traumatisée de cette libération militaire), puis l’immortelle patrie des travailleurEs, qui usa en bien plus grand de méthodes à la fois semblables et nouvelles pour étendre la démocratie populaire, la gloire du travail et de la production, urbi comme orbi. Sans oublier l'inoxydable « pays de la liberté », tout court, qui là encore pareil, flingue allègrement dans les rues de ses lotissements comme dans les contrées les plus reculées et rétives au développement sacré.

On attend, si j’ose dire, la prochaine incarnation nationale du bien absolu, et ses redoutable conséquences. Il est très possible que la souche, qui prend dans notre désir, n’en soit pas épuisée.

 

Ceci pour dire que nous avons tout de même, je crois, quelque raison de nous méfier des « pays de ». Et des enthousiasmes, et des pèlerinages en tous genre.

 

Je lis ces derniers jours, sur les média de t’lande, de vibrants hommage à l’Argentine néo-péroniste, qui vient de libéraliser considérablement son système d’état civil. C'est devenu d'un coup "le pays de", des droits humains en général. Rien de moins. Ma foi. Pour moi, l’Argentine, c’était surtout une tentative très audacieuse de révolution anti-économique, telle qu’on n’en avait pas beaucoup vu depuis le début des ravages de la modernité, qui a échoué certes. Mais ne pas gagner, comme disent des camarades, n’est pas forcément perdre. Il en est resté mémoires et morceaux, qui ne sont pas perdus pour tout le monde.

 

L’immense différence entre une révolution et une légalisation, c’est que l’une se fait et que l’autre se reçoit. Pas nécessairement à genoux, comme la communion chez les tradis, mais tout de même passivement et avec gratitude. Merci papa état, comme tu es bon avec nous. En reconnaissance on va bien travailler et être incroyablement dociles (et consommer aussi autant que possible pour soutenir la croissance). Le tout facilité (voir ce que j’en disais cet hiver au sujet des projets hexagonaux) par notre identité (qui n’a au fond guère changé, monsieur madame comme toujours, mais puisque c’est ça qu’on veut on nous le donne), laquelle, n’ont pas oublié de souligner les thuriféraires de l’intégration, nous donnera plus large accès au marché du travail – qui résume la socialisation contemporaine. Travailler, se marier, provigner, quoi encore ?

 

Mais, comme dans tous les « pays de », il y a un clou dans le rata. La perfection n’est pas de ce monde, faut croire. Ce même état qui procure libéralement les identités de genre auxquelles nous devons nous résumer et coller interdit l’avortement aux nanas bio. C’est même assez étonnant mais c’est ainsi. En Argentine, on saute librement de f à m et de m à f (pas en dehors, en dehors ça n’existe pas - et quant à ne pas en vouloir du tout, blasphème), mais on doit avorter clandestinement. Ce n’est que très récemment que la loi y a consenti à ce que les nanas enceintes à la suite d’un viol (encore faut-il que celui-ci soit reconnu tel) puissent ne pas aller demander le visa à unE juge, et c’est apparemment la seule exception. Bref, côté droit des nanas à disposer de leur corps physique, c’est pas ça. Singulière, je crois d'ailleurs inédite (?), situation où l’on peut (dans la limite des modèles disponibles) « disposer » de son identité, mais pas de sa chair. Drôle de pays des droits humains. Ou peut-être pas. Peut-être cela montre-t'il justement ce que peuvent être ces droits humains, et ce qu'ils ne peuvent pas être. La reconnaissance, l'image sociale, mais sans exclusive de la pénurie, du contrôle et de la dépossession.

 

Bon, probable qu’à moins de la régression moraliste qui d’ailleurs commence à revenir, en étrange pansement du désastre économique (pensons juste à l’Espagne), cela sera réparé et que l’Argentine rejoindra vite les pays qui tolèrent la chose avec restriction et contrôle (puisque, je le rappelle, à peu près toutes les lois qui autorisent l’avortement, à commencer par la nôtre, sont autant des lois restrictives qu’autorisantes). Mais qu’on garde ça à l’esprit.

 

Et, finalement, à la racine de tout ça, que ce qu’on nous octroie n’a pas grand’chose à voir avec une réelle émancipation. Mais puisque nous nous obstinons à demander, à ce droit positif, consubstantiel aux états et aux nations, qui pourtant nous fait régulièrement la démonstration qu’il peut nous ôter en deux minutes ce que nous pensions être nôtre, eh bien on nous donne. Ou ne donne pas. Ou prend. Ou zut.

On devrait, historiquement, être désormais bien documentées à ce sujet : les droits ne garantissent nos vies qu'à prix fort et très conditionnellement. Si la nécessité, laquelle gîte souvent dans les cieux de la valorisation, vient à l'exiger, zou, couic, ne garantissent plus rien, et même empêchent de se sortir de l'auberge où l'on taille dans la masse et rogne les rations. 

On l'est, documentées ; pas nous prendre pour des imbéciles. Si le cirque continue, c'est bien qu'on y consent. Et qu'on continue surtout à croire résolument, tête baissée, en ces formes, en leur bonté ontologique, qu'enfin un jour, quand on en aura bien bavé - pénitence ! - il en sortira, parousie, le "pays du lait et du miel", comme il est dit dans les Ecritures. La distribution universelle et sans limites. Ma foi, nous pouvons toujours croire, et passer ce pendant aux profits et aux pertes.

 

On s'est bien rencoignéEs au fond de cette auberge distributive et angoissée. Quel spectacle nous donnerions à une supposée personne qui serait "dehors", et qui n'existe pas (nous sommes seulEs avec nous-mêmes). On creuse même dans la cave pour y ouvrir encore plus de salles de demande et d’imploration. Mais aller vers la porte et sortir, apparemment, impossible. J’ai beaucoup daubé sur la notion moderne de phobie, mais si nous en avons une, et bien crochée, une peur panique, alors c’est celle de tenter de prendre nos vies en main. Par contre, les gentes et les pays providentielLEs, nous n’entendons pas en manquer.

 

 

 

PS : Une camarade de par ici dit souvent "un juste droit ne se demande pas, il se prend". Certes, mais s'il se prend, ce qui est probablement recommandable, est-ce toujours un droit ? Ou est-ce une liberté et une capacité ?

 

 


 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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