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28 avril 2010 3 28 /04 /avril /2010 13:00

On raconte que, lors de la guerre entreprise contre le Mexique, Henry David Thoreau, ayant refusé d’acquitter ses contributions pour n’y pas contribuer, fut emprisonné. Et qu’un de ses amis l’ayant et lui ayant demandé « mais pourquoi êtes-vous là », il lui aurait répondu « pourquoi n’y êtes vous pas ». On fait de cette scène un mythe fondateur de la désobéissance civile.

« Pourquoi êtes vous-là ? » - la question semble un tantinet stupide… mais la réponse, ou plus exactement la répartie, est tout à fait redoutable, elle fonde le puits de roublardise sincère dans lequel nous nous jetons les unes les autres à la file, et où celles qui ont le dessous périssent empoisonnées. Car le liquide qui y croupit est vénéneux.

 

Á partir du moment où elle n’est plus un acte délibéré, c'est-à-dire de volonté et de nécessité, mais un acte incité, la désertion ou la désobéissance deviennent des oxymores et des absurdités d’une logique comparable à celle de tous les ismes. Et avec les même conséquences de grégarité, de bien-pensance, de peur et surtout de travestissement des enjeux.

 

Le « Pourquoi n’y êtes vous pas ? » d’un Thoreau figure une racine de cette aberration, qui manque au principe de s’occuper de ses fesses. Le souci qui en sourd est celui de se répandre. Il m’a hanté bien des années, comme il hante et possède, au même titre que les fameuses idées, toutes les militantes et autres bienfaitrices de l’humanité. Répandre une interrogation. Le piège. Si on cherche à répandre, on ajoute comme condition à la présence de cette interrogation sa multiplication en idées sur pattes. On a d’ores et déjà sauté à pieds joints dans la mare. On commence dès lors à offrir une reconnaissance, et même la reconnaissance, en échange de l’identification, de l’acquiescement. On est en plein dans le marché de dupes (relativement il est vrai ; tout le monde est trompé, se trompe réciproquement, mais celles qui en pâtissent sont une minorité). Mais il est patent que, dupes ou pas dupes, le marché, la bourse et la fripe commencent là.

 

Le « Pourquoi n’y êtes vous pas ? », qui recèle implicitement autant et plus de reconnaissance qu’il exige d’obligation et d’abdication, représente ici la main tendue qu’on rencontre souvent avec l’urbanité bien-intentionnée sur le chemin de la vie, et qu’il faut surtout bien se garder de saisir ! Elle colle après indéfectiblement, comme la tunique de Nessus, instille petit à petit son venin, et on est amenée à s’amputer, quelquefois fort haut, pour s’en libérer. Quand il en est encore temps.

 

Il faut en outre y faire bien gaffe. En effet, la main tendue, au-delà du cas banal de l’attrait propre à l’appât social de la reconnaissance égalitaire (« viens donc avec nous), peut être aussi présentée comme « en détresse » ; à aider (viens donc pour nous mais le pour se surajoute en réalité à l’avec). C’est d’ailleurs un des principaux travestissements de l’affaire. On se sent un devoir moral de générosité, de vouloir s’identifier à, même si ce n’est pas encore le jeu de la redevabilité mathématico-politique (qui arrive généralement un peu après, quand on est déjà coincée par l’arnaque à la pseudo-reconnaissance. Au fond, ce qui gît toujours derrière c’est « viens avec nous, tu seras comme nous » - puisque la grande malédiction contemporaine paraît d’être ce qu’on est, et le premier désir d’être quelqu’une d’autre ! C’est là le tordu de la promesse à travers la demande. La main vous suggère de venir là où est sa porteuse, ou du moins plus près, de changer de place dans le monde, quoi. Sous le beau parapluie du principe d’identification, mais aussi de solidarité. Solidarité – une des autres piques de la grande arnaque. Solidaires, soudées, déplacées. Evidemment nous rêvons avec obstination d’être déplacées, que ce soit en princesses, en lesbiennes, en squatteuses, en soumises, que sais-je encore… Ces bons vieux rêves collectifs qui tournent vite au cauchemar.

La main vous demande le déplacement, mais aussi d’articuler un acte de foi. C’est là où vous êtes prise : vous l’avez dit. Que ce soit à la première personne (engagement) ou à la troisième (énonciation d’une « vérité nouvelle » ou d’un « fait social »). Ça vous mène beaucoup plus profond que vous pensez, et en même temps beaucoup moins loin. Dans la vase du marigot. Cette parole vous lie. On vous jette une nouvelle peau sur les épaules. Gare !

 

La main tendue est une arnaque à la reconnaissance, une parmi tant d’autres devrais-je dire… C’est aussi une arnaque à l’utilité. C’est un grand crime en notre siècle que d’être ou de se sentir inutile. D’autant qu’on l’assimile désormais tout à fait abusivement, selon la doctrine selon laquelle tout le monde doit à tout le monde, à être à charge d’autrui. Nous sommes en un temps farci d’utilitarisme, où l’on parle répétitivement de l’intérêt comme de la plus tangible réalité, empilable et amassable, alors qu’il s’agit encore une fois d’un obtus paquet abstrait, un autre de ces travestissements de la réalité. Et c’est précisément ce principe d’utilité qui, après les torsions convenables, cimente le vivre sur dos les unes des autres, le revendiquer et le réclamer sans interruption comme condition essentielle de l’existence individuelle comme collective. Être inutile, si toutefois cela se peut, serait plutôt y échapper…

L’attrape à l’utilité est ancienne, aussi ancienne que ce que d’aucuns appellent à tort ou à raison la modernité. On en voit en tous cas poindre les principes et obligations dès le seizième siècle, et petit à petit grignoter les archaïsmes. Je crois toutefois qu’elle a fait un nouveau saut de grenouille, dans notre époque, lorsque utilitarisme, notion d’intérêt comme comptabilité du réel, et plus récemment sans doute le care et ce genre de choses ont été posés, explicitement, comme conditions au (« plus grand ») bonheur (« possible ») que l’on doit évidemment rechercher et même imposer (puisque le préambule de la constitution américaine même, concentré du XVIIIème siècle, le disait déjà). Le terrain était bien ameubli. J’ai moi-même fait partie d’un des petits groupes, les antispés, qui ont véhiculé ce fléau dans leurs brouettes. Je n’en suis pas autrement fière, vous vous en doutez.

 

La question n’est évidemment pas de savoir s’il faudrait être utile ou inutile. Elle est biaisée dès le savoir et dès le il faudrait. Et enfin, de voir les résultats de cette course à l’utilité et de cette comptabilité des intérêts, bref de cette entredévoration, il y a de quoi nourrir des doutes sur l’ensemble de cette logique.

Le il faut, en tous cas, est tout entier dans la main tendue. Là commence une des suites mathématiques de l’implicite. L’attitude envers les choses, et tout ce qui est tapi derrière le paravent.

 

Une des grandes promesses de la « subversion » ou autres alternatives serait justement de ne plus être tout à fait de ce monde. Tout en y étant. Tout bénef si j’ose dire. Je tiens donc que c’est une tromperie. La désertion ne s’incite ni ne se décrète, d’une part, et on ne peut pas prétendre à quitter ce monde en y restant. Parce qu’il y a aussi cette torsion, qui ramène à ce qu’on serait, ne voudrait pas être ou deviendrait. Eh ben je suis persuadée finalement qu’on ne devient rien, fondamentalement. On peut juste se déplacer un peu. Se retirer. On ne déserte pas vers une main tendue. On part seule devant – ou derrière soi.

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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