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8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 09:38

 

 

Ça faisait longtemps que je n’avais pas parlé d’un nouveau mot acéphale, métastasique. Pourtant il y en a un qui n’est pas neuf, qui a beaucoup servi, et qu’on me sert, précisément, avec une grande prévenance, depuis le début de mon effondrement. Il accompagne celui-ci comme la douce musique de coups de fouet.

 

C’est le mot « Courage ! ».

 

Bien entendu, c’est une injonction. On se demande ce qui n’est plus une injonction, positive ou négative, dans l’univers monologue où nous sommes entréEs en masse, et où ce qui dépasse le mot magique ou l’énoncé le plus plat, le mieux lavé de tout ce qui pourrait faire mal à la tête et donc exciter le soupçon, a été depuis longtemps parqué bien loin.

 

Mes bonnes amies, répandues ça et là, m’enjoignent, une fois qu’on a bien confuté nos malheurs respectifs, le courage. Même pas « le », d’ailleurs ; « courage » tout court, comme une espèce de personnage qui ne toucherait pas terre.

 

Bien entendu, il y a plusieurs niveaux de compréhension de cette injonction. La plus immédiate est celle qui correspond à l’abandon consensuel de tout ce qui ne rapporte pas. De tout ce dont on n’aura à l’évidence pas l’utilité. Ce tout neutre recelant une grosse proportion de personnes, à commencer par les loqueduEs comme moi et pire que moi, qui se sont crashéEs dans la grande course. Courage est l’antinome de partage, qui lui-même est une antiphrase, comme je vient de le dire, puisqu’en dehors des configurations gagnantE-gagnantE, comme on l’apprend dans tous les cours de management, comme aussi on se le susurre dans tous les boudoirs affinitaires, rien ni personne ne doit survivre. Ce serait une atteinte à la rentabilité, et celle-ci recouvre l’entièreté des rapports dits humains. On est en période de crise structurelle et il ne s'agit plus de rigoler ! 

 

Bref, à ce niveau superficiel de prise en compte, courage fait simplement partie de la panoplie des foutages de gueule à deux euro. Et il l’est, incontestablement.

 

Mais, comme bien des formes qui nous baudruchent, il possède un double fond. Au moins. Je m’arrêterai au double.

 

Que veut dire courage, sinon une injonction sans autre but qu’elle-même ? Pour faire durer. Courage ne vient de rien, ne mène à rien. Il signifie juste : continue à t'enfoncer mais avec bravoure, continue à nager dans l’océan de vomi jusques à ce que tu te noies (sous entendu le plus tard possible et autant que faire se peut loin de nos mirettes). Courage n’est même pas une carotte au bout d’une ficelle.

Courage est limité à un mouvement. Et il est très difficile de ne pas songer, quand on le contemple à la binoculaire, au non-sens général du monde de la croissance, du travail, de la production, du plaisir et de toutes ces belles choses sans but, sans tête, sans sujet, qui nous agissent. Courage, s’il a sans doute possédé en d’autres temps un sens différent, justement avec une tête et une queue, plusieurs éventuellement, des tenants et aboutissants, quoi, n’en a plus. Il ne s’agit même plus du courage « de », parce que ce qui suivrait le « de » serait excessivement désobligeant à exprimer – la natation dans le vomi sans bords, justement. C’est dans ce sens là aussi qu’on le sert, dans tous les cercles amicaux et dans tous les groupes de soutiens, aux loqueduEs.

Dans un monde où on a bien compris, après quelques réflexions, que la survie la plus moche, la débine la plus noire, et jusques à l’extermination progressive de la misère, pouvaient quand même rapporter au grand pot quelques picaillons de toute nature, contrairement au suicide qui anéantit la consommatrice sans retour, le « courage » a pris une place déterminante. Il est acéphale, comme je l’ai dit, il n’entraîne rien que lui-même, il ne vit que sur des humainEs atomiséEs, il ne représente aucun danger pour l’ordre collectif. Il est admirablement autistocole et adapté à l’isolement du cannibalisme contemporain. Il évite toute remise en question – d’une part puisqu’il est mouvement, d’autre part parce qu’il résout radicalement la question de la mutualisation des emmerdements et des souffrances. 

Bref, le courage est un élément irremplaçable du maintien de la réalité actuelle. Nage jusques à la fin, mais joue surtout bien ton rôle. Ton honneur s’appelle infatigabilité.

 

Arrivée là, je me demande quelle pourrait bien être, de facto, réellement, l’antidote du courage, la vraie, celle qui pourrait peut-être se voir usitée. Contrairement à ce que me rétorque le Petit Robert, que d’ailleurs les rats ont bouffé, ce n’est pas la lâcheté. J’ai beaucoup parlé de la lâcheté alors qu’elle avait trouvé une belle occasion de fleurir sur le terrain empoisonné de la militance pavlovienne. En y repensant, je constate qu’elle ne s’oppose pas du tout au courage comme mouvement acéphale et obligatoire. Elle lui fait pendant, au contraire. La lâcheté implique le courage. Démerde toi, on t’adore. La lâcheté est collective comme le courage est isolé. Elle lie de complicité comme le courage délie de toute obligation.

 

Bref, inutile de chercher de ce côté. Ce qui pourrait aider à briser la logique du courage ne se trouve pas là.

 

Je dois avouer, je donne ma langue aux chattes. Je ne vois rien, actuellement, que je, que l’on puisse opposer à la meurtrière logique du courage (pasqu’on finit bien évidemment par en crever).

Si je la connaissais vous l’auriez déjà prise sur la figure. Et je l’aurais enseignée à d’autres loqueduEs, comme mes congénères sans présent ni avenir du café-lecture ou du centre d’hébergement.

 

On ne peut pas tout savoir. Et on finit toujours idiote.

 

 

Mimi crevée

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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