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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 10:31

 

 

« Il n’est point de sauveur suprême, ni dieu, ni césar ni tribun. »

L’Internationale

 

 

C’est, vous le savez, qui avez comme la petite murène longuement traîné vos embryons de nageoires à hamsterlande, à travers rencontres, ateliers, ladyfests, contre-sommets, queeruptions ou ueehs, c’est une constante, un atavisme, presque une loi. Les cuisines collectives ne restent sympathiques que tant qu’il y fait froid, qu’on n’y est pas bien approvisionnéEs, ou que les autres ne le savent pas, enfin que les jugements les plus téméraires et défavorables courent sur celleux qui s’y réunissent. Tant qu’on en est là, on reste entre personnes avisées et sympathiques. Le problème, évidemment, c’est que ce qui s’y discute ne filtre guère, n’est point repris. Non plus que les louanges de ce qu’on y bouffe. On peut pas tout avoir, ça s’appelle le principe de non-contradiction, lié à celui de limitation du réel. Les choses se font, ou pas, petit à petit.

 

Il arrive donc qu’au bout d’un nombre certain d’années, l’une d’elle commence à gagner quelque renom, les durs aliments qu’on y mastique ayant fini par démontrer quelque pertinence. Il commence même à y avoir du chauffage. Arrivent alors les pique-assiettes. Pour ne même pas causer de ce qui les suit, cohue et pour finir cafards. On n’a plus alors qu’à émigrer, en laissant hélas bien souvent gamelles et recettes.

 

C’est un peu l’impression que j’ai en lisant ces jours ci le titre d’un livre qui paraît sur Sexe, capitalisme et… critique de la valeur. Ma salade préférée ! Vous pensez bien que ça ne peut que m’appéter. D’une part je suis à fond pour l’estourbissage de la valeur-relation, d’autre part plus classiquement j’adhère aux thèses (voir pages) de Jappe ou encore de Dufour (1) sur la conssubstantialité entre société de mise à disposition de touTEs pour touTEs comme opportunités de plaisir, donc de valorisation, et capitalisme. Et sur l’illusion obstinée qui assimile ce dernier au conservatisme, alors que le changement permanent et la transgression systématique peuvent lui être des sources considérables de profit et de perpétuation. Je conseille à ce sujet les textes écrits au sujet de la passion moderne pour l’épouvantable Sade, un des meilleurs théoriciens du capitalisme total.

 

Sauf que la critique de la valeur, pour moi, critiquait aussi les formes qui vont avec l’économie, le droit, la perception de tout à commencer par soi-même en possession, l’état. Et que j’ai la surprise de trouver comme coordonnateurs du bouquin deux prohis institutionnalistes de première, Poulin et Vassort. Si vous voulez vous faire une petite idée sur les leurs, c'est genre les camarades de Sysiphe.

 

Arrivée là, je me rappelle de quelque chose que je voulais écrire, et puis comme d’hab je n’écris que le dixième de ce que je voudrais, et pas le plus important. C’est qu’il arrive qu’en lisant des articles parus sur Sysiphe, je sois bien d’accord avec les fondements de la critique exprimée. On est anticapitalistes les unes et les autres, ça ne fait pas de doute. Sauf que, sauf que – bien rapidement l’anticapitalisme de Sysiphe, ou d’OLF, ou de bien d’autres du même genre, tend à ne s’indigner que de notre autoentrepreunariat miteux, tout aussi miteux que tout le reste de la valorisation, et à s’accommoder in fine au contraire de la parité, comme j’écrivais il y a quelques temps, dans le saccage général de la planète. On a vraiment l’impression que déforestation, empoisonnement, travail, échange, production, croissance, salaires, bombes à billes et autres chaleureuses péripéties génitrices de valeur ne sont rien, mais rien, au côté du décisif, incontournable scandale de nos pauvres culs et de nos misérables bouches, plus ou moins avantageusement monnayés, comme le reste susdit.

 

Au reste, l’affaire devient peut-être un peu plus claire quand on lit la définition, enfin la sous-définition, du capitalisme par cette approche : le néolibéralisme. Ah, ce vilain néolibéralisme qui a perverti la saine, la vigoureuse économie, et qu’il serait abusif, paraît-il, de confondre avec. « Critique » qui consiste dans la dénonciation des « excès » des spéculateurices et des proxoTEs. Qui ne s’inquiète que des bulles spéculatives de la monnaie et de la relation, sans les décortiquer elles mêmes. Les équivalences universelles de ces « échanges » ne sont nullement remises en cause pour elles-mêmes. Pourtant c’est, selon la critique de la valeur, bien là que ça biche. Et les pires exploitations, esclavages, en sont les conséquences prosodiques, même si pas exclusives.

Ce qui frappe aussi est l’incapacité de ces approches à s’attaquer aux formes fondamentales, toujours vues comme pérennes. Je songe toujours à la triste somme bourdieusienne de la domination masculine, évidemment non dépourvue d’exemples criants… mais qui se termine sur un hymne à la forme amour, prétendument indépendante des horreurs du masculinisme ; comme les prosopopées d’Attac finissent sur l’invocation à la vraie économie et à la bienfaisante équivalence universelle, après en avoir détaillé les « détournements ». Hymne à une « gratuité » qui est en fait elle aussi un système d’échange structuré par des injonctions évidentisées. Misère de l’absence d’audace critique.

 

Au reste, là, on est dans le conflit de thèses, et ma foi j’ai déjà aussi dit que je n’ai rien tant en grippe que les tentatives d’interdire à autrui de sortir son point de vue, si paradoxal ou néfaste m'appparaisse-t'il. Mais, car il y a un gros mais, je suis assez épatée par cette exposition de la « critique de la valeur » en titre, étant donné que, pour moi comme pour pas mal de gentes qui s’en réclament depuis dix ou quinze ans, cette critique intègre prioritairement celle que le « néolibéralisme » soit un dérapage anormal, monstrueux, scandaleux de ce qu’il faut bien appeler l’économie de la valeur et du travail. Et considère qu’il en est au contraire la conséquence parfaite. En d’autres mots que prétendre s’en prendre à l’un, avec son nom fétiche, en exaltant le mécanisme autocéphale en place et en marche depuis le dix septième siècle, a quelque chose d’inconséquent, si ce n’est même quelquefois de légèrement récupérateur.

 

Pour tout dire, j’ai l’impression que, ces dernières années, les braves citoyennistes orthodoxes, les attacistes, les étatistes de tout poil et de toute dénomination, voyant tout de même leurs baudruches se dégonfler à la file les unes des autres, ont fini par porter attention à la petite cuisine, là bas, au fond du couloir, où on devisait de manière, jugeaient-ellils, trop ésotérique, trop radicale. Mais que la continuation du naufrage tendant à confirmer certaines de nos spéculations, les voilà qui rappliquent, et qui commencent à cuisiner dans nos poêles, farfouiller dans nos paquets de nouilles, tout uniment s’installer.

 

Ce qui m’énerve en fait franchement, c’est même pas qu’il y ait qui rappliquent. Tant mieux. J’ai bien vu, au cours de ma carrière, à quel point la manie morbide du « moins on est nombreuXses, plus on a raison » menait direct au sectarisme le plus obtus. Et pour finir au syndrome de l’armée rouge japonaise.

Mais là de voir des étatistes, qui croient dur comme fer à la bienfaisance des lois, droit, prisons, vigilances, triques diverses, idéalisation prescriptrice de ce qu’on doit ou pas être et affirmation de ce qui est bon pour autrui, s’adjoindre et pas qu’un peu le concept de critique de la valeur, qui a justement toujours marché avec la remise en cause des formes qui se sont développées avec le capital (bien commun, droit, contrôle social, régime de possession généralisée de soi et du reste…), ben j’avoue, y a du foutage de gueule.

 

Là encore, j’aurais voulu causer de ce que je rumine depuis quinze ans, cette fichue « valeur-relation » que je soupçonne, à la fois sœur et concurrente historique de la valeur marchande. Et que le scandale particulier qui nous touche, nous les putes, jaillit pour partie de ce clash : une valeur ne peut être soumise à une autre. Mais toutes les valeurs sont dépossessives, et défendre la valeur-soi, valeur-relation, contre la valeur marchande, me paraît très fausse route parce que ce sont de presque mêmes, dont il faudrait s’émanciper, et non favoriser l’une aux dépens de l’autre. Et que dans ce but, les luttes politiquement parcellaires, pour ne pas dire pis, nous enfoncent encore plus dans l’état de fait. On ne sortira pas du contrôle sexiste par l’ergastule judiciaire et bien-agissante ; on ne décrète pas l’émancipation. C’est un chemin imprévisible et non un statut supplémentaire sous lequel crouler un peu plus.

 

Bon, c’est pas encore pour cette fois que j’en causerai posément. Peut-être est-ce pour jamais, vu l’état dans lequel je me trouve. Bah, le monde est une suite de choses perdues, ratées, enfouies… Mais ce qui me travaille, là, c’est qu’on semble être au début d’un véritable investissement du rafiot de la théorie critique par des tas de gentes sans doute très bien intentionnéEs, mais qui arrivent avec des approches spécifistes, partielles, contradictoires, voire utilitaires, et que ça va pas faire, je vous le dis tout de suite. Ouaips, je suis rigide et dogmatique : je suis pas pour la dilution et encore moins pour la réutilisation, la récupération et la réappropriation. Et je vais faire la gueule très fort si les thèmes de la théorie critique, sans doute à ce amputés, mutilés, privés de leur ampleur, sont mis par des gentes, scrupuleuXses ou pas, au service du renflouage perpétuel des formes, paniques et obsessions du social expropriateur en déroute.

Bon, vous allez me dire, voilà que je fais à mon tour ma légitimiste. Beh oui, c’est dur des fois de ne pas rognonner comme Châteaubriand en 1815, quand on voit arriver la confrérie des porteurEs de grosses gamelles. Je confesse. Ne vaux pas mieux qu’autrui, et n’ai aucune grandeur d’âme. C’est sûr, je cours le risque de faire là un très mauvais procès. D’ailleurs je ne soupçonne pas tellement la bonne foi des gentes. Mais zut, la bonne foi n’est pas tout – on a passé tellement de temps vautréEs dans des impasses où on s’était nous-mêmes foutuEs, que c’est pour ça que je renaude.

 

Bref voilà, j’avais d’abord sauté de joie en lisant le titre du bouquin en question, parce qu’il y a nécessité urgente d’appliquer une vision critique aux relations, à ce qui semble le plus évident et naturel (comme le travail). Mais la vision critique de prohis institutionnalistes et étatistes, je suis désolée, ce n’est même pas pire que le mal ; ça lui est tout simplement identique. Nous en sommes déjà là. Le « recours » à la barbarie de l’état, du droit, de la société de contrôle « contre » la barbarie du marché, de l’exploitation et de la valeur, « contre » entre énormes guillemets puisque ce sont des émanations, des incarnations pourrait-on dire, du même, ne donne qu’enfermement, répression, guerre de touTEs contre touTEs, dépossession comme dépersonnalisation accrue, et probablement pour finir guerre tout court, déshumanisation.

Le problème n’est pas dans la critique – d’ailleurs toute critique est propice, faste. C’est vers quoi on se tourne. Vers quels sauveurs suprêmes, tribuns ou illusions. Dès qu’on se tourne vers autres que nous-mêmes, le désastre reprend des forces nouvelles et nous pompe. Ce devrait, oultre toutes les théories, être dans la mémoire des féminismes comme de bien d’autres luttes d’émancipation. Force est de constater qu’on oublie vite dans quels trous on s’est déjà cassées les guiboles, bien des fois.

 

Pour un féminisme de critique, d’émancipation et d’autonomie, un féminisme de vieilles biques qui coupent les barbelés du naturel et de l’inattaquable.

 

 

La pute antisexe, anti-valeur, anti-travail

 

 

 

(1) Dufour, La cité perverse

 


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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ébranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée aux backlashes pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, pro peuple, pro nation, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste négative, moniste, novatrice ; philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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