Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 10:34

 

 

Décidément, les tribunes qui paraissent dans les grands journaux ont pour effet répétitif de me bousiller un peu plus le moral, lequel est pourtant déjà ratatiné en deça du visible. L’autre jour, c’était l’appel de Preciado à une « révolution », laquelle, liste des réclamations et rechignades lue, semble se limiter une fois de plus au perfectionnement des cadres du présent – la fameuse « citoyenneté totale », comme si on n’y était pas et n’en bouffait pas de gré ou de force tous les jours. Pour une fois pourtant qu’on causait de révolution… Mais voilà – révolution, de nos jours, ça sent plus l’appel des bonnes vieilles évidences réaques ou républicaines, que l’émancipation. On a pu le voir en maints endroits.

 

C’est dans ce cadre que paraît l’appel à ce qu’une camarade des Femen© de Tunisie, qui a été purement et simplement enlevée et séquestrée par sa famille biologique, soit libérée incessamment. Beh oui, c’est même un minimum. Sympa les révolutions réactionnaires ; ne rions pas, ça risque d’être notre tour bientôt en europe, vu ce qui agite les passions sursocialisées, mesquines et haineuses de nos congénères. Bref, je m'associe, il faut qu'elle sorte ! 

 

Sauf que, sauf que, je suis restée bouche bée devant un des arguments, des motifs, qui apparaît en plein milieu dès le début, et se répète : la nana est majeure. Ouaips. Et alors ? Si elle était mineure, il serait loisible de la cloîtrer, de la tenir au secret et de l’empêcher de faire ce qu’elle a envie ?

 

Le pire c’est que, pour les camarades institutionnalistes, la réponse est, en partie notable, oui. Oui, si on a moins de l’âge prévu par l’indispensable loi, on n’a pas la dispo de soi-même. Il faut une autorité de tutelle. On est vulnérable et déraisonnable, et j’en passe. Ce qui me fait marrer, c’est de voir à quel point les adultes sont invulnérables, raisonnables, bref prêtes à échapper à toutes les chausses-trappes. Mais c’est l’argument même : par défaut, il justifie que l’on soit enfermée, dans certaines conditions. Okay.

 

Rassurez-vous, si j’ose, dire : si on l’a, cet âge, on n’a pas non plus vraiment la dispo de soi-même. On peut consommer à s’en faire péter les membranes, on peut courir après un travail toujours plus tyrannique pour pouvoir consommer, on peut et même on doit relationner bénévolement (mais pas à titre onéreux, c’est mal), on peut voter tous les tant pour la candidate de son choix. Mais on ne peut pas avorter avec des copines et au-delà de douze semaines, on ne peut de toute façon de manière générale pas se défaire des aliens comme on veut, on ne peut pas choisir de ne pas bénévoler relationnellement (re), on ne peut guère changer de sexe que sous haut patronage civil et médical… En fait on a un libre accès aux choses, dans la mesure de son compte en banque (ou plutôt les choses ont un libre accès à nous), mais l’accès à soi-même, zébi. Dans les maigres mesures où il nous reste, qui plus est, il n'est réalisable et validé que si on a été demander confirmation, certif et billet de confession à pépé état et aux papas experts. Et ce n'est même pas nous qui pouvons agir, ce sont eux sur nous. 

 

Nous sommes toujours, avec le titre ronflant de citoyennes, mineures ; et même si nous l'étions paritairement, ce qui n'est pas le cas, nous serions bien avancées, tellement la tutelle sociale se fait chaque jour plus étroite, formellement comme matériellement, dans le naufrage du monde de la valorisation effrénée et de l'abstraction gourmande. Paterfamilias est toujours là, omniprésent et multiplié, aux cent yeux et aux mille pattes ; non seulement on a toujours les mecs et hétérolande sur le dos, et ce ne sont pas l'antisexisme ni la parité qui vont nous en débarrasser, bien au contraire même ; mais toute une série d'instances par derrière pour contrôler ce qu'on n'appelle plus que par antiphrase l'intimité, et qu'on pourrait plus justement nommer la vie pour soi, sans raisons externes pour nous kidnapper. La vie à soi, c'est pas encore pour maintenant, et ce ne le sera jamais si on ne le veut pas et ne l'impose pas.

 

Tout est subordonné à l'usage social et économique le plus profitable de nous-mêmes. Un peu comme la « libre-circulation » du capitalisme : seules les marchandises, inclus les humaines qui ont beaucoup de valeur, peuvent aller « librement » ici ou là. Les autres, parquées, pistées, enfermées, déportées. Cela me rappelle un autre argument du même genre, que j’avais noté il y a deux ans dans un autre appel, contre la chasse aux clandestines. L’argument était que les gentes venues des pays en faillites rapporteraient des sous à l’économie nationale. Ah wais. Et si elles n’en rapportaient pas, alors ce serait un tantinet plus loisible et juste de les jeter à la flotte ? Nous sommes tellement imprégnées d'utilitarisme crasse que nous finissons par ne plus voir que chercher de telles justifications pour des choses fondamentales est à la fois ridicule, odieux et dangereux. 

 

Je mesure l’espèce de sincérité inquiétante qui sourd de l’usage de ces arguments. On a tellement fait nôtres les directives de ce monde, on a aussi tellement cru à leur bonté intrinsèque in fine, si elles étaient « bien réalisées » (comme le roi de l’ancien régime qui était bon par essence, et au nom duquel tous les soulèvements populaires se faisaient, au nom et par ordre duquel aussi on les massacrait), eh bien qu’on se sent obligées de sortir ces énormités pour se justifier. Pour se justifier de vouloir ce qui, si j’ose dire, tombe sous le sens : ne pas être enfermées, point. Mais voilà, nous avons aussi tellement consenti à tant de dérogations, d’exceptions, de restrictions, de vérifications, de lois, de gardes-folles contre notre propre volonté, que ça nous est logiquement devenu impossible de dire et même de penser, sans parler de vouloir, simplement les choses ; nous sommes coincées à réclamer, à l’instance toujours au dessus de nous, au nom et dans les cordes de ces innombrables prisons auxquelles nous avons apporté, à un moment ou à un autre, notre co-signature. 

 

L’autre jour, dans le Monde, Irène Théry écrivait une chose fort juste : on ne peut pas juger favorablement d’une société dont le principe est de toujours porter les choses jusques à la limite du supportable. Elle a d’autant plus raison, qu’on sait, après quelques millénaires d’orga politique et, justement, sociale, que les humaines sont terriblement résistantes, ce qui joue contre nous parce qu’on peut se, nous, foutre dans les pires conditions et survivre. Elle disait ça par rapport au tapin. Mais pourquoi ne pas penser que tout le monde social tend irrésistiblement vers cette asymptote, par ses obligations déraisonnables, par ses formes incroyablement tordues et contradictoires, par la dépossession qu’il attise ? Et je parle ici autant de la « modernité » que des traditions. Travail ou religion, sexualité ou enlégalisation, je me demande bien où nous ne sommes pas depuis un moment à l’extrémité, pressurées et tordues, exigées et contrôlées. Un peu d’audace, Irène !

 

Bref, une fois de plus, quand est-ce que nous nous autoriserons à penser et à vouloir en dehors du légal, de l’échange, de la justice, et de bien d’autres formes qui nous projettent comme on projette de la pâte sur un mur ? Et quand est-ce que nous dirons tout le monde dehors, les nanas en tête, sans recourir à des arguments aussi piteux et mesquins que « elle est majeure » ?


Quand refuserons nous enfin de parler la langue de la domination, de choisir ses rackets dans l'étalage, et de faire nôtres ses raisons ? De consentir à la nourrir, en espérant bien vainement en obtenir un sursis ? 

 

Je voulais le dire ailleurs, mais je dévoile mes batteries : être universalistes, camarades, c’est aussi et même d’abord s’entendre à briser les évidences qui nous engluent, les formes sociales qui nous enferment et nous contraignent à produire et à être actrices. Enfin s’émanciper des majorités ; comme aussi des minorités.

 


Tout le monde dehors !

Pour un féminisme vraiment universaliste, émancipateur et révolutionnaire

 

 

PS : en écrivant ça, je songe à deux nanas et deux types qui sont en ce moment en procès pour une évasion remarquable hors d'une prison nationale. Quand on voit, même de loin, les forteresses que sont désormais les prisons, on se dit purée, chapeau, qu’on puisse avoir seulement l’intention de s’en échapper, et encore plus chapeau qu’on y réussisse. Comme je le faisais là encore remarquer il y a longtemps, on a un drôle de marrainage pour l’évasion, celui de Jeanne d’Arc, qui déclarait tout uniment à ses juges que ça tombait sous le sens, là encore, et sous l’idée même d’universel, qu’à toute prisonnière il restait loisible de s’évader. Notre époque moderne a inventé le délit, voire le crime, d’évasion.

 

A ce sujet, on peut lire l'article suivant de l'Envolée : http://lenvolee.net/du-02-au-19-avril-2013-proces-aux-assise-de-lyon-de-levasion-de-la-centrale-de-moulins-le-15-fevrier-2009/


 

 


 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by

La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
  • Contact

ni alliées, ni amies, ni copines, ni soeurs ; autonomies transses

.

Recherche

Épines