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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 22:24


 

Avant-propos ; je ne sais vraiment pas si en fin de compte je devrais écrire une ode au Xanax®, autrement nommé Alprazolam (tout aussi®), comme je le désirais il y a un an ou deux. Ou bien au contraire maudire sa capacité à me faire avaler par moments le fleuve de crotte et de vomi dans lequel je me suis précipitée. C’est un sacré dilemme. Ces petits cachets roses aident à me maintenir en vie ; mais quelle vie ?

 

 

« Quand on a tout perdu, quand il n’y a plus d’espoir

La vie est un opprobe, et la mort un devoir »

 

C’est bien la première fois que je vous aurai cité un couplet du Patriarche des Imbéciles, ainsi que le qualifiait mon vieux maître – patriarcat auquel j’ajouterai, entre maints autres qu’il collectionna, celui de la misogynie rationaliste. C’est donc Voltaire, dans Mérope. Bon, vous me direz que n’importe qui à peu près aurait pu sortir tel adage. En effet, la tragédie française du dix-huitième se signala par sa pauvreté, tant verbale qu’intellectuelle. Mais bon, voilà, c’est lui qui l’a écrit, ou bien dont on s’est souvenu.

 

L’opprobe. L’opprobe est une des formes, des hypostases aurais-je envie de dire, de la honte. Cette fameuse honte que j’évoquais une première fois, sans doute, il y a quinze ans dans une affiche de bien avisée rupture avec le milieu alterno où je retombai quelques années plus tard. Depuis, je n’ai jamais cessé de rêver d’écrire une monographie de la honte. Et je n’ai pas cessé d’en approfondir ma connaissance, jusqu’à cette connaissance qui se détruit elle-même dont je causais, là, bien plus récemment. J’ai toujours été une voyageuse de la honte. Je suis née avec, j’ai fait sa connaissance au cours de mon enfance. Je me suis blindée contre, quitte à abandonner des morceaux de moi-même. Puis j’ai découvert qu’on en pouvait faire une arme. Pas « faire honte aux autres », non, non, ça c’est comment dire facile, et trop se compromettre avec les puissances qui hantent notre époque. Non, faire une arme de sa honte à soi, la tourner vers d’où elle tire sa virulence. C’est pour cela que j’écrivais dans la dite affiche, adressée aux « gentes z’heureuXses » : la peur, la honte, la tristesse, trois énormes grisailles qui, selon mon vœu d’alors, devaient se mettre en embuscade sur la charmante promenades des chefferresses, fonctionnaires et autres charismatiques du milieu.

Mais voilà, je ne savais pas encore que les puissances que l’on invoque ne travaillent pas gratuitement, non plus que les putes et les mercenaires.

 

L’opprobe. Et qui plus est l’opprobe ridicule. S’être coulée soi-même, bêtement matériellement, immobilièrement, de la plus risible manière. Á la rue. Il est bon de relire le vers : la vie est un opprobe. On n’a pas honte, on est honte. Et on est honte, et plus que ça, parce qu’on n’a plus cette possession tout à fait matérielle d’un toit, et d’un toit digne et indépendant, si pauvrounet paraisse-t’il. Cette indépendance qui fonde la personne et la liberté, quoi qu’en puisse ânonner celleux qui feignent de croire que la personne, pardon l’individuE, est en elle-même, nourrie de discontinuités et d’électrocutions. Qui n’a pas n’est pas. Ce vieux proverbe italien est parfaitement incontestable.

 

L’oppobe, la honte, c’est l’absence dans les ténèbres. Où qu’on porte ce qui nous reste de membres, il n’y a rien, un rien visqueux, gluant. Un rien qui est la décomposition accélérée de tout ce qu’on a quand même vécu, vécu justement contre la honte. Cette honte d’être, ou plutôt de ne pas être. La honte est la plus sale négation qui soit. Et, comme tous ces fameux outils que nous affectionnons tant, elle croît à nos dépens, devient principe et finit par nous avaler toutes crues.

 

Quand la vie est un opprobe, entièrement, constitutivement, la mort apparaît dès lors non pas comme un remède, encore moins comme une issue. De remède ni d’issue il n’y a à la honte, quand elle s’est retournée contre vous comme une chienne enragée et vous a bouffée. Non, ça devient juste un devoir. Un devoir n’amène rien, ne rend rien, n’ouvre rien. Il lave juste – en l’occurrence ici votre cadavre – de l’opprobe. Et encore…

 

Je me pose aussi des fois l’oiseuse question, de savoir si notre passion à vivre, fut-ce, comme l’évoquait pour autre chose d’assez proche ma patronne Valérie Solanas, dans un océan de vomi et de déchéance, ne favorise pas l’indignité et les diverses tyrannies. Quand je me dis que les humainEs, dont je suis indubitablement, survivent dans des conditions de souffrance et d’oppression qui font crever tous les autres animaLEs (à part les poux), ainsi que le remarque Chalamov (V.T.), je me demande si c’est un bien ou un mal. Et, si nous étions moins résistantEs, ou plus soucieuXses de notre honneur, bref si nous mourrions plus vite, si alors nous ne pourrions pas moins nous torturer les unEs les autres…

 

Je ne suis évidemment pas en mesure de me lancer dans cette monographie qui me faisait saliver d’avance. J’ai trop attendu, trop couru après des imbéciles et des imbécilités, me voilà au fond du trou, avec tout ce que j’avais à faire, qui n’en sortira sans doute pas plus que moi.

 

Mais, dans ce trou, j’essayais de continuer à lire l’Homme et le divin, de Maria Zambrano. Laquelle me semble vraiment une penseuse mal connue de tout premier ordre. Une vraie intellectuelle (c'est-à-dire pas une chiure d’université, pardonnez moi du terme). Henriette Bart, une chroniqueuse contemporaine, évoquait les trois « incandescences » qu’elle formait avec Simone Weil et Cristina Campo. Je dois avouer que l’image me semble assez justifiée, surtout quand je fais la comparaison mentale avec un passage éminemment débile d’Eric Macé (in Les féministes et le garçon arabe), que j’avais épinglé au passage de mon ultime pathétique tentative de faire du politiquement correct, dans les Poupées en pantalon, alors que j’étais déjà torpillée par la haine baveuse de quelques « féministes indigènes » ; il fallait bien que je fusse payée de ma loyale imbécilité. Passage où il évoquait avec force trémolos une espèce de trinité d’ectoplasmes statutaires et réclamatifs, qu’il qualifiait aussi d’incandescente, et que je tiens, de mon côté, pour dégénérée.

Mais je me sens mieux à l’aise avec une telle qualification pour ce trio de nanas, souvent rebelles aux catégories comme aux facultés, qui vécurent d’une intransigeance qui pouvait partir un peu n’importe où, mais gardait son principe intact et inentamé. Jusques à la mort. Elles ont longuement brûlé, comme la très grande Marina Tsvétaeva, laquelle « vivait dans le feu », ainsi que la salamandre.

 

Voilà donc ce que j’ai lu aujourd’hui, dans le livre de Zambrano, au sujet d’une autre passion, un péché mortel celui-là :

 

« Il existe des maux sacrés, des maux très anciens qui accablent le corps humain. La lèpre, l’épilepsie, et quelques autres que la médecine scientifique n’a toujours pas réussi à réduire au concept de maladie, en les soustrayant à ce territoire où l’âme humaine éprouve la malédiction, le stigmate.[…] Le stigmate semble être parfois la trace, l’effigie d’un objet lointain et aimé qui est venu laisser son empreinte, comme un gage certain de ressemblance, dans l’être où il s’est manifesté, lequel en reste soustrait au commun des mortels. Les maux sacrés sont des stigmates, parce qu’ils désignent et mettent à part l’être qu’ils ont marqué.

[…]

Pareilles maladies semblent avoir leur réplique dans la vie morale. On peut les reconnaître à divers aspects. Le premier semble être celui du respect qu’elles inspirent, respect qui trace autour d’elles un cercle de silence. Ce vide est le premier mode d’une épreuve exaspérante pour qui la subit. Car elle n’est pas vécue comme une simple épreuve, mais comme une condamnation.

L’envie appartient, sans doute, à cette catégorie de maux. Un cercle de silence s’instaure toujours autour d’elle quand elle apparaît. Elle impose le respect, marque de son empreinte et, comme aucun autre mal, elle éloigne et isole celui qui en souffre. Ce n’est pas exactement une passion et même l’idée de péché semble laisser échapper quelque chose de son essence, car l’avarice ou la colère sont aussi un péché et ils n’apparaissent ni comme des stigmates, ni sous aucune autre des multiples manifestations qui désignent les maux sacrés que, pour le moment, nous circonscrivons dans ce vide, dans ce lourd silence qui se fait atour d’eux. Et le premier effet du sacré, c’est de rendre muets ceux qui le contemplent.

Même si ce mutisme et ce silence ne sont peut-être pas la première réaction qui fut celle des hommes, mais seulement une manière de se défendre contre quelque chose de sacré, quelque chose qui fait craindre ou espérer la contagion ; la contagion, la contamination que le sacré répand dans le monde. En vertu de quoi, tel serait le premier aspect qu’il faudrait retenir pour caractériser ces maux sacrés : le pouvoir contagieux, face auquel, dans certaines situations, la conscience humaine, le savoir ou l’expérience dressent ce mur de silence et de respect.

[…]

Ce type de contagion prend la forme capricieuse et arbitraire, la forme informe propre à ce qui n’est pas et ne peut sans doute pas « être » : les formes multiples, infinies sous lesquelles se présente la destruction. Tous les maux sacrés, physiques et moraux, apparaissent non sous une forme, une configuration propre, mais comme quelque chose d’insaisissable, de fuyant et sans définition. C’est peut-être ce qui fonde l’une de leurs analogies avec les maladies corporelles, leur caractère irréductible à une forme et leur surprenante virulence. C’est la destruction, la destruction en marche qui ne produit aucune forme, multiple, forme fuyante, intolérable.

Illimitée, capable de se nourrir d’elle-même, la destruction est un processus interminable.

[…]

Quelques unes de ce qu’on appelle les passions, comme l’envie, détruisent l’être qui les subit et qui, en même temps, y puise son énergie. L’être consumé par l’envie y trouve son aliment. Une destruction qui s’alimente elle-même, telle semble être la définition première, originelle, de l’envie. »

 

 

Bien sûr, quand on cause de nos jours de « stigmate », c’est juste pour dire que ce n’est pas bien et qu’il n’en faut plus. Louable souhait, en effet, je peux vous le dire à plusieurs titres, ce n’est pas un bien. Ça peut même vous priver de tout bien. Mais est-ce qu’il suffit de le désigner comme une vilaine construction sociale dont les lumières de la politique et de la sociologie vont nous défaire, nous nettoyer, pour que ces ombres en nous disparaissent ? Euh… C’est croire l’analyse et la connaissance agissantes par elles-même, credo des éducationnistes et des performativistes, dont je ne suis résolument pas.

Le respect qu’évoque Zambrano me fait beaucoup gamberger. Il met en première ligne la distance et l’étrangéité, souvent dangereuses et mortelles, qui le fondent effectivement, mais que nous choisissons d’essayer d’oublier dans notre indigestion collective de la chose. Le respect n’est pas du tout de la considération, encore moins de la reconnaissance ; il est de la peur, de la peur de soi et de l’autre, on pourrait presque dire que ce n’est pas étonnant qu’il se soit tant répandu comme précepte de comportement dans une époque obsédée par les phobies, c'est-à-dire les peurs paniques et irrationnelles – même si le sens qu’on y donne, je le sais bien, est un résumé édulcorant, unifiant, de haines et de personnifications du mal abstrait.

Le respect actuel est l’indicateur du mal et de la fuite. De ce silence qui regarde le bout de ses chaussures. Qui condamne en ignorant.

 

Je ne suis pas d’accord en tout avec ce que dit Maria Zambrano de l’envie. Je crois par exemple qu’elle est le parfait péché. Et une passion, si ce n’est carrément une possession, antiphrase parce qu’il s’agit au contraire d’une double dépossession, celle de qui est dépossédé par le jeu des forces en présence, sans recours, et qui est encore plus dépossédé d’ellui-même par cette possession.

Le « sacré », pour Zambrano, est de même le caractère du confus, de ce fichu réel sans ordre auquel les humainEs ont été confrontéEs, ce réel idiot, impitoyable aussi dont parle mon vieux maître Rosset. Je ne sais pas si, en l’occurrence, je n’aurais pas envie d’y substituer, en notre état de fait, la notion d’inévitable, de conséquence, de némésis presque. Ces innombrables conséquences néfastes, plus ou moins contrôlables, dont nous désirerions tant rester indemnes, alors même que nous attisons le feu sous la chaudière du monde de désir et d’avidité, de haine des limites, que nous thuriférons tant. Ces conséquences dont nous n’arrivons évidemment pas à nous prémunir, puisque nous en servons les causes ; et que nous trouvons toujours bien commode d’attribuer aux méchantEs, inconscientEs et autres lapsi, quand ce n’est pas à des groupes sociaux tout entiers, personnifications du mal et candidats désignés à l’extermination.

 

Mais la question que je voulais aborder est celle de l’envie. Elle aussi je l’ai évoquée il y a une quinzaine d’années, au moment où j’ai commencé de vouloir comprendre. Je n’ai toujours pas compris, et j’ai fini dévorée. Mais une chose était sûre : l’envie n’était pas du côté de ce qui est. De ce qui se justifie. C’est ce qui en fait l’antithèse de la jalousie. La jalousie est infiniment positive, c’est un mode du désir, avoir ce que l’autre a, le lui chiper. L’envie n’a rien à voir avec ça. L’envie est négative. L’envie sourd de la faiblesse et de l’impuissance, dans un monde qui aime les fortes et les réalisées. On voudrait dissiper ça comme un mauvais rêve. Mais ce n’est pas un rêve, pas même un cauchemar, que ce monde darwinien au pire sens du terme. Alors se lève l’envie, sur ses nombreuses papattes. L’envie est un désir inversé, celui que ce monde qui vous rit au nez ne soit pas, ou soit en tous cas amputé de ce qui le rend si insupportable aux faibles et aux mal vivantes.

 

Comment ne pas aimer, avec honte certes, cette bête quelque peu « justicière », si on veut, malgré tout, même pleine de poils, de pattes et de zyeux. De zyeux surtout. L’envie est tout d’abord un regard, rien qu’un regard. Ce regard en dit long. L’envie est le retournement de la honte.

 

L’envie est la némésis du désir et des richesses. Des idéologies de croissance, d’intensité, de réalisation et d’accumulation. Plus antiprogressiste, antiéconomique, on ne peut guère. On ne peut sans doute pas non plus s’en débarrasser si on ne se débarrasse pas de ce qui nourrit ainsi tous ses premiers pas (après, c’est nous qui sommes sa nourriture).

 

Je suis cependant restée surprise par l’approche de Zambrano. Pour tout dire, l’envie n’est pas un sujet fréquent. Le seul livre que j’ai lu et qui lui soit consacré est une déjà un peu ancienne monographie d’un sociologue libéral nommé Schoeck, qui en brosse un portrait assez convaincant. Il insiste effectivement sur sa grande antériorité dans l’histoire des sentiments humains, mais, passionné justement par son libéralisme, il en fait une obsolescence préjudiciable au développement de la société nécessairement économique et accumulative. Il y a aussi l’approche d’un Weber, mais son nietzschéisme et le mépris y afférent me dégoûtent d’avance.

 

Or, pour Zambrano, il s’agit d’un « mal sacré ». Ce qui pour moi donne la main, par-dessus le gouffre, à la némésis, à cette espèce de « justice logique » qui fait que quand on veut tout et le contraire de tout, ou plutôt tout et encore plus sans inconvénients, ce qui est le cas d’à peu près toutes les options modernes, eh bien on a du pire. Cette poussée de ténèbres et de barbarie dont parlait feu Jaime Semprun à la fin de L’abîme se repeuple. Mais poussée aussi de conséquences inévitables. L’envie est conséquence inévitable des aspirations aux richesses, à l’intensité de vie, et aux concurrences qu’elles supposent. L’envie est, encore plus que le recours, la manifestation, la présence invincible et cependant toujours déjà vaincue de la faiblesse dans un monde qui adule la force ; et, j’ose le dire, le rappel que nous ne pouvons vivre ensemble dans ce monde fini sans en rabattre sérieusement. En cela, l’envie est le regard, à travers les personnes, de la réalité. Du rappel de ce dont nous disposons réellement. Mais aussi de ce que nous sommes.

 

Pff… J’y arrive pas. Tout ça n’est qu’un salmigondis de banalités dites et redites. Les chacalEs hululent au dehors. Je ne puis pas me contempler. Tout cela empêche tristement d’aller plus avant.

 

J’ignore, par exemple, si l’exotisation, qui est incontestablement une forme très présente d’existence morale et politique, peut relever de l’envie. D’une espèce d’envie à tiroirs, où on espère « monter en descendant », selon des maximes tordues mais compréhensibles. La course à l’autrification, la honte sociale, la transitude, la componction et la culpabilité sont elles des manifestations de l’envie ? Ça me paraît tout à fait possible mais je n’ai pas la force d’entrer dans ce travail.

 

 

 

La petite murène sans queue (si vous savez comment est faite une murène, vous comprendrez l’ampleur des dégâts).

 

 

 

 

 

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La Bestiole

  • : Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue
  • : Ebranchée, schlemihlah, communiste, féministe - la transse la moins queer, la moins fun, la plus antisexe, antinaturaliste, antisubjectiviste du quart sud-est. Clodote d'hamsterlande, casserole détachée de la queue de l'alternoféminisme. A gauch' de la gauch' de la gauch' de l'extrême gauche. Résolument opposée au backlash réac-libéral pro sexe, pro marché, pro nature, pro religion, comme aux catéchismes moraux-politiques en tous genres. Moderniste novatrice, universaliste négative, apostate de l'intersectionnalisme, philogyne, philosémite. Pour un anti-monde de nanas paresseuses et la ruine radicale de la masculinité, de l'économie, de la sexualité, de la fierté, du pouvoir.
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